‹ Á travers l'Empire britanniqueChapitre 102 sur 145 · LES CONSULS · texte numérisé non relu

LES CONSULS

résident dans cet archipel. Ce qui distingue la municipalité d'Apia des settlements de Chine, c'est qu'ici l'administration, on peut dire le gouvernement, est exercé en commun par les consuls des trois puissances , tandis qu'en Chine, par exemple à Shanghaï, les établissements des Anglais, des Français et des Américains sont complètement séparés. Notons tout de suite que le règne des triumvirs d'Apia est un succès. C'est peut-être, dans des proportions fort restreintes il est vrai, le premier exemple d'une solution du problème difficile et délicat d'une administration gérée en commun par les représentants de différents États. Reste à savoir si ce résultat est dû à la vertu intrinsèque de la constitution municipale ou au bon sens et à l'esprit de conciliation des consuls. Le mécanisme est des plus simples et des plus économiques : un magistrat et six hommes de police placés sous la direction et sous la surveillance directe de ce magistrat. Lui et les agents de police sont des hommes de couleur. Cependant ils ne rencontrent aucune difficulté à faire respecter leur autorité parles blancs1.

1. Le magistrat touche 15 livres sterling par an, les policemen 20, 25 et 35 dollars par mois. Le revenu de la municipalité monte à 5000 dollars par an et se compose du rendement de l'impôt foncier, des licences, des frais de pilotage,

Dès qu'on franchit les très étroites limites de la municipalité, on se trouve dans le royaume de Melietoa. La constitution de ses États est purement patriarcale. Les chefs de famille seuls exercent des droits politiques. Ils sont ou chefs. aliij ou gens du commun, tulafale. Il y a parmi eux un petit nombre de personnages qui, grâce à leur richesse relative et à un prestige traditionnel, sont appelés hauts alh et hauts tulafale. Ce sont eux qui sont, ou plutôt qui étaient les grands

des amendes, etc. La municipalité, comme il a été dit, sert au roi sa rente viagère de 20 dollars mensuels et paye, à raison de 10 dollars par mois, le traitement d'un magistrat chargé d'assister, sans pouvoir judiciaire et plutôt comme témoin, aux procès entre indigènes et blancs.

La population de la municipalité forme un total de 383 âmes, dont 165 blancs et 218 half castes. La population blanche, hommes, femmes et enfants, se décompose ainsi qu'il suit : Allemands 75, Anglais 41, Américains 23, Suisses et Hollandais 13, Français 11, Scandinaves 2.

La population non-samoenne. en dehors de la municipalité, se monte à environ 200 personnes, dont 75 blancs. Le reste se compose de half castes ou de gens de couleur. La population blanche se compose de 23 Allemands, 39 Anglais, 4 Américains, 4 Scandinaves et 5 Français. Les Allemands sont inspecteurs et employés dans les plantations allemandes ou traders. Parmi les Anglais il y a 13 missionnaires avec leurs familles. Le reste se compose presque uniquement de traders; c'est à cette dernière profession qu'appartiennent les 4 Américains. Les 5 Français sont des missionnaires. Tous les traders anglais, américains, Scandinaves trafiquent pour les deux maisons allemandes. Ces informations ont été prises sur les lieux.

LE ROI MELIETOA. 387

propriétaires fonciers du pays. Les droits politiques s'exercent par les chefs et les tulafalc, réunis en assemblée de village quand il s'agit d'intérêts de village, et en assemblée de district quand on discute des intérêts de district. L'autorité de ces assemblées investies de pouvoirs législatifs et judiciaires n'est jamais contestée dans le village ou dans le district, tandis que les réunions des chefs et des tulafalc à Mulinuu, résidence du roi, sont considérées comme de pure forme. On y fait des discours, mais sans prendre de résolutions ; et, si l'on en prenait, elles n'auraient pas de sanction. Melietoa n'est roi que pour les trois puissances qui l'ont reconnu comme tel ; il ne l'est guère, ou dans un sens très restreint, pour ses soi-disant sujets. Sauf un vice-roi titulaire et un juge suprême, tous deux résidant à Mulinuu, il n'y a pas l'ombre de gouvernement organisé, pas d'autorité, pas de prestige, pas d'impôts, pas un sou dans les coffres du roi, excepté les 20 dollars que lui paye mensuellement la municipalité.

En ce qui concerne la population indigène de l'archipel, à défaut de recensement, on est réduit à se contenter des calculs approximatifs des missionnaires. Les instructeurs indigènes, wesleyens et congrégationalistes, donnent le chiffre de 31000 âmes. Les missionnaires catho-

liques le portent seulement à 30 000. Selon eux, la population aurait diminué de 6000 âmes dans les trente dernières années.

Le commerce de ces îles est principalement entre les mains de deux grandes maisons allemandes, la Deutsche Handels et Planiagen Gesellschaft, représentées par M. Weber, et Ruge et Cl% toutes deux de Hambourg1 . Elles ont acquis des terrains d'une très grande étendue 2 et mènent de front les transactions commerciales et l'exploitation du sol. C'est par bâtiments allemands qu'elles expédient en Europe les produits de leurs plantations et qu'elles en importent les articles destinés à être répandus parmi les insulaires. La plupart des marchandises importées sont d'origine étrangère. Les cotonnades et les armes à feu viennent d'Angleterre, les ustensiles et les provisions d'Amérique ou d'Australie,

1 . Les échanges commerciaux des deux grandes maisons d'Apia et de quatre petits négociants allemands sont de 112 500 dollars; ceux des commerçants de toutes les antres nations, de 107 500 dollars. Rapport du Dr Stiibel, consul d'Allemagne à Apia. 18 décembre 1883.

2. En tout, aux îles Samoa, 6311 acres. Elles y emploient 1152 travailleurs, recrutés principalement dans l'archipel de la Nouvelle-Bretagne et de la Nouvelle-Irlande.

le reste d'Allemagne. Presque tous les Européens

qui résident dans ces îles sont aux gages de la compagnie allemande et de la maison Ruge, ou trafiquent pour elles. En ce qui concerne les relations commerciales, l'exploitation du sol et le mouvement maritime, ces deux établissements dominent la situation, grâce à l'importance des capitaux engagés, à l'activité éclairée des directeurs, à la réputation de solidité dont ils jouissent, mais, il faut bien le dire, aussi, grâce à l'absence d'une concurrence sérieuse.

J'ai vu et observé l'Allemand sur différents points du globe. Je l'ai rencontré partout et je l'ai trouvé partout le même. Il a peut-être oublié sa langue, ce qui lui arrive parfois, surtout à la seconde génération ; il a adopté quelques-uns des usages du milieu où il vit, quelques conforts qu'il ne connaissait pas dans le Vaterland, mais, en tout ce qui touche à la tournure d'esprit et au caractère, il reste allemand. Il est d'ordinaire intelligent, toujours frugal, sobre, économe, patient, persévérant, courageux, mais pas jusqu'à la témérité. Il ne vise pas aux gains rapides et n'aime pas à se risquer. A ce sujet il se distingue de l'Anglo-Saxon, qui, plus entreprenant que lui, cherche les aventures basardeuses et, le plus souvent, en sort avec succès. L'Allemand avance un peu plus lentement, mais plus sûre-

ment ; il reste où il a pris racine et ne se laisse pas évincer. Enfin, l'Allemand, si l'on parle en particulier des classes populaires, est plus instruit et mieux préparé que ne l'est d'ordinaire l'Anglo-Saxon de la même couche sociale à s'adapter aux exigences d'une situation nouvelle ; comme cultivateur, il partage avec l'Écossais la réputation d'être le premier colon du monde.

Tout ce qu'on voit à Samoa, lorsqu'il s'agit de l'élément blanc, porte l'empreinte allemande. Il n'y a ici, comme il a été dit, que deux maisons qui monopolisent de fait l'exploitation de ces îles, et qui cumulent le négoce avec la culture. Ce système offre de grands avantages, il peut aussi, dans certaines circonstances, avoir de grands inconvénients. Jusqu'ici les plantations d'Upolu ne donnent aucun profit. Si les Allemands de Samoa ont à craindre la concurrence étrangère, ils jouissent ici, de toute façon, des bénéfices du beatus possidcns. Jusqu'à présent l'esprit d'entreprise des capitalistes anglais et australiens trouve dans d'autres archipels du Pacifique un champ d'activité trop vaste pour avoir besoin de s'attaquer aux fortes positions occupées dans ces îles par les deux maisons hambourgeoises.

Somme toute, en comparant les Anglais et les Allemands, tels que je les ai vus à l'œuvre, je

trouve entre eux une grande affinité, et j<> ne constate ni chez les uns ni chez les autres aucune trace de décadence. Ils n'ont qu'à vouloir pour réussir. Ce sont des pairs entre les nations. Seulement l'Angleterre est plus riche que l'Allemagne, plus riche en capitaux qu'elle est obligée, pressée et souvent fort embarrassée de faire valoir. Sur ce terrain la lutte ne serait pas égale1.

1. On a bien voulu me donner les renseignements suivants sur L'état des plantations allemandes à Samoa en novembre 1883 :

Cocotiers donnant des fruits 1101 acres.

Cocotiers qui ne donnent pas encore

de fruits 1728 —

Jeunes cocotiers et coton 1932 —

Coton seul 702 —

Café 135 —

Bananes, yam, taro 303 —

Pâturage 402 —

Total 6303 acres.

Depuis novembre 1883, 300 acres ont été défrichées et plantées. On essaye maintenant de planter du tabac. Les expériences sont faites sur une large échelle. Les plantations de cocotiers servent de pâturage dès que les arbres ont atteint une certaine hauteur. On entretient dans ces plantations environ mille têtes de bétail.

Jusqu'ici le copre (amande de coco prête à être mise dans le moulin pour l'extraction de l'huile) est le principal produit. Le coton est une qualité supérieure de ce qu'on appelle le sea-island cotton. Le caféier n'a qu'un ou deux ans. Le chiffre annuel de ces productions est : 300 tonneaux de copre

Nous avons visité la plantation dite Utumapu de la Handels Gesellschaft. On suit d'abord la mer en passant près de quelques hameaux habités par des pécheurs, dont plusieurs étaient atteints de la terrible maladie appelée éléphantiasis, ensuite nous nous dirigeâmes, toujours en montant, vers l'intérieur de l'île. Au bout d'une heure et demie nous arrivâmes près de la crête des montagnes qui forment l'épine dorsale d'Upolu. C'est là, au centre de la plantation qui s'étend d'une mer à l'autre, de la côte nord à la côte sud, que se trouve sur un point culminant une jolie maisonnette, bien tenue, habitée par un

et 1600 balles de coton, la balle pesant environ 260 livres. Les indigènes des îles Samoa produisent de 2000 à 3000 tonnes de copre. Les Samoens sont en gène' rai peu aptes au travail. Les maisons allemandes d'Apia recrutent leurs laboureurs principalement aux archipels de la Nouvelle-Bretagne et de la Nouvelle-Irlande. Les Chinois, les meilleurs de tous, sont devenus trop chers, et les koulis de l'Inde ne peuvent être exportés qu'aux colonies anglaises. A Apia les gages des laboureurs des îles ont beaucoup haussé : de 25 dollars à 60. Aux Fiji et au Queensland ils ont atteint le double de ce qu'on paye aux Samoa. Dans les dernières années presque tous les produits ont été exportés par les deux maisons allemandes. Voici le tableau du mouvement maritime en 1883 :

Bâtiments arrivé

Tonnes.

Importation.

Exportation.

Livres sterling.

Livres sterling.

Allemands. .

Américains..

pas d' exportât

jeune Allemand, un des inspecteurs de l'établissement. Et quel . panorama ! On ne voit qu'une mer de cocotiers et, par-dessus les arbres, l'immense horizon de l'océan. La petite langue de terre qui avance dans la mer est Mulinuu, résidence du roi. Les cocotiers qui, vus d'en haut, ressemblent à une forêt épaisse, présentent, quand on les approche, l'aspect d'un échiquier tracé avec une exactitude géométrique. Chaque arbre est séparé de ses voisins par la distance scrupuleusement mesurée de huit pieds. Une route carrossable, sans cesse envahie il est vrai par la végétation, facilite l'exploitation de ces terrains, qui, dans l'ensemble, font l'effet d'une immense pépinière. On plante aussi le caféier avec l'intention, si l'expérience réussit, de faire du café le principal produit de cette grande plantation. On en est encore aux tâtonnements, mais partout on reconnaît la main du cultivateur intelligent, méthodique, consciencieux, le génie de la nation allemande à l'œuvre aux antipodes.

J'ai passé des heures fort agréables à la mission catholique, en compagnie de Mgr Lamaze, évêque d'Olympe et vicaire apostolique de l'Océa-

nie centrale, et des quatre prêtres, jeunes et vieux, tous Français, qui partagent avec lui les labeurs de l'apostolat. Il a acquis un vaste terrain derrière l'église pour y construire un village, où il a réuni une partie de ses convertis en leur abandonnant gratis l'usufruit des terres qu'ils cultivent. Ils quittent rarement ces lieux et forment une communauté séparée, une sorte de réduction, comme on disait autrefois dans l'Amérique du Sud. Les hommes sont tous mariés, et chaque famille a sa cabane à elle. Les résultats obtenus, me dit-on, sont des plus satisfaisants. L'important est de préserver les nouveaux chrétiens du contact des indigènes qui vivent extra muros et surtout de celui des blancs. En traversant cette pépinière du christianisme, nous n'avons vu que de joyeuses figures ; les champs étaient bien cultivés et les huttes proprement tenues. Quelques-uns des hommes sont destinés à servir de catéchistes.

A mi-côte d'un mamelon de la propriété s'élève une petite église en pierre que le navigateur aperçoit longtemps avant d'arriver au port. Complètement détruite par un ouragan, l'année dernière, elle est déjà rebâtie, grâce aux dons de quelques bienfaiteurs et à la coopération d'hommes de bonne volonté fournis parla communauté. Cet endroit s'appelle Vaca, et c'est là que les

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