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LES TROIS LIGNES TRANSCONTINENTALES

cain. Cet avantage, il devra désormais le partager avec Los Angeles etPortland, à mesure qu'augmentera la circulation sur les deux chemins de fer transcontinentaux, celui du sud et celui du nord. Le railway canadien aussi deviendra un concurrent formidable. Ici-bas rien n'est stable. Seulement, dans le Nouveau Monde, les variations se succèdent plus rapidement qu'ailleurs. On y vit vite.

Du 28 juillet au 20 août.

La traversée. — La Golumbia. — Astoria. — Une télégraphiste.

— Les interviews. — Portland. — Les Montagnes Rocheuses. — Les sources du Missouri. — Le Mississipi. — Le Niagara. — Canada. — Les villes. -- Le Saint-Laurent. — Le chemin de fer transcontinental. — Boston. — New-York. — New-Port.

— Un vilain quart d'heure.

De grands et excellents bateaux entretiennent les communications entre les capitales de la Californie et de l'Orégon. La distance de San- Francisco à Portland est de six cent quatre-vingts milles, et la traversée, réputée dangereuse à cause des brouillards qui sont assez fréquents le long de la côte, se fait ordinairement en trois jours.

On est fort bien à bord de YOregon. Le capitaine Polemann, Allemand, est une des sept personnes qui ont survécu au naufrage du Schiller. Il y a parmi les voyageurs beaucoup

d'Allemands (on en rencontre partout) et un détachement de troupes des États-Unis. Les officiers, dont plusieurs sont accompagnés de leurs femmes, se distinguent par les manières du parfait gentleman.

La mer est houleuse, le ciel gris et clair. Après avoir franchi la barre du Golden-Horn et longé pendant quelques heures les falaises de la côte, le steamer s'en éloigne pour plus de sûreté. Plus nous avançons vers le nord, plus la température se rafraîchit, plus l'air devient vivifiant. Ce matin, quatre heures de promenade non interrompue sur le pont sans la moindre fatigue. A l'île de Ceylan, quinze minutes d'exercice sous les cocotiers avaient épuisé mes forces.

Le troisième jour, à l'aube, Y Oregon franchit sans difficulté la redoutable barre de la Columbia. Vers six heures du matin il accoste la jetée d'Astoria. C'est une ville de bûcherons, mais, toute petite qu'elle est, elle ne manque pas de coquetterie. Tout est en bois de sapin, maisons, pavés, petits ponts, trottoirs. Et quels délicieux parfums on y respire ! On se dirait dans un bois de conifères. Aussi la foret est-elle partout. On ne voit que cela. Devant nous, le fleuve majestueux, fleuve d'avenir qui sera une des grandes artères du commerce du monde. Au delà, des lignes noires formées par des pins américains,

à la tige élancée, aux bras raccourcis, ressemblant un peu à des manches à balai. Individuellement, cet arbre n'est pas beau. C'est la chevelure surabondante qui résiste au peigne d'un jeune collégien. Dans ce pays tout respire la jeunesse.

L'Orégon, quoique assez avancé vers le nord (Portland est situé au quarante-sixième degré de latitude), jouit d'un climat comparativement doux. Il doit cet avantage, dont San-Francisco est privé, au grand courant du Japon, moins chaud il est vrai que celui du Mexique. Ces eaux tièdes, amenées de l'autre côté du Pacifique et se dirigeant toujours vers le nord, suivent les côtes de l'Orégon, de Washington et de la Colombie britannique ; même dans l'Alaska elles font sentir leur influence bienfaisante.

Dans ces parages les pluies sont fréquentes — de là le sobriquet de « pieds mouillés », wetfeet, qu'on donne à ses habitants. Ainsi il ne fait presque jamais froid, tandis que les États de l'intérieur du continent américain, comme le Minnesota, le Michigan, le Wisconsin. ont les hivers rigoureux de la Sibérie.

L'Orégon n'est, à l'heure qu'il est, qu'une immense forêt, composée principalement de pins, redwood, dont le bois se prête à la construction, et de cèdres blancs du Liban. Il y a

quelques planteurs, des farmers, mais la grande industrie du pays est le lumbering, le métier du bûcheron. Ces forêts semblent inépuisables. Washington et la Colombie britannique se trouvent dans les mêmes conditions que l'Orégon. Quiconque dans ces Etats et territoires demande des terres, obtient gratis cent soixante acres, à la condition de commencer à travailler aussitôt et d'y construire une maison ou une hutte. S'il a rempli ces conditions pendant cinq ans consécutifs, le terrain devient sa propriété, et il acquiert des titres à une autre donation également de cent soixante acres et aux mêmes conditions. Un homme sobre et bon travailleur est sûr de faire fortune. Le nombre des Indiens est considérable. Ils habitent plusieurs belles réservations, et ils commencent à défricher le terrain et à cultiver des champs. Beaucoup de Peaux-Rouges préfèrent cependant la vie nomade de leurs ancêtres. Ce sont des maraudeurs qui rôdent autour des établissements des blancs et excellent dans l'art de voler le bétail.

Pendant la traversée je me suis lié d'amitié avec un bûcheron. Il me fait les honneurs d'Astoria et m'ouvre- son cœur sur l'état des choses dans ce recoin éloigné du monde. « Le bon Indien, me dit-il, est celui qui est mort. On ne peut faire de ces gens ni des domestiques ni des

ouvriers. Heureusement ils s'en vont, ils meurent. » Quelques confrères de mon nouvel ami, qui sont venus nous tenir compagnie, confirment ces paroles et forment des vœux ardents pour la prompte extinction de la race rouge. Tel n'est pas l'avis d'un officier de l'armée des États-Unis qui passe sa vie dans les réservations. « A part les Apaches , m'a-t-il dit, et quelques autres tribus du sud, de T Arizona et du Nouveau-Mexique, on peut considérer la question indienne comme résolue. Il peut y avoir de petites levées de boucliers, mais les Indiens en masse considérable ne marcheront plus dans le sentier de la guerre. Ils connaissent maintenant notre supériorité. Aussi longtemps que le gouvernement leur donnera à manger ou, comme il disait irrévérencieusement, leur remplira le ventre, ils ne bougeront pas. Ils mourront de consomption, mais ils ont beaucoup d'enfants, et le moment où ils auront disparu complètement est peut-être moins rapproché qu'on ne pense. »

Je dis à mes bûcherons que, s'ils continuent à déboiser le pays comme ils le font, il n'y aura bientôt plus d'arbres à couper et que par conséquent les bûcherons s'en iront comme les Indiens. Ils répondent cependant que c'est impossible. « Pendant que nous et nos enfants et nos petits-

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