‹ Á travers l'Empire britanniqueChapitre 58 sur 145 · UNE TRAGÉDIE DE VILLAGE · texte numérisé non relu

UNE TRAGÉDIE DE VILLAGE

Celle nature me semble calculée pour des géants.

J'ai fait beaucoup de connaissances pendant ce voyage, et chacun de mes amphitryons m'a raconté sa petite histoire, sa biographie, ses aventures ou des anecdotes, qui ne ressemblent à rien de ce qu'on entend ailleurs. Je les grave dans ma mémoire; je n'ai pas le temps de les inscrire sur mon calepin. Et cependant ce serait une collection de notes qui pourrait servir, non à faire comprendre l'Inde, mais à faire comprendre combien peu on la comprend, ou, mieux encore, combien peu on se comprend entre Européens et indigènes.

En voici un exemple. J'ai connu, me disait un militaire, un homme fort considérable. Il habitait un gros bourg près duquel j'avais dressé mon camp. C'était un vieillard plus qu'octogénaire. Toutes ses affections se concentraient sur sa petite-fille chérie, qui, hélas! était atteinte d'une maladie grave. Les médecins l'ayant traitée sans succès, mon ami s'adressa à trois magiciennes. C'étaient des femmes d'une taille colossale qui inspiraient aux populations du canton autant d'horreur que de respect et de vénération. Ces mauvaises fées promirent la guérison de la jeune personne, en demandant d'avance mille roupies, qui furent payées aussitôt. La malade mourut, et le grand-père, après s'être muni

d'un coutelas, se rendit chez les magiciennes, leur reprocha de l'avoir trompé et déclara qu'elles étaient indignes de vivre. Ces femmes convinrent de leur faute et le suivirent au bord du Gange. Arrivées près du fleuve sacré, chacune d'elles s'agenouilla devant un bloc de pierre et y plaça sa tête, que le vieillard trancha avec son coutelas. Justice ainsi faite, il rentra dans son village. Toute la population admira sa conduite et le félicita de la bonne action qu'il venait de faire. Il n'y avait sur les lieux qu'une seule personne qui envisageât le fait à un autre point de vue. C'était le magistrat anglais. Le vieillard fut saisi, jugé, condamné et pendu. Grand fut l'étonnement de ces bons villageois. Ils ne comprenaient pas.

C'est une des difficultés, peut-être la plus grande, que les administrateurs de cet empire rencontrent sur leur chemin : on se comprend si peu !

Le département de l'instruction publique fait pourtant tout ce qu'il peut pour détruire la superstition, pour éclairer les esprits, pour répandre ce qu'on appelle les connaissances utiles. Mais comment atteindre les intelligences quand on ne parvient pas à toucher les cœurs et à retourner les volontés ?

Page 1