LES TOURS DU SILENCE
qu'avec des pincettes qu'ils touchent les cadavres. < )n souillerait le feu en les brûlant; l'eau en les confiant aux fleuves sacrés, comme les Hindous; l'air en y mêlant les émanations nauséabondes des corps en décomposition ; la terre en les y enfouissant. C'est ce qui explique la scène à laquelle je viens d'assister, non sans émotion. Il est vrai que les atrocités se commettent derrière les coulisses, comme dans les tragédies grecques, mais le spectateur en voit tout de même quelque chose. Seulement, ce quelque chose il le voit à travers le prisme de l'imagination, et l'effet n'en est que plus horrible.
Mais détournons les yeux et l'esprit de ces dégoûtants festins de harpies. Regardons autour de nous ! Bombay est à nos pieds : la ville et la baie et la mer ! Au sud-est on devine le port à une forêt de mâts dont on n'aperçoit que les cimes. Au delà, sur l'horizon, des rochers et des îlots aux contours fantastiques, nus ou tapissés de fougères, les uns et les autres dorés par le soleil. Tout près, au-dessous de nous, un des quartiers indigènes, noyé dans un océan de cocotiers, et par-dessus leurs panaches agités, à travers leurs éventails ouverts, derrière les voiles transparents de la distance, les édifices imposants de l'Esplanade et de Colaba. Plus à l'est, une masse confuse de maisons hérissée de quelques flèches :
c'est le corps de la ville de Bombay. A votre droite, baignant le pied des hauteurs où vous vous trouvez, la mer Arabique. C'est un des plus beaux et, par la variété des éléments dont il se compose, un des plus riches panoramas qu'on puisse voir ; on pourrait même dire qu'il est unique. Mais le contraste des tours du Silence vous empêche d'en jouir complètement. Peut-être, sans vous en rendre compte, vous vous sentez troublé, et vous quittez ces lieux avec un mélange de plaisir et de regret.
Un ami m'a fait faire la connaissance d'un jeune mahométan indien qui a étudié à Paris et à Londres. Envoyé tout jeune en Europe, il parle l'anglaisa merveille. Nous causâmes longtemps, et dans le cours de la conversation, qui avait pris dès l'abord une tournure sérieuse, je lui demandai : « Croyez-vous ce que la religion mahométane vous prescrit de croire? — La civilisation européenne ne contient rien qui soit contraire à ma confession. — Ce n'est pas une réponse. Croyez-vous que Mahomet était le prophète de Dieu? — Oui, pourquoi pas? Ce qu'il enseignait était le symbole de la vérité philosophique. » Il ne sortait pas de là. « Que pensez-