Bâtie en
hospitalité est munie de tous les appareils qu'on a inventés pour combattre; les effets de la chaleur : pankas, mécaniques destinées à produire des courants d'air artificiels du côté de l'ombre, fermeture hermétique contre l'air du dehors dit roté du soleil, aspersions avec de l'eau comparativement fraîche. Et cependant l'atmosphère que je respire est bridante, et il m'a fallu de grands efforts de volonté pour inscrire ce qui précède sur les feuillets de mon journal.
La famille de M. Daniell est en Angleterre, et un profond silence règne dans cette spacieuse et confortable maison. Je n'entends que le bourdonnement d'une mouche qui a trouvé moyen de pénétrer dans mon appartement et le grincement de ma plume qui court sur le papier non sans s'arrêter de temps à autre durant les luttes que se livrent ma paresse et mon désir de fixer mes impressions. A travers une fente des volets qui laisse pénétrer juste la lumière qu'il me faut pour écrire, j'aperçois en plein soleil un Hindou étendu sur le dos. Il semble dormir, ce qui ne l'empêche pas de tirer machinalement le cordon de la panka qui me donne un peu de fraîcheur.
Même silence dans le grand salon. Des journaux et des revues éparpillés sur les meubles. Ici une corbeille avec un ouvrage oublié sur
une console ; là le piano ouvert. Partout les traces d'une femme du monde que, hélas! ses devoirs de mère ont arrachée à son foyer. C'est que les enfants d'un certain âge supportent mal ou plutôt ne supportent pas du tout le climat torride de l'Inde. Autrefois, avant l'ère de la vapeur, tous les ans des cargaisons de petits êtres sous la surveillance de bonnes louées à cet effet étaient embarqués à bord des grands voiliers qu'on appelait Indiamen et qui mettaient six, huit, jusqu'à dix mois pour doubler le Cap et gagner les côtes de la vieille Angleterre. Quand les bébés étaient devenus des jeunes filles de quinze à seize ans, on pouvait les renvoyer sans danger à leurs parents. Ce sacrifice si pénible, aucune mère n'hésitait à le faire, car c'était à ce prix seulement que la vie de ses enfants pouvait être préservée. Aussi, à cette époque déjà loin de nous, la femme anglaise se trouvait rarement dans le bungalow du civilian et dans les cantonnements de l'armée de la Compagnie. C'était la vie de garçon qu'on y menait. Tout au plus épousait-on des eurasiennes. C'était encore' l'époque des festins journaliers, des longs et copieux dîners, pendant que la table gémissait sous le poids des grands joints et que le vin de Porto et de Madère brillait dans les carafes. Heureusement on a changé tout cela. L'établis-
sèment de services réguliers de bateaux à vapeur, des paquebots qui dévorent l'espace, les chemins de fer de l'Inde qui ont rapproché les cantonnements des stations d'été dans les montagnes, où les enfants peuvent vivre, d'autres changements survenus à la suite de la grande rébellion et de la dissolution de la Compagnie des Indes, tout cet ensemble de faits nouveaux que le temps amena, le temps qui détruit mais qui restaure aussi, a profondément modifié la vie sociale de T Anglo-Indien, et non seulement il Ta modifiée, mais encore il l'a moralisée et rendue meilleure qu'elle n'était naguère. Les officiers et les fonctionnaires obtiennent plus souvent des congés. Ils en profitent pour visiter l'Angleterre, et ils en reviennent mariés. La femme anglaise, courageuse, dévouée, instruite, bien élevée, la femme chrétienne, cet ange gardien du foyer domestique, a de sa baguette magique accompli cette salutaire transformation.
Pendant qu'étendu sur une ottomane du grand salon, je me livre à ces réflexions, des sons de voix, assourdis par une épaisse portière, arrivent à mes oreilles d'une pièce attenante. C'est le commissaire qui dicte des instructions à son secrétaire hindou. Cet employé, quelque modeste que soit sa tenue, est un personnage. C'est lui qui sert de porte-voix à son chef. Au reste
le commissaire a l'œil sur lui et l'oreille aussi. II peut le contrôler, car, comme tous ses confrères, il sait l'hindoustani, le tamoul s'il a servi au Dekhan, et toujours le persan, qui est la langue de cour des princes mahométans.
J'ignore si, comme je l'entends affirmer, les rouages de cette immense machine administrative pourraient être simplifiés. Je sais seulement que le nombre des fonctionnaires et employés, comparé à celui de la population et à l'étendue des divisions et districts, est excessivement restreint. Aussi sont-ils à leur besogne du matin au soir. Ce n'est que vers la fin de l'après-midi qu'ils secouent le fardeau des affaires.
Pendant toute cette longue journée la maîtresse de la maison s'occupe de ses enfants, des soins du ménage, de la lecture, un peu de son piano. Mais à cinq heures tout le monde respire. (Test l'heure de la promenade. Les gros vieux tamarins du compound tamisent le soleil, qui décline. L'air est un peu rafraîchi; au moins une faible brise encourage cette illusion. Les feuilles des gros arbres, tantôt si immobiles, ne commencent-elles pas à s'agiter? Une voiture attelée de deux walers, le cocher en livrée blanche ou rouge sur le siège, attend devant le perron. Deux palefreniers, le plumeau à la main, se tiennent près des chevaux. On va parcourir le bànd, la
LES FONCTIONNAIRES ÂNGLO-INDÏENS. 171
promenade publique, une avenue plus ou moins longue, toujours large, parfaitement entretenue et bordée de mimosas ou de tamarins. Et Ton n'y sera pas seul. On sait d'avance qui l'on rencontrera dans d'autres équipages attelés et suivis de la même manière. Ce sera madame l'évéque, probablement avec le très révérend bishop à ses entés, le chief justice et sa moitié, le colonel, si ce n'est pas un général, avec madame ou ses filles, l'Esculape officiel ou plus probablement sa femme seule, car, hélas! l'emploi de médecin sous ce ciel meurtrier n'est pas une sinécure. Des cavaliers et quelques amazones ne feront pas défaut. Cette promenade est d'un aspect gai et animé, et ce serait plus gai n'était le teint de marbre blanc des femmes, surtout des jeunes filles, encore un effet du climat qui appauvrit le sang. Mais, enfin, c'est le beau moment de la journée. Quand il fait nuit, on a hâte de rentrer. C'est l'heure de s'habiller pour le dîner, et le dîner est le moment solennel de la journée. On s'est nourri suffisamment au tiffin ; ce qui vous attend n'est qu'une cérémonie. Gardez-vous bien, si vous tenez. à votre santé, de prendre le dîner au sérieux. Mais ici comme dans le « vieux pays » , the old country, j'aime les dinner-parties des Anglais. La table est bien couverte, les femmes sont toujours mises avec recherche; j'aime aussi la fleur indispen-
sable à la boutonnière des hommes, cravatés de blanc sous tous les cieux et dans tous les parages. Je ne dédaigne pas non plus le sitting, la demi-heure pendant laquelle les hommes restent à table après que les ladies se sont retirées. Autrefois on buvait; aujourd'hui on fume une cigarette et l'on cause; et les Anglais, qui ne connaissent guère la conversation générale, sont presque toujours intéressants dans les apartés. Sous tous les rapports les Anglo-Indiens suivent scrupuleusement l'exemple des upper ten thousand de la métropole. A la rentrée des hommes au salon, les physionomies des ladies s'épanouissent. Évidemment on nous a attendus avec impatience. Il y a un peu de musique, c'est de rigueur, mais rassurez-vous, fort peu; après quoi, vers onze heures au plus tard, car on se lève avant le soleil, tout le monde se retire.
Y a-t-il une existence plus enviable? Si le bonheur d'un homme, en dehors des jouissances de la vie de famille, consiste à trouver une sphère d'activité adaptée à ses facultés, jointe à une juste rémunération de ses services, le fonctionnaire civil anglo-indien doit être un homme heureux. Mais ici-bas il n'y a pas de bonheur parfait. Il a renoncé tout jeune encore aux douceurs de la maison paternelle. Il s'est séparé de ses parents, de ses frères, qu'il ne verra plus
qu'après de longues années et pour peu de temps.
Il ne rentrera définitivement en Angleterre qu'à la fin de sa carrière, lorsqu'il aura droit à sa pension, qui lui assurera, à lui et à sa femme, l'indépendance de leurs vieux jours, mais qui ne suffira pas pour lancer et placer les enfants, s'il en a. Les appointements sont considérables, mais bien réduits en comparaison de ce qu'ils étaient du temps de la Compagnie, qui était pins libérale que le budget de l'État. Le vice-roi et, à un moindre degré, les gouverneurs de Bombay et de Madras peuvent faire quelques économies. Les traitements des autres fonctionnaires suffisent à les faire vivre largement, mais c'est tout.
Et il y a d'autres inconvénients. Sans doute on n'envoie plus les enfants en Angleterre, on les envoie à Darjeeling ou à Simla, ou aux Nilguerris. On ne se sépare plus des bébés comme autrefois. Mais les fils doivent faire leurs études, ils doivent devenir des Anglais, et non des babous; il faut donc s'en séparer, et, quand on les reverra, se rappelleront-ils qu'ils sont vos fils ? C'est le ver rongeur qui empoisonne les jours de la mère; c'est avec une terreur secrète qu'elle voit grandir ses enfants. Et puis les effets du climat! l'incertitude de la vie qui existe, il est vrai partout, mais nulle part plus qu'ici. On vit,
•on travaille, on s'amuse, on rit, on danse, on chasse entre des tombeaux ouverts ou fraîchement fermés. Voilà donc le revers de la médaille. Je touche au terme de mes longues pérégrinations à travers la péninsule. Partout la noble hospitalité dont j'ai joui m'a permis de jeter un regard dans la vie intime de ceux qui me l'offraient. Il y avait parmi eux des fonctionnaires et des employés de différents grades. J'ai rencontré partout des hommes dévoués à leur service, travaillant du matin au soir, et trouvant, malgré la multiplicité de leurs occupations, le temps de s'occuper de littérature et d'études sérieuses. L'Inde est gouvernée bureaucratiquement, mais cette bureaucratie se distingue des nôtres sous plus d'un rapport. En Europe les jours du serviteur de l'État se succèdent et se ressemblent. Il faut de grandes révolutions, des guerres européennes, pour en troubler la placide monotonie. Ici il n'en est pas ainsi. La variété des devoirs élargit et façonne l'esprit du fonctionnaire anglo-indien; les dangers qu'il peut courir d'un moment à l'autre retrempent son caractère. Il apprend à embrasser du regard de vastes horizons et à travailler dans son bureau pendant que le sol tremble sous ses pieds. Je ne crois pas trop dire en affirmant qu'il n'y a pas de bureaucratie plus instruite, plus rompue aux