‹ Á travers l'Empire britanniqueChapitre 8 sur 145 · GO A · texte numérisé non relu

GO A

Goa, 12 au 14 février. — Je dois à l'amabilité de Sir James Fergusson, qui a bien voulu mettre son yacht à ma disposition, d'avoir pu visiter Goa.

Le 12, à la pointe du jour, le Mary-Frere quitta son mouillage du port de Bombay, et, glissant rapidement le long des bas coteaux surmontés de crêtes des Ghats, mouilla le lendemain à la même heure devant Pangim ou Goa- Nova, capitale des possessions portugaises dans l'Inde. Un tableau ravissant se déroule devant les yeux des arrivants. Des forêts épaisses de cocotiers enveloppent les deux rives du Mondovi, qui se confond ici avec la baie. Au-dessus de ces rubans verdoyants s'étagent, en formant plusieurs plans, de hautes montagnes dont les sommets sont déjà inondés de lumière tandis que les ténèbres de la nuit enveloppent encore les vallées.

Pangim ou la Nouvelle-Goa, une jolie petite ville, s'étale le long de l'eau. Des rues perpendiculaires au fleuve abritent sous de beaux arbres leurs maisons indo-portugaises. Nous voyons peu de femmes, mais bon nombre d'hommes au teint plus ou moins basané, selon le plus ou moins de sang indien qui coule dans leurs veines, rarement quelques officiers ou employés tout à fait blancs, mais ceux-là du blanc

livide maladif qu'expliquent les fièvres du pays. Excepté les gens du peuple, tous sont habillés à l'européenne. Tous portent à la main d'immenses ombrelles. A en juger d'après leur manière de traîner les jambes, on les prendrait pour des valétudinaires sortis de l'hôpital. Mais ce sont des désœuvrés qui fuient l'ennui de leur maison pour le retrouver dans la rue.

Le palais du gouverneur, assemblage irrégulier de chambres qu'on appelle en portugais casas, maisons, parce que chacune a son toit séparé, frappe par son irrégularité, et offre tous les signes extérieurs d'une lente croissance. Près de quatre siècles ont travaillé à ce vénérable édifice. Plusieurs salles sont entièrement tapissées des portraits des vice-rois. Le plus ancien remonte à l'année 1505. Le second dans l'ordre chronologique est celui d'Albuqucrque. La série est continuée jusqu'à nos jours. Le grand nombre de ces tableaux, dont une partie est presque détruite par l'humidité, tandis que l'autre est fort bien conservée, s'explique d'abord par le climat meurtrier, ensuite par les intrigues des courtisans de Lisbonne, qui n'accordaient à ces fonctionnaires que deux ou trois ans de gouvernement. Cette collection offre le plus grand intérêt historique. Au point de vue des costumes, elle me semble unique.

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Sauf quelques églises et le palais des vicerois, il n'y a que l'antique résidence de l'archevêque qui puisse attirer l'attention, moins par son architecture que par l'importance des personnages dont elle est la demeure.

Goa était, et est encore dans une certaine mesure, la capitale du monde catholique indien. Aussi le gouvernement portugais réclame-t-il toujours pour l'archevêque de Goa le titre de primat de l'Inde, et pour Sa Majesté Très Fidèle le jus patronatus de toutes les églises catholiques disséminées dans ce vaste empire. En vertu de souvenirs glorieux qui n'ont plus qu'une valeur historique, de bulles papales qui remontent aux quinzième et seizième siècles, d'un concordat récent qui ne justifie pas ses réclamations, la cour de Portugal ferme de propos délibéré les yeux sur la réalité des choses, sur la perte de ses possessions qui, à l'exception de Goa et de Diu et quelques autres très petits territoires, ont passé à la couronne d'Angleterre, sur son impuissance évidente à pourvoir aux besoins de tant d'églises dotées, desservies, en partie fondées par l'intermédiaire et avec les subventions des Propagandes de foi de Rome et de Lyon. Inaccessible à tous les arguments invoqués par le secrétaire d'État du pape, le cabinet de Lisbonne persiste à émettre et à soutenir des prétentions que le

Saint-Siège rejette et que le gouvernement anglais, sans entrer clans le fond de la question, déclare également inadmissibles. La curie romaine motive son opposition sur l'impossibilité absolue où se trouve le Portugal, au point de vue spirituel et matériel, de supporter les charges inhérentes aux privilèges qu'il réclame. De plus, tout le monde admet la supériorité incontestable du clergé européen employé par la Propagande de Rome sur le clergé indigène goanais. Le gouvernement anglais ne s'oppose pas à ce que le chef de l'Église catholique, à l'instar des sociétés des missions protestantes, nomme ses organes et pourvoie aux besoins du culte et du clergé de sa confession; mais il refuse d'accorder à un souverain étranger l'exercice de ces droits sur un territoire dépendant de la couronne d'Angleterre.

Je ne retracerai pas ici l'historique des interminables transactions entre Rome et Lisbonne. En 1838 on touchait au schisme. En 1857, à la suite de longues négociations, on parvint à conclure un concordat qui atténuait, sans les détruire, les maux dont souffrait et souffre encore l'Église catholique aux Indes. Le concordat avait laissé subsister dans une partie de la présidence le jus patronatus du roi de Portugal et les autres privilèges de l'archevêque de Goa. De là des

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incertitudes, des contestations de juridiction entre des prêtres envoyés par la Propagande et «les membres du clergé goanais ; souvent de nouvelles prétentions portugaises et, de la part du vicaire apostolique de Bombay, de nouveaux appels au Saint-Siège \ Spectacle curieux, étrange anomalie que cette lutte tantôt sourde, tantôt ouverte, qui bouleverse de vieilles chrétientés de l'Inde et compromet, en Europe, les relations d'un royaume catholique avec le chef de l'Église. On voit, ici, le Portugal moderne, qui accorde aux doctrines philosophiques une si large influence sur sa législature et sur la direction de ses affaires, invoquer des bulles plusieurs fois séculaires pour conserver le simulacre d'un état de choses qui appartient au passé ; là, le Saint- Siège, cette puissance conservatrice entre toutes, réclamer pour la constitution de l'Église de l'Inde des réformes reconnues indispensables, — le Portugal qui combat sous les drapeaux du moyen âge, Rome qui trouve sur ce terrain, grâce à la force de la logique, l'appui de la protestante Angleterre !

1. Depuis ma visite à Goa, Léon XIII a nommé un délégué apostolique pour l'Inde. Les négociations continuent.

Le pays entre Pangim et Goa-Velha défie toute description. La vieille capitale est située à six ou sept milles en amont de la ville. A mi-chemin on trouve un gros bourg, une aldea, composée de misérables huttes indigènes, dignes de leurs habitants. Les hommes, sauf un haillon autour des reins, sont nus, les femmes s'enveloppent d'oripeaux, les enfants grouillent sur des tas d'immondices. Quel contraste avec la nature qui prodigue ses sourires et ses trésors ! Dans le même village, sur le talus d'un coteau, on voit quelques bons vieux manoirs en pierre, chacun montrant, au-dessus de la porte, le vieux blason de famille. Je me croyais à Lamego, à Viseu, ou dans quelque autre antique et vénérable petite ville du Portugal. C'est le quartier des Fidalgos. Leurs ancêtres sont venus avec les conquérants. Plus près de Pangim, nous avons traversé une longue digue, belle et solide construction du dixseptième siècle, due aux Jésuites. Les libres penseurs goanais affirment que les Pères l'ont bâtie en une seule nuit avec l'aide du diable.

En approchant de Goa, la tour et une partie de la façade de Saint-Augustin se détachent sur

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un rideau de eocotiers. Ce sont des ruines qui nous laissent deviner le site où s'élevait autrefois la fière métropole de l'Inde portugaise. Nous débarquons sur une plage déserte mais délicieusement ombragée par des palmiers, et, après avoir fait quelques pas, nous nous trouvons en face de ce qui était autrefois une porte de la ville, ornée d'un haut relief grossièrement sculpté qui perpétue les traits de Vasco de Gama. C'est encore aujourd'hui par cette porte que les gouverneurs, en arrivant de Lisbonne, font leur entrée solennelle dans Goa-Velha. Ils pourraient passer tout aussi bien à côté de la porte, car les murs d'enceinte ont disparu, comme ont disparu les maisons et même le palais du vice-roi, dont rien n'est resté debout que le portail, qui faisait, avant la conquête, partie d'un temple j'ai ni te. Seules les églises ont survécu à la ruine générale. Elles sont desservies, la Se (la cathédrale) par des chanoines, les autres par des prêtres séculiers, tous indigènes. A peu d'exceptions près, elles sont bien conservées, bien entretenues, et, à certaines fêtes, visitées par des milliers de pèlerins qui accourent de Pangim et des autres parties de la colonie. La plus ancienne d'entre elles, Saint-François d'Assise, est une belle et solide construction bâtie immédiatement après la prise de la ville par le grand conquis-

tador Albuquerque1. Elle porte l'empreinte de l'âge d'or italien.

Le Bon-Jésus des Jésuites appartient à la fin du seizième siècle. On y voit le tombeau du grand apôtre des Indes, saint François Xavier, dû à la munificence de Ferdinand II de Toscane. Le corps repose dans un cercueil d'argent massif qui , évidemment, est antérieur au règne du grandduc. Tous ces temples ont un air de famille, mais je donne la palme à Saint-François d'Assise. Conformément au goût portugais, ils sont blanchis à la chaux. Des autels en bois sculpté, en partie plus modernes que la construction , recouvrent les niches et l'abside, là où il y en a ; mais l'architecture rappelle l'Italie et la fin du seizième siècle. L'extérieur vous transporte en Portugal. Goa a été prise le jour de Sainte-Catherine. Aussi rencontre-t-on presque partout l'image de cette sainte posant le pied sur le dos du dernier roi maure étendu devant elle. Il y a aussi un vaste couvent de religieuses, habité par une sœur de quatre-vingt-quinze ans, la seule qui ait survécu. A sa mort, conformément à la législation moderne du Portugal, le gouvernement laïcisera cet édifice.

Le doyen du chapitre de la Se, né sur la rive

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droite du Mondovî, nous sert de guide. Il a une bonne et douce figure de prêtre, mais dont la pâleur livide témoigne de l'insalubrité du climat. L'aide de camp du gouverneur, qui nous accompagne, affirme que trois ou quatre jours passés à Goa-Yelha suffisent pour tuer les Européens , ou tout au moins pour leur donner la fièvre.

Le doyen nous mène chez lui. Il occupe un vaste appartement dans le palais du chapitre, le seul, je crois, qui n'ait pas fait place au jungle. Ce n'est pas l'espace qui manque. Des fenêtres on jouit d'une vue étrange, celle de la place principale. La foret et le maquis l'ont envahie. Une végétation impénétrable recouvre les ruines des maisons. Des touffes d'herbes et de broussailles ont remplacé le pavé. On ne voit que des églises. Il y en a une à côté, qui fait l'angle ; en face, un peu à notre gauche, une chapelle à moitié cachée derrière les éventails des cocotiers; elle marque l'endroit par où Albuquerque a pénétré dans la ville. A côté, en avançant vers la droite, Saint-François d'Assise ; tout près, la Se. Plus loin, derrière une touffe épaisse de palmiers, Saint-Gaëtan, qui rappelle Saint-Pierre de Rome.

Un silence profond plane sur la vieille Goa. Matin et soir, il est vrai, les cloches invitent les fidèles à la prière. Mais ces sons se perdent dans

l'espace. Personne ne répond à l'appel. La vie s'est retirée. Il ne reste que quelques prêtres, une religieuse , beaucoup de panthères et d'innombrables serpents.

Rien ne peut donner une idée de ce monument funèbre qui renferme les cendres du Portugal héroïque. A l'entrée, les traits, à demi effacés par les siècles, du premier de ses conquérants. Les églises encore debout et desservies par leurs prêtres. La croix qui a survécu à l'épée. Partout des broussailles et des arbres pour remplacer les fleurs qu'on plante sur les tombeaux. Il faudrait la lyre d'un Camoèns pour chanter les tristesses ineffables de ces lieux.

Ahmedabad, 17-18-19 février. — Ce n'est pas sans éprouver de vifs regrets que je m'arrache à l'hospitalité sympathique de Pareil et aux séductions de la Capoue des Indes. Le 16 au soir, départ de Bombay. Pendant la nuit, le train passe la Nerboudda. Au lever du soleil, près de Baroda , la résidence du Gaekwar , il s'enfuit à travers un parc. A dix heures du matin, arrivée à Ahmedabad. Le commandant intérimaire du vingt-neuvième régiment d'infanterie indigène, le major Ebden , a la bonté de me

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