moutons, 1350 tètes de bétail et 270 chevaux
malle. Parfois, pendant trois, quatre, cinq mois, soit faille de bâtiments, soit par suite du mauvais étal de la mer, toute communication avec le dehors est interrompue. C'est alors que des articles de première nécessité, comme farine, sucre, café, thé, commencent à faire défaut. Avec un peu d'initiative et d'énergie on pourrait, au moyen d'un cutter, établir un service postal avec la Nouvelle-Calédonie, y vendre avec profit les produits de l'ile et se pourvoir en temps utile des provisions indispensables. Mais rien ne secoue la léthargie de ces insulaires.
Sur la question de la moralité publique les avis sont partagés. Je n'ai eu ni le temps ni les moyens de l'approfondir. Cependant il parait certain que l'ivrognerie est presque inconnue, peut-être parce qu'il est difficile de se procurer des spiritueux.
Ce qui frappe l'étranger, c'est la politesse innée et le maintien plein de dignité naturelle qui distinguent les habitants ; ils tiennent cela, me dit-on, de leurs grand'mères polynésiennes, et non pas des matelots du Bounty. « Comment ne pas aimer ces braves gens? s'écria un officier de Y Espiègle. Celui que vous avez invité arrive à bord pieds nus, vêtu d'une chemise et d'un pantalon qui ont vu du service. Introduit au carré des officiers, il s'assied à table sans embar-
ras et sans excès d'assurance, manie sa fourchette et son couteau avec une parfaite aisance, parle notre langue presque comme un Anglais et se conduit comme un vrai gentleman ! » Malheureusement, avec les bonnes manières de leurs ancêtres taïtiens, ils en ont aussi hérité l'indolence, l'incurie et la passion du dolce farniente. En résumé, des hommes bienveillants, sous l'impulsion de généreux sentiments, ont voulu se charger à leur égard du rôle de la Providence. Ils ont prodigué leurs faveurs à cette population certainement digne d'intérêt. Mais, en la séparant absolument du reste du inonde, ils lui ont créé une existence factice : pas de concurrence, partant pas d'émulation, pas d'excitation au travail. Le sang ne se renouvelle pas et, comme conséquence finale, cette population tombe dans un état de léthargie qui menace de la conduire à l'hébétement moral et physique. Cette expérience philanthropique a mal réussi. Je doute qu'on la renouvelle.
Je sors et je rencontre dans la cour les demoiselles de la maison mises comme des servantes. Une d'elles fait le beurre, une autre nettoie les étables, la troisième puise de l'eau à la citerne,
mais, une demi-heure après, elles paraissent au déjeuner débarbouillées et transformées en petites bourgeoises. L'heure du départ arrivée. les jeunes filles courent aux champs, attrapent deux chevaux, les enfourchent et les amènent. Ces montures doivent nous transporter, M. Nobbs et moi, à la mission mélanésienne.
En quittant ces braves gens, qui ne sont ni paysans ni gentlemen, ni blancs ni noirs, mais qui ont quelque chose de tout cela, je jette un dernier regard sur leur rustique demeure : à l'ombre de quelques beaux arbres, la maisonnette avec sa Véranda, avec son petit jardin rempli de fleurs devant la façade, avec des champs et des pâturages tout autour, ayant vue, ici sur la forêt qui commence à quelques pas de l'enclos, là sur une prairie parsemée de bouquets de pins de Norfolk. Ce petit manoir paisible, un peu endormi, ce paysage essentiellement pastoral, si bien en harmonie avec les habitants, ne s'effaceront pas de ma mémoire. Le magistrat est, dans sa sphère, un homme évidemment supérieur, dans tous les cas supérieur à ses concitoyens. Il a visité Auckland et Sydney et il s'est donné une certaine instruction. Tout ce qu'il dit est marqué au coin du bon sens.
Le temps a changé pendant la nuit. Le vent souffle avec violence, et le bruissement sinistre de
la foret, les gémissements sourds et saccadés du branchage fortement secoué remplacent la douce symphonie de la veille. Mais le magistrat me rassure. Pendant quelques heures encore la barre sera praticable.
Donc, en route pour l'institut des jeunes sauvages ! Nous avons atteint et nous suivons la magnifique avenue de pins de Norfolk qui y mène. Ce sont encore les déportés qui les ont plantés. Au moment de mettre pied à terre près du guichet de la mission, nous entendons derrière nous des pas de chevaux lancés au galop. C'est M. Lowry, premier lieutenant de Y Espiègle, qui a été envoyé par le capitaine pour me dire que le vent fraîchit, que la mer monte, qu'il a dû déraper pour ne pas compromettre ses ancres, et qu'il me prie de venir à bord dans le plus bref délai. Je tourne bride et je pique des deux.
Nous voilà arrivés sur la plage. La mer est furieuse. Les vagues balayent la jetée, ce qui n'empêche pas les habitants mâles de s'y tenir réunis. La barre est effrayante. Ah! les barres! J'en ai traversé plusieurs et des plus mal famées, et encore dans de mauvaises conditions. East- London, d'impérissable mémoire, Pernambuco, Pointe-de-Galle et tant d'autres, mais je n'ai jamais rien vu de pareil à celle-ci. Nous nous
précipitons dans la baleinière du capitaine, qui réussit à se détacher de la jetée sans chavirer. Aussitôt le tourbillon la saisit. L'officier tient le timon, dont les cordes ont été remplacées par une barre de fer. Les cinq matelots, l'oreille tendue, l'œil fixé sur le lieutenant, offrent le spectacle de la force physique, du sang-froid, de l'intrépidité. Mais ils comprennent, on le voit à leur mine, que la besogne est rude. M. Lowry, qui est né, qui vit, qui mourra — espérons-le comme amiral — avec un franc sourire sur les lèvres, tout absorbé dans la contemplation des brisants, me dit : « Nous passerons », et pour ma part je l'assure de ma parfaite équanimité. JEquo animo moritur sapiens.
Voici la tâche de l'officier et de ses cinq hommes : Descendre dans le gouffre aussi lentement que possible, en ramant en arrière sur le commandement back (arrière). Arrivés au fond, arrêter tout court, lie on jour oai's(\ève rames). Laisser approcher la houle et, dès qu'elle touche à la proue du bateau, la remonter rapidement, give way (en avant). C'est le moment critique. Le moindre retard pourrait devenir fatal. Si la la baleinière embarque un gros paquet de mer, elle sombre; si, par un faux coup de rame, elle présente le flanc à la vague, elle chavire. Cette manœuvre se répète incessamment comme se
répètent aussi les oscillations de la mer. Et encore arrière et levé rames et en avant; et encore le lieutenant de dire : « Nous passerons ». Je n'en doute pas. S'il choisit bien son temps, s'il donne l'ordre voulu au moment voulu, si sa voix, dominant le sifflement du vent et le mugissement de la mer et le sourd grognement du ressac, parvient en temps utile aux oreilles des cinq braves matelots qui cherchent à lire dans ses yeux, s'ils comprennent et exécutent les ordres à l'instant même, — car chaque instant a une valeur capitale, — si leurs rames, qui ploient, ne cassent pas, oh! alors, certes, pas l'ombre de danger! Il y a cependant, il faut en convenir, bien des si dans cette argumentation. Mais ce n'est pas la mer qui me préoccupe, c'est autre chose. Ceux qui ont appris à nager dès l'enfance n'ont pas peur de l'eau. Ils ont pris confiance en elle, comme disait jadis mon maître de natation. Mais je me rappelle — souvenir malencontreux en ce moment-ci — le mot d'un capitaine : « Quand j'entends le cri : un homme à la mer! ma première pensée se porte sur les requins qui abondent dans les latitudes australes ». Aussi c'est la vision du requin qui traverse parfois mon esprit. Mais je n'ai ni l'envie ni le temps de m'y arrêter. Le spectacle est si grandiose et si fantastique que j'oublie les dan-
gers réels ou imaginaires que nous courons. C'est une sorte de cotillon vertigineux dansé par les lames. Les hauts et les bas se succèdent avec rapidité. Tantôt, le lieutenant et moi, nous plongeons sur la surface de cinq chapeaux luisants qui dérobent à notre vue ceux qui les portent, tantôt nous n'apercevons que le dessous de cinq nez et de cinq mentons, et je me demande par quelle suspension surnaturelle des lois de la pesanteur ces cinq gaillards ne nous tombent pas sur la tète. Nous sommes au fond de l'abîme, entre de sombres murailles mouvantes parsemées de diamants et de perles qui reflètent les lueurs blafardes d'un petit bout de ciel gris-topaze. Un instant après, nous voilà portés sur la crête écumante de la houle, et alors, d'un regard, nous embrassons un horizon immense : l'océan et le ciel et les rochers rougeàtres de l'ile Philippe, sur lesquels se détachent, loin, fort loin, les contours gracieux de Y Espiègle, et près, hélas! tout près de nous encore, la jetée avec le groupe des insulaires. Immobiles comme des statues, enveloppés de leur oilskin, le sud-ouest enfoncé jusqu'aux sourcils, les mains appuyées sur leurs genoux légèrement ployés pour mieux résister aux rafales, ils nous regardent, ils nous suivent, ils nous dévorent des yeux.
Enfin la barre est franchie. La mer est fort houleuse. Mais c'est jeu d'enfant. On peut hisser la voile, et en quelques minutes nous arrivons sous les canons de la corvette.
Ici commence la seconde manœuvre, plus délicate, au dire du lieutenant, que la première. Il s'agit d'aborder sans chavirer et sans se briser en éclats, hommes et embarcation, contre le gros bâtiment; il s'agit pour moi, en particulier, d'exécuter un tour de haute gymnastique. L'état de la mer ne permet pas de baisser l'escalier ; il faudra donc grimper sur le pont par les steps, des marches larges seulement de quelques pouces appliquées aux flancs du bâtiment. V Espiègle et la baleinière exécutent une sorte de chassécroisé en sens vertical. « Attendez, me dit-on, que notre bateau descende et que le vaisseau monte avec la vague, choisissez le moment où il sera possible de sauter sur une des marches de Y Espiègle en saisissant en même temps la corde qu'on vous tendra, et montez aussi vite que possible pour n'être pas écrasé par l'embarcation pendant son mouvement ascensionnel. » On le voit, c'est bien compliqué. S'il était permis de comparer les petites choses aux grandes, je dirais qu'il y a de l'analogie entre ma situation et celle de l'homme au trapèze qui, après avoir fortement ébranlé son reck, le quitte et s'élance
à travers l'espace vers l'autre côté du cirque, où il s'accroche à une corde ou à un autre trapèze, ou aux jambes d'une jeune artiste suspendue en l'air on ne sait comment. Grand Dieu! quelle aventure et quel anachronisme! Maisn'ai-je pas vu la célèbre Mlle Saqui, l'étoile de haute acrobatie sous le Consulat et sous le premier Empire — ne l'ai-je pas vue, Tan de grâce 1850, danser sur la corde à Alger, sur la grande place transformée pour la circonstance en café chantant? Elle avait alors soixante-douze ans. Pauvre vieille ! Vêtue d'un costume de pierrette orné de falbalas d'un rose fané comme ses joues, elle exécutait ses pas timidement au milieu de l'indifférence et des rires du public. Ouelle piteuse ligure ! Mais en ce moment je la juge tout autrement. Elle me paraît même entourée de l'auréole de l'héroïsme. Et, après tout, si elle ne sautait pas pour la gloire, elle sautait pour vivre. Je sauterai pour la même raison. Et, chose curieuse, ce souvenir d'Alger ranime mon courage. C'est que rien ne relève l'âme comme les grands exemples des temps passés. Deux fois j'ai manqué le moment propice. Cette fois-ci, décidément, je sauterai. D'ailleurs, deux robustes anges gardiens, déguisés en matelots et accrochés miraculeusement, comme il convient à des anges, aux flancs de Y Espiègle, me tendent les bras. De
plus, le bon capitaine, posté dans la coupée, tient à la main le bout d'une corde à laquelle on m'a attaché. C'est la dernière ressource. Le bateau descend, le vaisseau remonte. C'est ce qu'il me faut. Sautons ! A ce moment suprême, j'aperçois, derrière le capitaine, une tète qui offre l'image de la terreur : les cheveux dressés sur l'occiput, les yeux écarquillés, la bouche béante. C'est à peine si je reconnais mon fidèle valet de chambre que j'ai laissé à bord. La consternation, l'angoisse, le chagrin se peignent sur cette honnête physionomie, mais non sans un mélange de satisfaction intime. Quelle chance de ne pas être à la place du maître !
FIJI
Du "28 mai au 16 juin.
Suva. — Mbao. — Takumbau. — La princesse Andiquilla. — Levuka. — Loma-Loma. — Situation avant et après l'annexion.
En mer. — Depuis deux jours le ciel et la mer ont changé d'aspect. L'air est devenu tiède et humide. Quelques ondées passagères n'apportent aucune fraîcheur. Les vents alizés, en poussant doucement YEspièg/c, caressent, assoupissent, énervent les voyageurs. Les luttes des éléments, toujours courroucés dans les latitudes plus élevées de l'hémisphère austral, le cauchemar de la barre de File de Norfolk sont oubliés au premier sourire, au sourire traître des tropiques.
Le % juin au matin, le bâtiment côtoie l'île haute l de Kandavu , la plus méridionale du