‹ A travers l'Empire britannique (1883-1884) [microforme] (volume 2)Chapitre 66 sur 97 · A A D HE: RE HE · texte numérisé non relu

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accompli une œuvre gigantesque en créant une ligne télégraphique qui traverse le continent dans toute sa largeur. Mais tout cela on l’a fait avec l’argent d'autrui, avec les fonds prètés par l'Angleterre, qui s’est prise d'enthousiasme pour l'Australie. Gouvernement, compagnies, individus, en un mot, tout le monde est criblé de dettes. Les dettes colossales contractées par l'État engagent son avenir dans des proportions effrayantes. L'existence des compagnies dépend entièrement des fluctuations des marchés d'Europe, celle des individus des affaires faites par les banques qui leur ont fourni des fonds. A Sydney beaucoup de gens possèdent une belle maison, pompeusement meublée, à Pott’s-Point, à Darling-Point ou dans d’autres faubourgs élégants, roulent équipage et vivent avec leur famille sur un grand pied. Mais le fait est que tout ce train est défrayé avec de l'argent emprunté à quelque banque. Ils gagnent ou possèdent assez pour payer les intérêts du capital emprunté et pour faire marcher leur/ménage ; mais le jour où la banque demandera le remboursement du prêt, ïls seront ruinés. Les affaires vont mal partout, mais ailleurs on peut, sans succomber, traverser les crises. Ici nous manquons de l’élasticité requise pour nous relever. L'année dernière, les matelots de l’es-

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cadre anglaise qui forme la station navale d’Australie désertaient en grand nombre parce qu’on leur offrait des gages énormes. Aujourd’hui on voit des miiiers d'hommes sans ouvrage jetés sur le pavé de Sydney et de Melbourne. Le gouvernement leur fournit gratis des lits où passer la nuit, vient à leur secours indirectement et en envoie une grande partie dans l’intérieur, d'où ils reviennent aussitôt faute de travail. Le mal augmente et un tel élat de choses manque de solidité. Maintenant des projets d’annexions sont à l’ordre du jour. Le Pacifique occidental doit devenir un lac australien. Queensland réclame la Guinée et les Nouvelles-Hébrides ; la Nouvelle-Zélande les îles de Samoa et de Tonga ; Victoria et la Nouvelle-Galles d’autres groupes de l'Océanie. C’est une frénésie qui s’explique par les besoins des spéculateurs, constamment à la recherche de terrains à acheter et à vendre. Ces individus ou ces compagnies, avec l’aide de leurs amis qui siègent dans les assemblées législatives, cnt le haut du pavé. La prétendue crainte des forçats récidivistes échappés de la Nouvelle- Calédonie et des dangers imaginaires d’une attaque de quelque puissance hostile ne sont qu'un prétexte inventé pour agiter le public. »

A ces appréciations, si sombres, à ces prédictions si sinistres, les optimistes, qui forment l'im-

mense majorité, répondent par un sourire qui semble dire et qui dit :

« Il est vrai, les dettes contractées par l'État dans les colonies, la Nouvelle-Zélande en tête, paraissent écrasantes si on les considère au point de vue européen. Mais on oublie, on ne comprend pas assez que nous sommes des fils de famille à grandes espérances. Il nous est bien permis de nous grever de quelques petites obligations avant d'entrer dans la jouissance de notre patrimoine, qui, pour ainsi dire, ne connaît pas de limite. Cela explique la tentation d'emprunter et la facilité à trouver de l'argent.

« Nous possédons fout un continent. C’est encore en partie, en grande partie, un capital mort. Il faut le faire valoir. C’est ce que nous faisons. On objecte le climat et la sécheresse du sol. L'intérieur, nous dit-on, est un désert dépourvu d’eau. Nous transformerons ce désert en un immense jardin et en de riches pâturages; nous trouverons l’eau, nous saurons l’arracher aux entrailles de la terre. Des essais couronnés de succès ont été tentés et se tentent dans différentes parties de l'Australie du Sud, et en beaucoup d’endroits des puits artésiens fournissent déjà des eaux abondantes. Si la rareté de cet élément forme le principal obstacle à vaincre, au moins il n’est pas insurmontable.

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« Ce ne sont pas là de vaines déclamations.

Pour juger de l’avenir, vous n'avez qu’à examiner le présent. Jetez un regard en arrière, comparez ce que nous étions avec ce que nous sommes. Mesurez le chemin qu'ont parcouru nos colonies, la plus ancienne dans l’espace d’un siècle à peine, ses sœurs cadettes en moins d’un demi-siècle, en réalité les unes et les autres en moins de trente ans, car notre naissance date réellement de l'établissement des constitutions à gouvernement responsable, c’est-à-dire du jour où la couronne, se contentant du simulacre de la souveraineté, a abdiqué le pouvoir en notre faveur. La civilisation, divisée en plusieurs corps d'armée, avec la mer pour base d'opération, marche dans des voies concentriques ou parallèles, attaque, terrasse, détruit l'ennemi qui est la barbarie, partout où elle le rencontre. Rien ne lui résiste, ni les hommes, ni la nature inanimée.

« Les hommes, les indigènes qui, sur ce continent, remplacent pour ainsi dire la bête fauve, s’enfuient à notre contact. De toute façon, ils disparaissent. Il semble que ce soit un décret de la Providence. Nous l’acceptons sans le scruter.

D'ailleurs, nous le voudrions que nous ne le pour: ?

rions pas. Surchargés de besogne, nous n’avons

pas pour deux liards de temps à donner à des

spéculations philanthropiques ou à des méditations religieuses. S'il plaît à Dieu de nous débarrasser des aborigènes, tant mieux; sinon, nous saurons nous défendre. Les récits qu’on a répandus sur des actes de cruauté commis par nos planteurs de Queensland sont exagérés. Qu'on ne mette pas toujours des gants de velours, que dans ces luttes incessantes provoquées par des cannibales, nos pionniers, constamment exposés à être massacrés, se laissent parfois entrainer à des représailles que nous déplorons, c'est ce que personne ne conteste. Mais nous sommes de race anglo-saxonne. Nous sommes nés philanthropes. Maints essais ont été faits pour adoucir les mœurs des sauvages; la preuve, c’est qu'on a essayé dans le nord avec un médiocre succès d'organiser une force constabulaire composée d’aborigènes. Mais, en somme, toutes les fois qu'on a tenté de civiliser des peuplades descendues au dernier degré d’abaissement physique, moral et intellectuel, nous l’avouons, on a complètement échoué.

€ Et, à l'instar des hommes, la nature sauvage aussi recule, s'enfuit, se transforme à notre contact. D'immenses terrains ont été et sont constamment convertis en pâturages, d’autres s'ouvrent à la culture, les forêts sont défrichées et sillonnées de routes et de chemins de fer qui

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longent les côtes et s’avancent vers l’intérieur. Des explorateurs hardis ne cessent d'y pénétrer. Leurs récits autorisent les plus brillantes espérances. On sait aujourd’hui que tout n'y est pas steppe et sable, que l’eau ne manque pas partout et qu'avec du temps, du travail et de l'argent on parviendra à achever la conquête de cet im-

mense continent. Eh bien, nous ne manquons ni de temps, puisque nous sommes jeunes, ni de bras, — la mère patrie nous en envoie, et les générations nouvelles nées sur le sol australien nous renforcent, — ni d'argent, puisque les capitaux, affluant d'Angleterre, viennent se Joindre à ceux que nous avons créés et que nous créons tous les jours à la sueur de notre front.

« Regardez nos villes florissantes, prospères, autant de centres de civilisation, habitées par des gens laborieux, tranquilles, se gouvernant eux-mêmes, soumis à la loi, ne connaissant ni la lèpre du paupérisme (vous n'avez pas rencontré un seul mendiant chez nous), ni les autres maux qui infestent vos villes d'Europe. Qu'on y trouve des endettés, que dans les transactions il y a des hauts et des bas, que chez nous aussi se fait sentir la stagnation des affaires qui pèse en ce moment sur le globe et qui n’est que le résultat d’une activité exagérée de l’industrie européenne, enfin que quelques ouvriers sont jetés sur Île

pavé de nos villes, personne ne pourrait, personne ne voudrait le nier. Mais ce sont là des nuages qui passeront, et d’ailleurs nous sommes bien moins atteints que l’Europe. Les doléances sur la spéculation des terrains, et la connivence de quelques-uns de nos politiciens à des abus, ne méritent guère d'être discutées. Nous sommes des hommes et nous ne prétendons pas être exempts des infirmités humaines.

« Ne doutez pas de notre loyalisme. Enfants de la vieille Angleterre, nous tenons à nos traditions, à nos souvenirs historiques, et, quoique nous professions les théories démocratiques les plus avancées, quoique nous tàchions de les pratiquer le plus possible, la vue d’un Lord flatte nos regards, celle de la royauté nous met en extase. Nous sommes donc fort attachés au vieux pays. Mais nous sommes des enfants gâtés, et notre mère n’a rien à nous refuser. Quand elle fait mine de résister, nous nous füächons. Alors elle finit par céder, et dans ces conditions nous serons toujours des enfants bien sages et bien affectueux.

« En somme, la situation est saine et l'avenir

brillant. C'est chez nous que, pour la première fois, on a mis en pratique les grands principes de la philosophie moderne. Sous ce rapport nous avons distancé les États-Unis, dont les citoyens

pratiquent l'égalité, maïs n’exercent le pouvoir politique qu'une fois tous les quatre ans et seulement pour s’en dessaisir aussitôt en faveur du maître qu'ils se sont choisi.

« Nous sommes l’État athée par excellence, mais cet État athée se compose de citoyens chrétiens. Il y a divorce complet entre l’État et l'Église, et l'instruction religieuse est bannie de la plupart des écoles subventionnées par le gouvernement. C'est le seul moyen de faire vivre paisiblement côte à côte des familles qui appartiennent à des confessions religieuses différentes. Les États d'Europe sont entrés dans la même voie. Ils se sont tous écartés des fondations sur lesquelles reposait l’ancienne société chrétienne,

qui n'est plus qu'une chose du passé. Ils avan-

cent dans cette nouvelle direction, les uns rapidement, d’autres à pas lents et incertains, quelquesuns malgré eux et non sans trahir des velléités impuissantes de s'arrêter, voire mème de rebrousser chemin. L'Europe marche dans les ornières de l’Australie devenue le modèle de l'État moderne. »

Je me réserve d'apprécier ces vues à la fin de mon voyage.

Quel est le sens du mot Australasie, si sou-

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vent employé de nos jours par les géographes ct voyageurs anglais ? Est-ce l'Australie et la Nouvelle-Zélande ? Ou, par un sous-entendu fort populaire dans les colonies, comprend-on aussi dans cette dénomination quelques archipels du Pacifique occidental, ou, mieux encore, tout le Pacifique, destiné, comme on s’en flatte, à devenir un jourun lac australien? L'usage, qui seul pourrait décider en pareille matière, n’a pas encore rendu son verdict; mais il sera permis dès à présent de dire que si les colonies de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, sorties d'une souche commune, offrent de grandes analogies, les territoires qu'elles occupent n'ont entre eux aucun air de famille. La différence entre l'Australie et la Nouvelle-Zélande saute aux yeux. L'Australie est un continent, la Nouvelle-Zélande une ile, en réalité deux îles séparées par un canal étroit mais ne formant qu'un seul pays. C'est un territoire limité, exploré, connu, en grande partie exploité sinon cultivé. L'Australie, entamée à peine par la culture sur sa périphérie, et dont l'intérieur s’enveloppe encore des ténèbres de l'inconnu, frappe les imaginations par l’immensité de son étendue qui semble illimitée, comme semble illimité aussi le champ qu'elle ouvre à l'entreprise, à la spéculation, à l’activité solide, aux risques et aux jeux du hasard.

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Dans la Nouvelle-Zélande, tout se passe au grand jour. En Australie tout est comme voilé. Le colon de la Nouvelle-Zélande sait que derrière les montagnes il y a la mer. Le colon australien sait que derrière les chaines des côtes, le Coastrange, commencent des étendues sans limites, dépourvues d’eau et par là inaccessibles, inconnues, mystérieuses. Selon les dispositions de son esprit, il s'y lancera à corps perdu, décidé à arracher ses trésors aux entrailles de ce sol inhospitalier, ou bien, effrayé de lever les voiles qui lui dérobent ces solitudes, il n'aura garde de s’y aventurer et plantera ses pénates sur les bords de la mer.

C'est ce contraste entre le limité et le connu de la Nouvelle-Zélande et l’{{limité et l'inconnu de l'Australie qui imprime un caractère si différent aux deux colonies des antipodes. Cette différence radicale de la configuration du sol doit agir et agit sur l'esprit des colons. Ceux de la

Nouvelle-Zélande savent ce qu'ils peuvent raisonnablement espérer. Ils connaissent leur ter-

rain. Ceux de l'Australie, ne le connaissant guère, donnent un libre cours à leur imagination. Les gouvernements, surtout ceux de l’Australie du Sud et de Queensland, rivalisent d’efforts pour ouvrir l’intérieur à la culture. Ils y envoient constamment des explorateurs hardis,

infatigables, bravant l’aborigène et la sécheresse, et traversant, parfois seuls, les immenses déserts du continent‘. Aussi l’Australien est-il, dans l'honnète acception du mot, essentiellement aventurier.

Il n'en est pas ainsi du Zélandais. Il cultive ses terres ou il y fait paître ses moutons et ses bestiaux. Lui aussi est conquérant, mais ce qu'il conquiert c'est un terrain connu. Il est plus tranquille, plus attaché au sol qu'il foule, moins extravagant, plus prosaïque, si l’on veut, que l'Australien. Dans ses deux îles le pionnier a fait son temps; en Australie il forme un élément indispensable de la nation naissante.

Sans doute, à côté de ces contrastes on observe de grandes analogies, mais peu d'intérêts en commun. À Sydney, à Melbourne, à Brisbane, les avocats les plus fervents de la Confédération sont obligés d'en convenir. Quand ce thème est discuté à Dunedin, à Christchurch, à Auckland, on sourit. On veut bien admettre, on trouve même désirable, une union douanière ou quelque arran-

1. Pendant un de mes séjours à Melbourne un homme du peuple, natif de cette ville, y arriva du golfe de Carpentaria, après avoir traversé seul, en amateur, tout le continent. Ce fait n’est pas isolé. Excepté moi, il n’étonnait personne. Mais il me semble digne d’être noté comme caractéristique de l'esprit d'aventure et de la témérité propres à la race anglo-australienne.

gement semblable avec les colonies australiennes, mais on répudie l'idée d'un grand état australasien, gouverné par un parlement général. On comprend que dans les cas où il y aurait conflit entre les intérêts de la Nouvelle-Zélande et ceux de l'Australie, les députés des deux îles au parlement de Sydney se trouveraient constamment dans la minorité. — « Non, c'est la conclusion de tous les raisonnements, nous ne voulons pas devenir une annexe de l'Australie. »

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