‹ A travers l'Empire britannique (1883-1884) [microforme]Chapitre 108 sur 175 · PRÈS DE SUVA · texte numérisé non relu

PRÈS DE SUVA

quittée. Il reçoit journaux, revues, publications nouvelles et, quoique accablé de travail, il trouve encore le temps de lire.

Le soleil est voilé. C'est le moment des promenades. Vite à terre! Nous nous dirigeons vers le hameau des indigènes, qui a remplacé leur ancien village, transformé en capitale de la colonie, Le sentier qui ÿ mène longe d'un côté la lagune, de l'autre de petits étangs qui refètent la forêt. Quelle solitude à deux pas de Suva! Chemin faisant, une jeune femme passa près de nous. D'un petit paquet, suspendu sur ses épaules, sortait un pied d'enfant. Curieux comme des voyageurs, nous lui demandämes à voir son baby. Pour nous satisfaire, elle crut devoir se débarrasser d'une partie de ses vêtements, et elle le fit si vite que nous ne pümes l'en empècher. Évidemment elle ne croyait rien faire d’inconvenant, En Océanie les idées sur la décence différent des nôtres. Une femme honnête ne se sépare jamais de son pagne, mais elle n’a aueun scrupule à montrer le reste de sa personne,

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I y a diner au carré de messieurs les officiers de l'£spiègle. Tout le monde est vêtu de blanc de pied en cap. A Levuka et Suva, dans les maisons européennes, la toilette du soir se compose d'une chemise blanche et d'un pantalon de mème couleur, La taille est prise dans un £uwmdrum bleu où cramoisi, la ceinture des Anglo- Indiens. C'est élégant et adapté au climat.

Nous voilà en route pour l’île de Mbao, l’anclenne résidence du roi Takumbau. La distance n'est que de trente-cinq milles.

A neuf heures du matin, le petit vapeur du gouverneur, que M. Thurston a mis à notre disposition, quitte son mouillage et franchit l'étroit chenal qui sépare des iles de corail de Mikalavo

et de Mokalavo, toutes deux à fleur d’eau, et

couvertes de buissons d’où sortent les tiges de

quelques cocotiers; puis, continuant dans l’in-

térieur de la lagune qui est comme une glace,

notre coquille de noix gagne la haute mer, Nous

passons près d'un grand steamer naufragé, Il

s'est perdu, il y à quelques jours, sur un banc

de corail. Ce bâtiment venait de Calcutta avec

une quantité considérable de koulis, engagés par

des planteurs de Suva. Le capitaine, les officiers,

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l'équipage, tous ivres au moment de la catastrophe, furent sauvés. Pas un des pauvres Hindous n'échappa à la mort. Quel sinistre spectacle que celui d'un beau et grand bâtiment couché sur le flanc, engagé dans les récifs, ballotté par la houle! Les marins les plus habitués aux vicissitudes de la mer se sentent émus. C’est ainsi que le voyageur du désert s’attriste à l’aspect des carcasses de chameaux échelonnées le long de son chemin. Le plus brave ne peut s'empêcher de faire un retour sur lui-même. Mais la fraicheur de la brise, le roulis, le beau soleil chassent bientôt les lugubres préoccupations. Déjà, au nord, la haute île d'Ovalao est en vue. A notre gauche, à fort peu de distance, les terres basses et sablonneuses de Viti-Levu. Devant nous, plusieurs petites îles. Une d'elles est Mbao. Toute couverte de végétation, elle ne s'élève que de quatre-vingts pieds au-dessus de la mer, et sa cireonférence ne dépasse guère trois où quatre milles. À travers le feuillage on entrevoit à peine les toits de l'église méthodiste et du mausolée du roi; sur le sommet de la colline, les maisonnettes des missionnaires ; le long de la plage, quelques cabanes de sauvages.

A trois heures, notre vapeur jette l'ancre au nuilieu d'un groupe .de canots indigènes et de quelques yachts construits à Auckland pour les

princes et roitelets, qui commencent à préférer les chaloupes européennes au tronc d'arbre creux traditionnel, Ces bateaux ont amené des chefs de tribu venus pour saluer le roko de Mbao, fils de Takumbau, à l'occasion de son retour du conseil national. La grande rue est déserte, mais, guidés par le son lointain du tam-tam, nous débouchons sur une place où la population tout entière semble s'être donné rendez-vous. C'est un #6k6, une danse solennelle exécutée par les grandes dames de la tribu, Nous trouvons le héros de la fête avec ses frères el cousins assis sur ses jambes devant la porte d'une cabane, C'est un homme encore jeune ; physionomie ordinaire, teint brun mat. Rien qui le distingue de ses compagnons. si ce n'est qu'il porte une chemise, tandis que ses amis se contentent du pagne. Après avoir échangé des poignées de main avec ee personnage, nous passons outre et prenons place derrière les spectateurs.

Je m'imagine être au grand Opéra de Paris, dans une première de face. Les fauteuils d'orchestre et le parterre sont occupés par les notables de l'archipel. Accroupis sur le gazon, méèlés sans distinction de rang à leurs suivants et sous-ordres, ils semblent absorbés dans la contemplation du spectacle. Nous ne voyons que des dos, quelques centaines d'épaules bronzées

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ou noires, ruisselantes d'huile de coco. A notre arrivée, ces messieurs ont daigné se retourner un instant pour jeter un regard sur Îles intrus, laissant ainsi entrevoir leurs visages embellis pour l'occasion de plaques blanches ou rouges ou noires, [ls ont le haut du corps nu, la taille prise dans une ceinture de calicot de couleurs voyantes, où d’une étoffe faite de l'écorce d’un arbre, que quelques-uns remplacent par des libres noires d'une certaine racine, Leur chevelure jaune est parée de fleurs ou de plumes.

Quelques jeunes élégants portent des agrafes noires et, autour du cou ou en bandoulière, des guirlandes de fleurs. La tenue pleine de dignité des rokos, les manières polies mais non obséquieuses de leur suite, donnent à la compagnie un caractère de noblesse et font oublier que c'est une assemblée de sauvages.

En Europe, ce serait une représentation de sala, avec cette différence qu'iei le corps de ballet se compose, à peu d'exceptions près, de dames de qualité. Un profond silence règne dans ce parterre de roitelets médiatisés, de chefs de tibu transformés en préfets, de courtisans auxquels la clef de chambellan siérait à merveille, si l’on pouvait l’attacher à leur peau lisse et saturée d'huile. De temps à autre les r24lies partent de leurs rangs, et, chose digne d'être

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citée, ces bravos éclatent toujours à des moments où les habitués de l'Opéra, les fins connaisseurs en l'art de Terpsichore, prodigueraient leurs applaudissements.

Au fond, derrière les danseuses, il y à le décor : une toile verte, où plutôt un gazon touffu, émaillé de beaux arbres, jeté sur la pente rapide d'un mamelon, dont le sommet porte les maisons, d'ici invisibles, de la mission. Un chemin excessivement raide, moitié sentier, moitié escalier, y mène. Au pied de cette hauteur, derrière les danseuses, une demidouzaine d'Européens occupent une estrade qu'une marquise protège contre le soleil. Ce sont les missionnaires et leurs femmes. L'église, une sorte de grange percée d'ouvertures ogivales à droite, des maisons d’indigènes à gauche, forment coulisses ; l'herbe du gazon est le tapis étendu sur la scène; le ciel, nacre de perles, tient heu de voûte; et le soleil qui descend vers l'horizon remplace le lustre et la lumière électrique.

Les ballerines, au nombre de cinquante, face au publie et rangées sur une seule ligne, dansent en s’accompagnant d'un chant monotone. Leurs mouvements se règlent sur le bruit de baguettes agitées par quelques hommes qui forment l'orchestre. Au fait, ce n’est pas une

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danse, c'est une série de poses qui varient sans cesse, et rien n'égale la précision d'automate avec laquelle ces dames passent d'une attitude à une autre, Elles avancent et reculent d'un ou de deux pas, s'inclinent, se redressent, tournent à droite, tournent à gauche, élèvent leurs bras vers le ciel, les étendent horizontalement, les “amènent sur la poitrine. Les gestes sont toujours convenables, jamais grotesques, souvent sracieux, les poses pleines de dignité et parfois vraiment classiques : ce sont des tableaux vivants copiés sur un vase étrusque où un marbre du Parthénon, Dans ces moments, les maliès éelalent de toutes parts.

Les nobles danseuses portaient la chemise réglementaire qui descend à mi-jambes et, par-dessus, leur ancien costume : un morceau de calicot aux couleurs criardes autour de la taille, et, attachés à la ceinture et autour du cou, des festons de fleurs, de feuilles et de fibres de racine. Leurs cheveux ruisselants d'huile de coco étaient arrangés avec un soin particulier et ornés de srosses fleurs jaunes et rouges. Une femme d'un certain âge, placée au milieu de la ligne, attirait mon attention par sa haute taille, par l'exubé- ‘ance de ses formes, par:son air imposant et par l'expression agréable et spirituelle de sa physioncaie, C'était la princesse Andiquilla, la

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fille, la confidente et la conseillère du défunt roi. J'apprends que c’est une femme politique, qui à de lPesprit, du bon sens et qui est fort populaire parmi les Fijiens. Quelques autres femmes, jeunes celles-là, se faisaient remarquer par l'élégance de leurs mouvements. N'eussent été les nez larges et épatés et les lèvres charnues, je dirais que c'étaient de fort jolies personnes.

La danse finie, toutes ces nobles ballerines se dépouillèrent de leurs fleurs et de leurs jupons, les jetèrent par terre et se retirèrent, Un maitre de cérémonies, qui avait la barbe blanche et un air vénérable, se leva pour annoncer aux hommes, toujours accroupis sur le gazon, que les dames offraient ces cadeaux aux nobles hôtes du roko, réunis à cette fête. Ceux-ci répondirent par une sorte de grognement : c'est leur manière de remercier.

Vint le tour des hommes. Une cinquantaine de jeunes gens s'élancèrent sur la scène, Les uns formaient un groupe compact, que les autres entouraient d'un cercle mouvant. Tous chanlaient, poussaient des cris, gesticulaient avec véhémence, Chaque ronde finissait par des battements de mains, une génuflexion et cette miraeuleuse contorsion du dos qui ferait l'envie des clowns de nos cirques.

La fête se termina par un repas sur l'herbe,

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fourni par le roko de Mbao. Des poissons frits, des patates sucrées (Yams) furent servis dans des paniers où sur de grandes feuilles de taro.

Le chef de la mission, le révérend Langham, offrit de nous introduire chez la princesse Andiquilla. Nous traversämes la capitale tantôt en suivant des sentiers étroits, tantôt en passant d'enclos en enclos à l'aide de marches grossières pratiquées dans les haies. Au centre de chaque enceinte, qui sert de päturage à quelques cochons, se trouve Ta cabane. La lourde toiture en chaume recouverte de feuilles sèches repose sur des chevrons qui s'appuient, au centre, sur deux o'1 trois gros trones d'arbres équarris et, à la circonférence, sur des poteaux dont les imterstices sont remplis par un tissu de roseaux et de feuilles, C'est le mur d'enceinte, Pas de cheminée et pas de compartiments dans l'intérieur, qui forme une seule grande pièce. L'ameublement est des plus simples : quelques nattes, une lampe à pétrole (on en a introduit un grand nombre dans les dernières années), et rien qui ressemble à des lits, à des chaises ou à des tables. Les provisions de bouche et les objets de toilette sont suspendus dans les combles.

Dans les rues, si l’on peut ici parler de rues, un gazon frais et touffu tient lieu de pavé, et à chaque instant on passe du soleil à l'ombre

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d'arbres séculaires : des mangroviers, des banyans, l'arbre à pain aux feuilles incisées, le gracieux £t, l'arbre de la fougère, quelques cocoliers et d’autres que j'ai le plaisir de connaitre de vue, mais dont, hélas! j'ignore les noms.

Souvent les passants sont obligés de se frayer passage à travers des bouquets de broussailles aux feuilles multicolores et veloutées avec une coquette parure de fleurs écarlates, rose thé, lilas, bleu de ciel, Notre cicérone s'arrête devant deux grosses pierres placées verticalement à côté l’une de l’autre, Un immense banvan courbé par l’âge étend au-dessus d'elles ses branches tourmentées. Derrière, un trone d'arbre caleiné et le rideau vert formé par une petite colline à pie toute tapissée d'herbes et de feuillage. Quelle scène bucolique, quel coin délicieux, bien fait pour inviter aux douces rèveries ! Ce fut cependant contre ces deux pierres que l’on brisait les erûnes des malheureuses’ victimes destinées à être servies en päture dans les festins officiels du vénérable Takumbau. Deux hommes saisissaient le malheureux, chacun tenant lun de ses bras et l'une de ses jambes. On mettait le corps en branle et l’on finissait par le lancer, la tôle en avant, contre les blocs. Cet endroit si poétique était le grand abattoir d'hommes. Pour cette ‘aisou on appelait autrefois cette partie de la

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ville et on l'appelle encore aujourd'hui le quartier de la boucherie.

Le palais ou plutôt la cabane de la princesse Andiquilla ne se distingue des huttes du commun des mortels que par un peu plus d’élévation et par le coquillage blane dont est orné le bout du oros chevron qui avance dans la rue : c’est le privilège des princes et des princesses du sang. A notre arrivée, quelques servantes étaient occupées, probablement en notre honneur, à épousseter fort à la hâte les nattes qui couvraient le sol. Nous trouvames la princesse accroupie, les genoux aux dents, le dos appuyé contre un des piliers du centre. Elle était en conversaion familière avec un vieux bouli et, sans se déranger, nous prodigua les poignées de main, accompagnées de force gros rires. Mais, quoique vôtue seulement de sa tunique bleue, et malgré le négligé de sa toilette et de sa tenue, elle avait grand air. N'était sa corpulence hors ligne, on la dirait encore belle femme. Son regard vif et pénétrant m'a surtout frappé. Elle est veuve et mère de quelques enfants en bas âge. Je lui dis que, sans l'avoir jamais vue auparavant, je l'avais reconnue pendant la danse à son air dislingué. Ce compliment sembla lui faire grand plaisir, et elle se le fit répéter plusieurs fois par M. Langham, qui voulait bien nous servir d'in-

terprète. A la fin de la visite, elle envoya son U U fils, un joli garcon de dix ans, dans les combles

pour apporter de grosses oranges, qu'elle nous’

jeta au milieu d'un nouveau paroxysme de rires. Évidemment elle nous trouvait bien amusants ou bien ridicules. Dans les intervalles de la conversation, elle jasait avec le bouli, qui n’accorda pas la moindre attention aux étrangers.

Le palais du roi est une cabane un peu plus spacieuse que les autres. Depuis sa mort elle est et doit rester inoceupée. Pour enlever le corps de Sa Majesté, 1l fallut pratiquer dans le mur du palais une brèche, qu'on ne bouchera jamais. Un grand chef mort ne s’en va pas par la porte. L'étiquette le défend. Le mausolée n'offre rien de particulier.

Le soleil baissait lorsque, revenant sur nos pas et traversant la place où la danse avait eu lieu, nous atteignimes par un chemin très raide les maisonnettes des missionnaires. Elles occupent le point culminant de l'île et reçoivent de première main la brise de mer quand il y en à. Quelques beaux arbres y ajoutent leurs ombres, quelques parterres de fleurs leurs parfums. L'inlérieur est simplement mais confortablement meublé. Les ladies s'étaient réunies dans le parlour, qui est aussi salle à manger et où on alla servir le souper. Je me crus au fond de l’Aus-

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tralié, chez quelque planteur qui, quoique à son aise, n'accorde rien au luxe. M. Langham possède une belle collection d'armes, et, parmi d’autres objets de fabrication indigène, des fourchettes à quatre pointes, richement seulptées, dont on se servait pour les festins d'anthropophages. Le-peu de blanes qui visitent ces parages sont très amateurs de ces ustensiles, et les sauvages, plus fins et plus avancés qu'on ne le pense dans les voies de la civilisation, en fabriquent en quantité suffisante pour satisfaire à la demande. Mais les vrais connaisseurs font fi de la contrefaçon, Ce qu'il leur faut, ce sont des fourchettes authentiques, des fourchettes qui aient réellement servi à l'usage qu'on leur attribue.

Le révérend Langham réside à Fiji depuis de longues années. Il a joué un grand rôle dans les péripéties émouvantes du règne de Takumbau, comme aussi dans les négociations qui précédèrent l'annexion. 1 Y a eu des moments où, dans ces îles, il a exercé un arbitrage presque suprème. Depuis que cet archipel est devenu une colonie anglaise, linfluence des missionnaires à naturellement dû baisser, Les erands chefs, constamment en guerre autrefois et aujourd'hui même superficiellement réconeiliés, ont cessé de venir chercher conseil et appui

auprès du révérend Langham. Ils préfèrent

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