‹ A travers l'Empire britannique (1883-1884) [microforme]Chapitre 136 sur 175 · LA MISSION · texte numérisé non relu

LA MISSION

dit un des missionnaires d’un air significatif dont je ne compris le sens qu'après avoir assisté à un sav«.

Cependant, la brise du soir commençait à apporter un peu de fraicheur. C’était bien une des journées les plus étouffantes dont j'aie mémoire. Dans ce groupe, quand l'atmosphère est tranquille, le thermomètre marque pendant toute l’année de 25 à 27 degrés Réaumur. Néanmoins les Européens y vivent jusqu’à un âge avancé, tandis que les indigènes atteignent rarement la vieillesse.

Au départ, les missionnaires me disent que, dans dix ans d'ici, les habitants des Samoa se rappelleront le nom de l’£spiègle, celui du capitaine Bridge et le mien. Ils sont doués d’une mémoire et d'une faculté d'observation remarquables. Ils donnent des noms aux moindres mouvements de terrain, à toutes les falaises, aux plus petites criques. Ils connaissent exactement les habitudes des différents animaux. En général ils sont éveillés à un certain degré et intelligents jusqu'à une certaine limite qu'ils ne dépassent jamais.

Le couvent des Sœurs, dont deux sont Françaises et cinq indigènes, se trouve à quelques pas de la mission. Depuis vingt-six ans la supérieure n’a quitté cette maison qu'une seule fois,

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par raison de santé et encore pour quelques semaines seulement. C'est elle qui a tout créé, tout organisé, qui a bâti la petite chapelle, vrai bijou d'architecture monacale, et qui a répandu dans beaucoup de familles européennes et indigènes les bienfaits d’une bonne et solide éducation. Dans l'école des blanches j'ai vu deux petites filles allemandes du type teutonique le plus prononcé. Mais elles ne savaient pas un mot d'allemand, elles ne parlaient qu’anglais et samoen.

Le soleil est impitovable, la chaleur indeseriptible, et cependant nous voilà au milieu du jour en route pour Mulinuu. Des devoirs de cour nous v appellent. MF Lamaze, qui aura la bonté de nous servir d'interprète, les consuls d'Allemagne et d'Angleterre veulent bien nous tenir compaunie.

La capitale du roi des Samoens, située à un peu plus de 2 milles à l’est d’Apia, occupe une langue de terre entre deux sinuosités de la baie. C'est, à proprement parler, une forêt de cocoliers, mais je suppose qu'il y a aussi des maisons plus où moins cachées dans le bosquet. Nous n'en avons entrevu que fort peu. Il y a cepen-

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dant une sorte de place publique où l’on a dressé la potence, qui a un air monumental. A quelques pas de là se trouve une jolie cabane, habitée par le grand juge du roi. Ce personnage et sa lille, qui sont catholiques, en sortaient pour baiser l'anneau de l'évêque, et à l'ombre des bois de justice nous engageñmes avec eux une conversation qui ne manquait pas d'intérêt lorsque nous entendimes derrière nous les pas précipités d'un homme essoufflé qui avait apparemment hâte de nous dépasser. On l’arrêta et nous fimes route ensemble. Cet individu portait une chemise qui ne sortait pas des mains de la blanchisseuse et un pantalon de toile qui s’en allait en loques. Ses traits manquaient de distinction, et l'expression de sa physionomie était à l'avenant. Nous perdimes notre peine à vouloir lui arracher un seul mot. À tout ce qu'on lui disait il répondait par de gros rires. Ce ne fut qu'aux approches de la maison des réunions publiques,

vers laquelle il dirigeait ses pas, que j'appris

son nom. C'était tout simplement le roi. J'éprouvai alors quelques scrupules en songeant au sans gène avec lequel j'avais apostrophé Sa Majesté.

Glissons sur l'audience, Une grande cabane couverte de nattes sales, tous les rideaux levés pour laisser entrer l'air, qui était embrasé. Le roi et les Européens assis sur des chaises de

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Vienne, achetées pour les occasions solennelles où les consuls viennent non ad audiendum verbum regium, mais pour faire entendre leur voix au roi. Quelques chefs réunis à la hâte étaient blottis sur les nattes, les genoux près de la bouche et le dos contre les piliers de l’enceinte. Il y eut un discours qui n'en finissait pas et dont le sujet était mon éloge. L'orateur, un des grands chefs, en le prononçant, semblait s'endormir. C'était aussi notre cas. À la fin, n’en pouvant plus, je me levai brusquement : autre infraction à l'étiquette. Mes amis en firent autant. Le roi, qui pendant toute la cérémonie n’avait fait que sommeiller ou rire d’un gros rire faux, sourit cette fois-ci franchement. Tout le monde, sauvages et policés, était enchanté de se séparer, et nous nous sauvämes à toutes jambes, non sans avoir rendu visite, dans sa hutte, au viceroi, qui a l'air de quelqu'un.

Melietoa n’est pas, me dit-on, un idiot. C’est un homme ordinaire, qui, si on l'avait laissé à si place, serait aujourd'hui, ou ne serait plus, un des grands chefs de tribu samoens. Mais on l’a fait roi; or il est roi, comme je l'ai dit, vis-à-vis des puissances signataires, 1l ne l’est pas aux yeux des autres chefs, qui ne l’ont jamais franchement reconnu comme souverain. Les trois consuls lui demandent, c’est leur devoir, sûreté

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pour les blancs nombreux éparpillés, en dehors de la municipalité, sur différents points des iles, et à cet effet, ils réclament de lui le rétablissement de la paix, constamment rompue de tribu à tribu. Ils n'ont ni la mission ni les moyens d'intervenir eux-mêmes directement pour atteindre ce double but : ils s'adressent donc au roi, qui est impuissant. C'est une situation fausse et à la longue intenable.

On sait ce qui s’est passé aux Tonga et aux Fiji. L'Angleterre a reconnu roi le grand chef George,

dont le père déjà avait été le maître de cet archipel, et qui d’ailleurs se trouve doublé d’un alter ego blane, le missionnaire Baker. La reconnaissance de l'Angleterre consolidait, elle ne créait pas son pouvoir. Aux Fiji un chef ambitieux, encouragé et poussé par des résidents blancs, entreprit de soumettre les autres chefs. Il échoua et n'eut à choisir qu'entre la ruine ou l’abdication; l'Angleterre n'avait pas d'autre alternative que d’annexer ou d'abandonner aux chances du hasard ses sujets établis dans les îles.

L'analogie saute aux yeux. [y a aux Samoa des intérêts considérables à sauvegarder. Les quelques croisières anglaises et allemandes qui arrivent de temps à autre peuvent bien redresser des torts individuels, elles ne peuvent pas garantir d’une manière permanente le maintien de II — 26

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l'ordre public; et les intérêts en cause peuvent être compromis, d'un moment à l'autre, aussi longtemps qu'une paix stable n'aura pas succédé aux guerres intestines de tribus, qui se reproduisent comme les fièvres intermittentes. Cette paix suppose un gouvernement régulier et fort, qui est impossible en l'absence d'un chef assez puissant à qui le confier. Un simulacre de roi ne suffit pas. Melietoa n'est pas à la hauteur de la situation. C'est, à tous égards, un pauvre sire!

Nous menons joyeuse vie à Apia. La présence d'un bâtiment de guerre est un petit événement. Il met un peu de variété dans l'existence, assez terne, des résidents. Diners à bord, diners à terre, excursions à cheval et en bateau. Quel contraste avec la douce monotonie de la vie à bord! Mais c’est pour la bonne bouche, pour la veille de notre départ, qu'on nous a réservé un sava, une soirée dansante arrangée par MM. Stübel et Churchward dans la maison d’un grand chef du voisinage.

La nuit était noire, et la pluie, fouettée par une forte brise, tombait par intervalles. La baleinière, dirigée par le capitaine Bridge, pirouettant sur les petites vagues saccadées de la lagune, échoua

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plus d'une fois sur des bancs de corail, mais finit par pénétrer dans la crique près de laquelle se trouve la résidence du chef, Après que nous y eûmes pris le kava en compagnie des notables de la tribu, avec les cérémonies voulues, on nous mena à la hutte destinée aux réunions publiques.

Là un étrange spectacle S'offrit à nos regards. La salle était remplie de monde. Au milieu, près des trois arbres qui supportent le faite du toit et qu'on avait ornés de guirlandes de fleurs et de feuilles, brülait un grand feu. C'était le seul éclairage. Les consuls d'Angleterre et d’Allemaone, les officiers et quelques matelots de l'Æspiegle, deux ou trois résidents d’Apia, formaient le public européen. Les spectateurs de couleur, hommes et femmes, appartenaient aux couches supérieures du monde indigène. Ce ne fut qu'à force de coups de coude que le corps de ballet put se frayer passage à travers la multitude.

Un morceau de calicot aux couleurs voyantes, orné de festons de feuilles de cocotier où d'écorce d'arbre autour des reins, un collier de fleurs dans les cheveux, constituaient la toilette des ballerines. La jeune première se distinguait de ses compagnes par une grande perruque de cheveux blonds en forme de bonnet phrygien, ornée d'un panache de plumes écarlates qui faisaient valoir le ton caramel des épaules, du buste

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et des bras. Toute sa personne ruisselait d'huile de coco. Arrivées au nonîbre de seize en face du feu, les danseuses, la premiere au centre, se rangèrent en ligne, s'accroupirent sur les nattes et attendirent, imniobiles comme des statues, le signal de se mettre en mouvement. Ce fut la prima ballerina qui le donna en entonnant une sorte de mélodie, qui fut ensuite chantée en chœur pendant toute la durée du pas. Les mouvements, dont la précision excitait l'admiration des Européens, étaient d’abord contenus, graves, lents, solennels, puis accélérés, à la fin vertigineux. Ces dames dansaient avec les yeux, la tète, les épaules, avec les bras, les mains et le buste ; les jambes seules restaient immobiles. Le texte, non la musique des chansons, était composé pour l’occasion en l'honneur du capitaine Bridge et de ma personne; en effet, des sons ressemblant à nos noms se reproduisaient incessamment. À la fin du ballet, de vifs applaudissements partirent des banquettes des blancs. Le public indigène resta impassible.

Mais 11 n'en fut pas ainsi lorsque la fille du grand chef, maître de la maison, parut dans la salle. C’est une beauté et une vertu. Hélas! beaucoup des jeunes filles de ces îles ne sont ni l’une ni l’autre. Celles d’entre elles dont la sagesse est notoire ne sortent jamais qu'en compagnie

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dans les occasions solennelles, et elles peuvent espérer d'être épousées par des hommes de qualité, des guerriers de haut rang d'une tribu amie (on ne se marie jamais dans sa propre tribu). Mais, à part cet hommage rendu à la vertu, les jeunes filles qui n’y prétendent pas n’en jouissent pas moins de la considération publique.

C'était donc une grande dame et une vertu, et de plus une beauté hors ligne. Aussi tous les regards se fixèrent sur elle, et les hôtes de couleur la saluèrent de murmures approbatfs. Je lui aurais donné dix-huit ans, mais elle n’en a que treize. Très peu vèlue, et la tête couverte d'une perruque colossale, qu'elle eut le bon esprit de perdre au début du ballet, ce qui dévoila les contours classiques de sa tête et de sa nuque, elle prit place devant le feu entre quatre hommes. Un de ces coryphées entonnait la chanson au commencement de chaque danse. C'étaient les mêmes contorsions du haut du corps, les mêmes mouvements des bras et des mains.

Cette enfant vertueuse, qui a le feu sacré de la ballerine, se démenait comme une petite diablesse, et cependant ses gestes et ses mouvements n'avaient rien qui rappelàt les ignominies du bal Mabille. A la fin, les cinq danseurs se

lévèrent. C'était le moment critique. Lei, me diton à l'oreille, les notions de la décence commencent à se troubler. En effet, les jambes, si longtemps condamnées à l’immobilité, semblaient vouloir prendre leur revanche. C'étaient des sauts de carpe, des bousculades, une ronde infernale indescriptible. Terpsichore, voile ta face!

Le capitaine et moi, nous pensions que c'était le moment de nous retirer et de donner ainsi aux jeunes officiers du bord le bon exemple, qu'ils n’eurent garde de suivre. J'avoue que je partis avec regret, tant ce spectacle, attrayant et repoussant à la fois, me semblait étrange, bizarre, original et bien au-dessus de ce que, dans ce

genre, peuvent produire nos scènes d'Europe

Regardez ces effets changeants de lumière. Tan- nl tôt les flammes du foyer inondent les danseurs n

de vives clartés, tantôt les ténèbres les enveloppent; alors on ne devine leur présence qu'à l'éclat de leurs veux qui percent l'obscurité. Plus loin tout serait pénombre, sinon nuit profonde, n'étaient des reflets mystémeux qui, venant on ne

sait d'où, errent dans la salle, sautillent de tête ré en tête, laissent entrevoir des chevelures noires \ ornées de plumes et de fleurs, des figures sau- le

vages, des regards fixés sur la scène. Ajoutez le bruit du tam-tam et du feuillage de la haute futaie du dehors, le hurlement des rafales, la

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chaleur étouffante, les parfums du feu nourri avec du bois odoriférant. Quelle scène, bizarre, étrange, enivrante! Le sublime et le grotesque, un cauchemar, un conte d'Hoffmann, une vision de Dante! Au sortir de ce lieu, j’aperçois Checco, comme toujours en pareille occasion flanqué de deux matelots. Ilest indigné et me dit : Questo e l'inferno. Lo l'ho veduto dipinto. Era tale quale*.

Et dire que les mêmes femmes qui se livrent, à peine vètues, à ce genre de plaisirs, s’en vont le dimanche à leur église, enveloppées de la chemise réglementaire et portant à la main un gros livre d'hymnes! Je comprends le découragement qui doit parfois assombrir la vie des missionnaires, condamnés au supplice des Danaïdes.

Tutuila, du 25 au 29 juin. — Éole ne nous gate pas. Pendant vingt-quatre heures des torrents de pluie, le vent debout, la mer houleuse. Mais ce matin tout nous sourit, le ciel, la mer, la terre. L'£spiegle rase la haute île de Tutuila,

1. « C’est l'enfer, je l'ai vu en peinture. C'était absolument cela, »

double quelques promontoires à pic lavés par les vagues, entre par une passe étroite dans un bassin qui serpente entre des coteaux abrupts, et jette enfin l’ancre dans la baie de Pango-Pango. Je me croirais dans quelque fjord de Norvège, n'était la forêt épaisse surmontée d'innombrables panaches de cocotiers, qui couvre les terres depuis la plage et des bords même de l'eau jusqu'au sommet des montagnes”.

Ici la baie est un lac. Pas d'horizon de mer, pas de ‘requins. Libre à chacun de se baigner; aussi les indigènes, hommes et femmes, autant de tritons et de naïades, s’en donnent à cœur joie. Dès qu'ils aperçoivent le navire, ils arrivent en foule. Tout le monde crie, gesticule, saute du canot dans l’eau, passe par-dessous en plongeant et essaye d'escalader l'£spiegle, Mais l’abordage ne leur réussit guère. Le capitaine, très rigide en pareille matière, trouve le costume des dames trop incomplet. On leur’crie du pont : Captain Bridge not at home, et elles s'éloignent en riant pour revenir aussitôt sans plus de succès, mais aussi sans trahir le moindre dépit. Plus tard, dans la journée, le ciel nous envoie quelques ondées, et alors les hommes, toujours préoccupés de leur chevelure, se coiffent d’une immense

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