LE RÊVE DU ROI ET CELUI DU VILLAGEOIS
Un villageois dormait, et pendant son sommeil rêvait qu'il était roi, et la joie que lui donnait ce rêve était si grande, qu'il se regardait comme l'homme le plus heureux du monde.
Le màme jour, en un doux repos, certain roi rêvait qu'il était un simple villageois, et sa joie en était si grande qu'il se croyait l'homme le plus heureux du monde.
En se réveillant, tous les deux s'écrièrent :— " Songe trompeur ! pourquoi faut-il que dans cette vie les peines soient des choses réelles, et que la félicité et le plaisir ne soient qu'un rêve ? "
Oes trois fables font connaître l'homme, et la morale qu'il prêche. Nous est avis qu'il ressemble à l'olivier modeste qui, en produisant l'huile, fournit aux hommes une lumière douce et discrète.
Nous avons déjà cité une page d'un autre poète également modeste, don Antonio de Trueba
Il est le poète et le conteur des Biscayes, comme Fernan Caballero est le romancier de l'Andalousie. Tous deux affectionnent le genre pastoral, et décrivent les mœurs des campagnards dans des idylles charmantes. Tous deux ont le respect de la morale et de la religion.
Trueba fait aussi des fables et des chansons. O'est le vrai chanteur populaire, mais pas à la &çon de Béranger qui a tant outragé la morale.
Il est né de simples laboureurs dans un hameau des Biscayes, et ce sont les vallées et les montagnes de son pays natal qu'il décrit toujours dans ses nouvelles.
A quinze ans, il fut envoyé à Madrid, pour servir de commis chez un parent quincailler ; mais tout en débitant de la quincaillerie derrière son comptoir, il lisait beaucoup ; puis il suivit les cours universitaires et prit ses degrés. Une nuit sur deux était consacrée à l'étude.
On comprend qu'il finit par abandonner^le magasin, et par se livrer entièrement à ses chers travaux littéraires Il collabora à plusieurs journaux pour gagner le pain quotidien, et pendant ses nuits il faisait des chansons dont il a publié un volume, et des nouvelles qui ont pour titre " Contes couleur de rose ".
Les souvenirs du pays natal y abondent, et ses descriptions sont toujours des peintures naïves et cliarmantes des vallées et des collines où s'écoula son enfance.
Lisez cette description du hameau de Cabia, qui signifie nid en langue basque, et qui se compose de dix ou douze maisons blanches comme la neige et d'une modeste église, groupées dans un ravin, au bord d'un torrent que deux collines ombragent :
" Le torrent court entre elles, se plaignant tout haut de l'âpreté du chemrn, et roulant comme une pierre détachée de la pointe de Pico-Cinto ou Colisa, comme pour se hâter de franchir le mauvais pas ; mais, arrivé à la dernière pente des collines, son murmure est déjà moins haut, sa colère jette moins d'écume, et quand il arrive tout en bas, c'est à peine si on l'entend.
" Au pied des collines , le torrent ne murmure plus ; il sourit et gazouillQ agréablement, parce que là il rencontre des noyers et des cerisiers dont l'ombre le repose de ses fatigues, des lèvres fraîches ^t souriantes qui l'effleurent, de beaux vergers parfumée de la fleur des arbres fruitiers, entre lesquels il va faire un tour pour se distraire et recevoir les ovations des pêchers et des pommiers qui lui jettent leurs fleurs à pleines mains. j
" La colline du midi se soulève légè et celle du nord à gauche, comme p deux côtés le petit village de Cabia, abrité, vit content, tranquille et heurei l'oublient, mais Dieu se souvient d< demande pas davantage ".
Le conteur a gardé l'amour du cloch plait à rappeler les jours de son enfanc
Dans ses chansons, il a chanté sei avec une naïveté et une grâce char jugera par celle-ci :
" Les jeunes filles au teint de neige chevelure, sont de jolies petites fleurs fleurs sans parfum. Enfants glacés di rien de mieux, elles doivent vous plain de vos sierras ; mais, en Castille, nousi filles aux brunes joues, nous voulons d comme ce soleil qui nous brûle. On Jésus brun, et brune aussi Madeleine assurément Âzulema la G-renadine, et naiae, et la Castillane Chimène, qu mémoire éternelle dans les annales de l'i brunes aussi, les jeunes filles de mou i belle que j'adore ; vivent les brunes !
" Ainsi demandant à l'histoire des ai leur refuse, les chansons du midi exal ainsi le peuple de Castille prête la cou votre blonde chevelure, ô Jésus ! ô .
Anton le chanteur, je naquis commi patrie bienheureuse, où l'amour c'est I
différence ce sont les limbes ; mais je ne demande pas à Tamour une joue basanée, je lui demande une joue de lis et de rose ! jeune fille aux yeux bleus que je vis dans mon village, pleurant d'amour et de mélancolie, quand le triste soleil des morts dorait la crête de la sierra, j'aime ton amour et ta tristesse ".
Tel est l'accent qui domine dans les chansons du poète. Une douce mélancolie gonfle son cœur chaque fois que sa pensée revient au village où s'écoula son enfance.
Citons encore cette page :
" Bien des fois, rêvant de mon pays, car c'est mon rêve de tous les instants, je me représente le moment où Dieu permettra que je retourne à mon vallon natal. Quand ce moment sera venu, il y aura déjà des rides à mon front et des cheveux blancs sur ma tête.
" Je choisirai un jour de fête pour arriver à nia chère vallée, et, au détour de la colline, d'où on la découvre tout entière, j'entendrai sonner les cloches de la grand'messe. Comme elles retentiront doucement à mon oreille, ces cloches, qui tant de fois me remplirent de joie dans mon enfance !
" J'avancerai dans le vallon, le cœur palpitant, la respiration haletante et les yeux remplis de larmes d'allégresse. Là, je verrai apparaître, avec son clocher blanc et sonore, l'église où sur le front de mes pères et
sur le mien fut versée l'eau sainte du baptême la
petite maison blanche où nous naquîmes tous, et mon aïeul et mon père, et mes frères et moi
'* Mais où seront, mon Dieu ! tous ceux qui, les yeux pleins de larmes, me firent leurs adieux, il y a déjà tant d'années ? Je continuerai à avancer dans la vallée ; elle, je la reconnaîtrai, mais non ses habitants. Sera-t-il alors entre les douleurs une douleur plus grande que la mienne ? Les gens réunis sous le porche de Téglise, pour attendre le moment d'entrer à la messe, s'approcheront de la rampe qui donne sur la chaussée, d'autres se mettront aux fenêtres, tous pour voir passer Vétrangery et ni eux ne me reconnaîtront, ni moi je ne les reconnaîtrai ; car ces enfants, ces jeunes gens, ces vieillards, ne seront ni les vieillards, ni les jeunes gens, ni les enfants que je laissai dans ma vallée natale " !
Terminons parce chant plaintif l'esquisse absolument incomplète que nous venons de faire de la littérature espagnole. Il nous semble imprégné du sentiment général qui la caractérise : l'amour du sol natal et de la religion.