‹ A travers l'Espagne: lettres de voyageChapitre 34 sur 38 · ALGER · texte numérisé non relu

ALGER

Le littor.ll. — Oran. — Blidsih. — Les gorges de la Ghiffa et les singes. — La rade d'Alger. — Son climat. — Les mosquées. — Dévotion des musulmans. — Les églises catholiques. — Notre-Dame d'Afrique. — L'absoute des naufragés. — ^Les Aïssaouas. — Les sacrifices de coqs. — La trappe de Staouéli. — Le jardin d'Essai. — • Histoire.

Le steamer Manojibia semble avoir, comme nous, quelque peine à se détacher de l'Espagne ; car il revient de Tanger à Gribraltar et Malaga, et c'est de cette dernière ville qu'il dirige sa course vers la côte africaine.

Le temps est beau, et la mer clapote légèrement sur les flancs du navire, qui s'incline sous un souffle frais venant de l'-Est. La nuit vient, et le ciel se couvre d'étoiles que je ne reconnais pas ; c'est que nous avons bien changé de latitude.

Dès l'aurore, nous arrivons à Melilla, prison espagnole perchée sur un rocher sauvage et entourée de fortifications. C'est le grand pénitencier de l'Espagne élevé, comme une menace, sur une côte déserte de l'ancien pays des corsaires.

Le vent est devenu violent, et la vague grossie nous force à lever l'ancre. Nous longeons le littoral africain dont l'aspect en cet endroit est désolé. C'est une chaîne de montagnes servant de barrière à la mer et à la civilisation, sans habitations, sans culture, sans gazon vert.

Des caps, des baies, des rochers nus et du sable ; de loin en loin, au sommet d'un promontoire, les débris d'une tour moresque : tel est le coup d'œil que présente cette cote inhospitalière jusqu'à Nemours.

Nemours — village fortifié au fond d'une anse de sable, peuplé d'Espagnols, de Français et d'Arabes. A la cime d'un promontoire, du côté Est, un ancien château-fort qui s'écroule. Sur la grève, une caravane défile lentement : dix chameaux dessinent leurs silhouettes difformes sur le front vert d'un petit bois de palmiers.

Beni-Saf— tout petit port cerclé de montagnes géantes. Deux steamers y chargent du minerai de fer, que des trains apportent de l'intérieur et que des ascenseurs descendent au bord de la mer.

Oran — capitale de la province du même nom, ayant une population de 50,000 âmes et grandissant beaucoup.

Je ne connais pas au juste l'étymologied'Oran ; mais ce nom doit lui venir de la teinte dorée dont est revêtu tout ce qui la compose. Le sol, les rochers, les murailles, les édifices, tout est jaune comme du vieil or ; et si les indigènes se lavaient plus souvent ils auraient également le teint doré.

Oran est une ville très pittoresque et accidentée. Ici, elle se prélasse sur la grève, au fond d'une baie d'azur ; là elle escalade une montagne ; ailleurs elle se cache dans la profondeur d'un ravin, plus loin elle s'étend à son aise sur de vastes plateaux. Ses rues sont tantôt larges comme des boulevards, tantôt étroites comme des corridors, tortueuses comme des impasses, et raides comme des échelles.

De quelque côté que vous vous dirigiez, vous arrivez toujours à des escarpements, et si vous levez les yeux vous apercevez soit un château-fort, soit une tour, soit un clocher qui dominent la ville. Santa-Cruz, avec ses bastions formidables et ses créneaux, s'élève à plus de mille pieds au-dessus de votre tête ; et sur un plateau, à côté du château-fort, une chapelle élancée porte à son sommet une statue de la sainte Vierge dont les bras tendus semblent bénir le port et la ville.

Je ne connais que Notre-Dame de la G-arde, à Marseille, qui puisse être comparée comme point de vue à cette chapelle de Santa-Cruz.

Oran, dont l'origine ne remonte guère au-delà du dixième siècle a souvent changé de maîtres.

Les Maures,expulsés de l'Espagne au quinzième siècle, y trouvèrent un refuge. Mais les Espagnols les y poursuivirent, et le cardinal Ximénès les en chassa en 1509. Deux siècles après, l'Espagne perdit cette ville, la reprit en 1^32, et l'évacua définitivement en lY92. Elle resta soumise à un Bey jusqu'en 1831, et fut alors conquise par la France.

Cinq ou six forts la protègent aujourd'hui, tant du côté de la mer que du côté de la terre, et lui forment une ceinture à la fois redoutable et pittoresque.

Il faut aller visiter sa promenade de l'Etang, sa cathédrale Saint-Louis, la grande mosquée et le quartier nègre.

Un chemin de fer relie maintenant Oran à Alger, et c'est par cette voie que nous nous dirigeons vers cette dernière ville. Mais nous ne pouvons résister à la ten-

tation de nous arrêter à Blidah, la séduisante ville des orangers.

Elle est très agréablement située aux pieds de l'Atlas, entourée de jardins et d'immenses orangeries ; et elle possède un dépôt de remonte pour la cavalerie française où j'ai vu les plus beaux chevaux du monde.

Son jardin Bizot est délicieux, et son Bois sacré vcLériiQ une visite.

Une des grandes attractions de Blidah, ce sont les gorges de la Chiffa, déchirure étroite et profonde dans la chaîne de l'Atlas, où nous conduit une route des plus pittoresques, suspendue comme une corniche à mi-hauteur des rochers, au-dessus de l'abîme où gronde la rivière. C'est là que nous avons eu le plaisir de rencontrer une troupe de singes, qui ont bien voulu nous donner une représentation gratis. Ces sémillants quadrumanes, que Darwin et les évolutionnistes veulent nous donner pour ancêtres, étaient au nombre de quarante ou cinquante de toutes tailles, et paraissaient réunis en séance au bord du torrent comme une chambre de dépûtes.

Sur une roche élevée, un vieil orang-outang solidement assis semblait présider, et je crois même que les débats de ses collègues l'avaient endormi. Au-dessous, une autre roche servait de tribune, où les préopinants se succédaient rapidement, non sans lutte. Le débat était tumultueux et manquait un peu de décorum. Plusieurs faisaient des cabrioles que les politiciens les plus souples ne sauraient exécuter. Bien différents des conférenciers, ils se lassèrent de s'exhiber

avant d'avoir cessé de nous amuser, et quoiqu'il ne fût qu'environ trois heures P. M., ils décidèrent qu'il était six heures et votèrent l'ajournement.

Alors le président piqua une tête en bas de son fauteuil, je veux dire de son rocher. Je crus qu'il allait se tuer ; mais l'habile acrobate, en tombant à travers les branches d'un arbre, s'y était cramponné (est-ce bien cramponné ?) avec deux ou trois tours de queue ; et tous disparurent.

Au Ruisseau des Singes, nous en trouvons d'autres ; mais ce sont des intransigeants farouches qui en veulent à la société. Car ils se sont enfuis à notre approche en secouant violemment les arbres.

J'ai pu constater ici que tous les singes raflFolent des noix, tandis qu'il est constant que le père de l'humanité aimait les pommes. Je soumets cette objection aux

évolutionistes.

A mon grand regret, nous arrivons à Alger de nuit, et ce n'est que le lendemain que nous pouvons admirer cette ville superbe, cette perle rose, enchâssée d'émeraudes et de saphirs, étincelante de reflets lumineux, et pittoresque comme une féerie.

Au saut du lit, je cours à ma fenêtre (hôtel de l'Oasis), et j'ai sous les yeux un coin de la ville, une mosquée, le port, et la mer miroitant au soleil. J'ai vu ce tableau pendant quinze jours, et je ne m'en suis pas lassé.

La rade d'Alger est l'une des plus belles que l'on puisse contempler, surtout le soir, vers le coucher du

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soleil. Cette courbe harmonnieuse où la mer vient dormir, ces magnifiques collines qui lui servent de ceinture et sur les flancs desquelles sont échelonnées de blanches villas entourées de bosquets, la chaîne des montagnes de la Kabylie, dont les sommets lointains lui forment ^ une couronne d'azur, cette belle mer bleue sillonnée de navires qui viennent apporter à la blanche ville des corsaires les produits de la civilisation, ce mélange de Barbares et d'Européens qui se coudoient partout, tout cet ensemble fait d'Alger une des villes les plus originales et les plus intéressantes du monde.

Mais ce qui fait surtout l'incomparable beauté de cette ville, c'est qu'elle est presque toujours inondée de lumière. Le soleil est le grand artiste qui l'orne, la décore et la fait resplendir.

Sans doute, il y a pendant l'hi^'er, de temps en temps, des jours de pluie, et ces pluies sont même abondantes. Mais elles ne durent jamais longtemps ; le soleil finit toujours par percer les nuages, et dès qu'il paraît tout sourit, s'embellit, et se transfigure. Ses rayons mettent au cœur pins de gaîté que les vins les plus généreux.

Une heure après un orage, qui paraît un déluge, vous sortez et vous n'en voyez plus trace ; je me trompe, les palmiers sont plus verts, les oranges plus brillantes, les amandiers et les églantiers plus fleuris, et la lumière plus limpide.

Un poète algérien avait raison d'écrire à ses amis de France :

Pendant que de froides haleines Glacent votre ciel obscurci, Pendant qu'il neige dans tos plaines Sur nos odteauz il neige aussi. *

Il neige an pied de la colline, II neige au détour du sentier, II neige des fleurs d'aubépine, II neige des fleurs d'églantier.

Nous sommes en janvier, et les jours sont longs et beaux. Les nuits sont froides mais claires, et la brise de mer se réchauffe chaque matin dans un bain de soleil.

Aussi tout le monde vit-il dehors. La grande place du gouvernement, et les rues Bab-Azoun, Bab-el-Oued, de Chartres et d'Isly sont pleines de peuple ; et ce peuple est le plus bariolé que Ton puisse voir. Français, Espagnols, Berbères, Kabyles, Mozabites, Juifs, ont des costumes différents et de toutes couleurs. Ajoutez à cela les uniformes des nombreux militaires que Ton coudoie partout, et vous aurez une idée de la variété du coup d'œil.

Le quartier arabe d'Alger n'a pas ce caractère cosmopolite, mais c'est une merveille de pittoresque. On imagine difficilement un pareil labyrinthe de sombres corridors, d'impasses tortueuses, d'escaliers flanqués d'échoppes borgnes, et de mystérieuses galeries.

Il s'étend sur le flanc de la montagne, où s'élève la kasbah, ancienne forteresse arabe, aujourd'hui occupée par les soldats français.

Ce que les étrangers ne manquent pas de visiter à Alger, ce sont les mosquées. Les plus remarquables sont la grande mosquée et celle d'Abd-er-Rhaman el Tçalbi. Celle-ci est à l'ombre des palmiers du jardin Marengo, et est surmontée d'un minaret fort élégant. En y allant, le vendredi, vous y verrez des femmes mores-

ques dévoilées, priant sur des tombeaux qui sont en grande vénération. Car là reposent plusieurs pachas et le grand marabout Abd-er-Rhaman, qui vécut au quinzième siècle.

Le même jour, dans la grande mosquée, vous aurez un autre spectacle. Des centaines d'Arabes sont là prosternés, le front collé sur les dalles de marbre, pendant que le marabout, monté dans une espèce de chaire, leur déclame ou leur chante des versets du Coran.

Selon le Prophète, le Seigneur exigeait autrefois que ses fils prient cinquante fois par jour ; mais, à la demande de Mahomet, il veut bien aujourd'hui se contenter de cinq fois. C'est pourquoi Ton voit hissé cinq fois par jour, au sommet des minarets, un petit drapeau blanc qui attire Tattention des fidèles, et qui annonce l'arrivée prochaine du muezzin. Un instant après, il apparaît en effet au sommet de la tour, et il appelle les fils d'Islam à la prière.

L'appel de l'aurore est vraiment beau : Koumou ! Koumou ! La Ttnoutnou !

Leyes-Toas I levez- vous ! Ne dormez plus !

C'est le moment de faire le bien ;

Vous ne vivrez pas éternellement

Dieu seul est grand I E; Mahomet est son prophète ! La Allah iUahouUah, Mohammed raçoul Allah I

"A ce cri, les Musulmans, quoi qu'ils fassent alors, et où qu'ils se trouvent, se tournent vers l'orient et se prosternent la face contre terre en adorant Allah !

Bien souvent, sur les chemins, dans les champs, au désert, sur les montagnes, dans la diligence même où

nous voyagions, nous avons été témoins de ces oraisoni? qu'aucun respect humain n'arrête. Dans les solitudes charmantes de la Kabylie, à l'heure du soleil couchant, nous avons aperçu je ne sais combien de centaines de ces bons agriculteurs Kabyles, dont les silhouettes blanches se prosternaient dans les vallées et sur les versants des collines, et j'avoue que ce spectacle m'a ému et édifié. Ces dévotions redoublent pendant le Ehamadan, qui est le carême musulman, et auprès duquel notre carême est une orgie. Le Khamadan dure trente jours, et perpétue le souvenir du mois où le Coran est tombé du ciel. Pendant ce temps, il n'est pas permis de manger, ni de fumer, depuis l'aurore jusqu'à la nuit. Je suis sûr, après cela, que personne de vous ne se fera musulman.

Le jour férié des musulmans est le vendredi ; celui des juifs est le samedi, et celui des chrétiens, le dimanche. Il en résulte une autre curiosité pour ces villes du littoral africain : c'est que trois jours par semaine il y a une grande partie de la population qui ferme ses boutiques et vaque à la prière.

Les églises catholiques d'Alger sont en général très pauvres, et la cathédrale elle-même n'a rien de monumental Le seul caractère qui la distingue est son architecture arabe, et l'apparence de mosquée qu'elle conserve encore malgré sa conversion.

Mais à la porte d'Alger, au sommet d'un promontoire qui S'avance dans la Méditerranée, s'élève un joli sanctuaire dédié à la sainte Vierge, sous le vocable de Notre- Dame d'Afrique. Par le site, il ressemble à Notre-Dame

de la Grarde, à Marseille, et à Notre-Dame d'Oran. Lequel des trois sanctuaires est le plus pitoresque ? C'est assez difficile à dire ; mais il n'est pas douteux que celui d'Oran est le plus élevé, et qu'il commande une vue incomparable ; seulement, la chapelle en est toute petite et très pauvre, tandis que Notre-Dame de la Q-arde et Notre-Dame d'Afrique ont une architecture et des proportions monumentales.

Notre-Dame d'Afrique est la plus spacieuse des trois, et elle est bâtie dans le style oriental avec des arcs et des coupoles bysantines. C'est une croix grecque formée par une nef et un transept, qui se terminent par trois demi-coupoles, et qui sont couronnées j)ar un dôme spacieux. Au chevet, flanqué de deux autres petites coupoles, se dresse une tour très haute qui ressemble au minaret d'une mosquée.

La façade n'est pas encore terminée et me semble assez bizarre ; mais elle est surmontée d'une grande statue de la sainte Vierge. Tout autour de l'église, sur les murs extérieurs, court une frise très large en mosaïque de faïence.

L'intérieur est inachevé, et n'a rien de remarquable. De simples cartons peints remplacent les statues qui devraient remplir les niches. Mais les murs sont tapissés d'ex'Voto qui attestent un nombre incalculable de guérisons dues à l'intercession de Notre-Dame d'Afrique.

Nous avons voulu assister aux vêpres dans cette église qui a maintenant le titre de basilique, et nous y avons été témoins d'une cérémonie touchante qu'on ne voit nulle part ailleurs, je pense : l'absoute des marins

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naufragés, dont les corps reposent dans l'immense sépulcre de la Méditerranée.

A l'issue des vêpres, les chantres entonnent tout à coup le libéra. Le prêtre officiant revêt son écharpe de deuil ; la croix suivie du clergé, s'avance dans la nef comme pour un enterrement vers la porte de l'église.

Sur la terrasse qui couronne le promontoire se rangent le clergé et la foule. Le porte-croix va se placer entre les deux acolytes au bord de l'escarpement, le prêtre officiant se met en face, et n'en est séparé que par un drap mortuaire porté par quatre enfants de chœur, puis, il récite les prières de l'absoute, il jette vers la mer quelques gouttes d'eau bénite, et, levant les mains, il bénit cette tombe où tant de malheureux gisent ensevelis.

Rien n'égale la solennité touchante et la grandeur dramatique de ce spectacle.

O vous tous, pensais-je, qui dormez dans les plis funèbres des abîmes de la mer, n'avez-vous pas tressailli ? Ne vous êtes-vous pas réveillés de votre sommeil ? Ces murmures et ces chants que vous avez dû entendre, ce ne sont pas les vagues qui se plaignent au rivage, ce ne sont pas les vents qui soulèvent les flots, ce ne sont pas les navires encombrés de vos frères vivants qui sillonnent la mer, ce sont des prières, des cris vers Dieu qui sollicitent pour vous la résurection et la vie.

La cérémonie était finie, et je restais là, rêveur, les yeux fixés sur la mer qui battait le pied du promontoire ; le vent en ridait légèrement la surface ; et des

barques pavoisées la sillonnaient en s'inclinant sous leurs voiles latines.

Au loin passaient de grands vaisseaux remplis de voyageurs, et nul d'entre eux ne songeait sans doute qu'il se promenait dans le plus vaste et le plus peuplé des cimetières.

Sur le rivage et sur les versants des collines, depuis la pointe Pescade jusqu'à Alger, d'innombrables villas blanches et roses souriaient dans la verdure des jardins. Aux sommets couverts de bruyères vertes, de grands troupeaux de chèvres blanches paissaient tranquillement. Sur tous les chemins circulait la foule, et le soleil enveloppait toutes choses de ses flots de lumière.

C'était la vie, toujours la vie, à côté de la mort, et coudoyant les tombeaux sans s'en douter.

J'ai retrouvé à Alger, comme à Tanger, des charmeurs de serpents, espèce de thaumaturges qu'on nomme Aïssaouas, et j'ai voulu assister à une de leurs représentations. Mais ce n'est qu'avec une peine infinie, et après une longue course de nuit dans des ruelles qui m'ont rappelé les cercles de l'enfer de Dante, que j'ai pu les découvrir.

Nous sommes partis sept de l'hôtel, mais nous ne sommes arrivés que trois : quatre de nos compagnons effrayés et découragés nous ont abandonnés en route.

Nous entrons dans un patio pavé de larges pierres plates, autour duquel sont assis par terre, les jambes croisées, cinquante ou soixante Arabes, parmi lesquels

nous prenons place. Au-dessus de nos têtes, sur les quatre côtés ànpatio, est accroché un long balcon où sont accoudées des femmes voilées, dont nous ne voyons que les yeux, et qui applaudissent le sorcier, en criant : t/ou ! y ou ! yov. ! y cm !

Au milieu du patio se tient Taïssaoua, tête nue, se balançant et sautant comme un homme ivre au-dessus d'un petit feu d'où monte une fumée blanche qu'il aspire et qui paraît le griser. Ed face de lui, tout près du feu, trois musiciens, l'un soufflant dans une espèce de clarinette et les deux autres battant, à coups redoublés, de larges tambourins qu'on appelle bendios. L'aïssaoua chante, et les musiciens l'accompagnent Mais quelle musique, grand Dieu, que cette musique arabe ! Mélopée d'une monotonie désespérante, et qu'on peut entendre des heures sans en pouvoir rien retenir. J'ai fait de mon mieux pour en graver quelques mesures dans ma mémoire ; mais je n'ai pu y réussir, parce que la musique arabe ne connaît, ni les tons, ni les demitons, mais procède par tiers de tons.

Le premier chant est un cantique à Aïssa qui est monté au ciel et a délivré les enfants d^ Israël ; mais bientôt le chanteur ne fait que pousser des cris plaintifs, des lamentations, des rugissements accompagnés de bonds et de contorsions inimaginables. Il chancelle, il tombe, se relève, puis retombe, et semble en proie à des souffrances atroces.

Quand enfin il est parvenu au degré d'hallucination, ou de délire voulu, il commence ses sortilèges, avalant des scorpions et du verre pilé, se perçant les joues avec

de grandes aiguilles, marchant nu-pieds sur le feu, et sur le tranchant d'un sabre.

On aflBrme que les jours de grande fête un agneau tout vivant est apporté à Taïssaoua qui le dévore à belles dents, et le mange en entier, os, chair, peau et

laine.

Si tous ces sortilèges ne m'ont pas émerveillé, j'ai été bien étonné en revanche de découvrir que leur nom signifie disciples de Jésus» Aïssa est l'un des noms arabes qu'on donne à Jésus, et oûas, signifie disciples. Dans leurs croyances, Aïssa fut un marabout célèbre qui domptait les serpents, changeait l'eau en vin et faisait apparaître soudainement devant lui des tables somptueusement servies. N'est-ce pas bien là le Christ vainqueur du serpent, multipliant les pains et opérant le miracle de Cana ? N'est-ce pas bien le Christ prédisant à ses disciples qu'ils prendraient impunément les serpents dans leurs mains ?

Singulier rapprochement, n'est-ce pas, entre le divin fondateur du Christianisme, et ces faux thaumaturges qui prétendent faire des miracles en son nom !

Un autre spectacle assez curieux auquel on peut assister tous les mercredis, sur une grève appelée le rocher de Cancale, à deux milles d'Algers, ce sont les sacrifices de coqs.

Vers huit heures du matin, on y voit arriver des femmes et des jeunes filles, mauresques, juives et négresses, qui désirent connaître leur avenir, et se rendre

le ciel propice. Elles apportent avec elles des couples de poulets qu'elles remettent avec une offrande à deux ou trois marabouts nègres qui sont les sacrificateurs. Ils portent le costume arabe, mais leur gandoura blanche est relevée par une ceinture rouge, où pend un grand couteau.

Ils prennent les poulets des mains de chaque femme, s'approchent d'un petit feu où brûlent des parfums, • font des croix et autres figures avec les poulets au-dessus du feu, les font ensuite toucher à la tête, au dos, et à la poitrine de la femme qui les offre ; puis ils les placent par terre, les ailes étendues, mettent le pied dessus, et, les saisissant par la tête, ils leur coupent le cou à moitié, et lés laissent aller. La pauvre victime sautille quelque temps en battant de l'aile, et meurt.

Ces battements d'ailes, les contorsions de l'agonie, le temps qu'elle dure, sont observés avec soin, et ont une signification que je ne saurais vous expliquer.

La femme trempe alors ses doigts dans le sang des victimes, se trace des croix sur le front, et des anneaux de sang autour des bras et des jambes ; puis elle jette dans le feu de petites pailles, et des grains de résine, et la cérémonie, finie pour elle, recommence avec une autre femme.

Je n'ai pas vu un seul homme apporter des poulets aux sacrificateurs, qui en ont immolé une centaine sous nos yeux, et qui ont dû faire ensuite un joli festin. J'en ai conclu que cette superstition est peut-être exclusivement féminine.

Passons à des spectacles plus consolants et plus dignes de Thumanité.

Au-delà des sommets qui dominent toute la ville, et qui sont couronnés par ranoienne Kasbah des Arabes et par le fort l'Empereur, s'étendent de vastes plaines s'abaissant graduellement vers la mer. Une belle route carossable les traverse et se prolonge assez loin dans l'intérieur. Il y a 40 ans, elles étaient à peu près désertes, et l'endroit qu'on nomme aujourd'hui Staouéli était couvert de broussailles, et peuplé de panthères, d'hyènes et de chacals. C'est alors que les Trappistes obtinrent du gouvernement un octroi de terres en cet endroit, et vinrent y jeter les fondations d'un couvent. Ils étaient peu nombreux, et presque sans ressources : aujourd'hui ils sont au nombre de 120, et leur établissement prospère dans une mesure étonnante. Les bêtes fauves ont été chassées de leur repaire, et à la place des broussailles et des tannières se déploient de grandes vignes, de belles orangeries et d'immenses champs de géraniums. Les aloès et les cactus bordent les chemins, les eucalyptus étendent leur feuillage toujours vert, et au-dessus des arbres qui bordent une large avenue, se dresse une façade sévère, couronnée de quelques statues, avec cette -inscription au-dessus de sa porte: Janua cœli,

La visite de ce couvent m'a fort intéressé. Après avoir traversé une première cour, ombragée par deux grands bosquets de palmiers, j'entrai dans le cloître proprement dit, où le père, qui me servait de guide, me mon-

tra une inscription qui m'imposait le silence. Je le suivis, et nous parcourûmes ensemble tout le cloître sans échanger une parole.

Les murs sont couverts d'inscriptions rappelant la brièveté de la vie, l'éternité, les mérites de la pénitence, et le vrai bonheur naissant de la douleur volontaire. L'une d'elles m'a particulièrement frappé, je la reproduis :

" Le cloître est un tombeau où la mort commence la vie

Au réfectoire j'ai lu cette autre :

" Soit que vous mangiez soit que vous buviez, faites tout pour la gloire de Dieu "

Le dîner des religieux était servi, en voici le menu : V un potage de légumes bouillis dans de l'eau avec du poivre et du sel ; 2° un morceau de pain ; 3" une bouteille de vin et un cruchon d'eau que le religieux boit dans une tasse d'étain.

Au dortoir, les cellules contiennent une petite couchette en fer, une paillasse, et l'espace nécessaire pour entrer et sortir.

La chapelle était encombrée de religieux qui priaient. Il y en avait de tout âge et de toutes les nations.

D'autres religieux se promenaient lisant et priant dans les deux galeries à arcades qui entourent le préau. Plusieurs étaient agenouillés sur la pierre, aux pieds des colonnes, ou dans les encoignures. Tous avaient l'air d'ombres ou de fantômes pour lesquels la vie réelle n'existe plus. Seul, le préau faisait contraste avec l'as-

pect lugubre du monastère ; car de jolies fleurs violettes et roses grimpaient sur les colonnes, et un grand nombre d'orangers, chargés de fruits, avaient Tair d'autant de bouquets.

Les trappistes de Staonéli ont aujourd'hui 1,400 hectares de terre, et ils emploient dans leurs travaux cinq cents forçats d'un bagne voisin dont ils paient les services au gouvernement. Ils ont de vastes écuries remplies de mulets et de chevaux, et de grandes caves où ils font des vins, des liqueurs, et des essences, qu'ils exportent. Dans l'enceinte du couvent se trouvent aussi une forge et des boutiques de charpentiers, de ferblantiers, de cordonniers et de tailleurs, de manière qu'ils se suffisent à eux-mêmes, et n'ont aucun besoin de communiquer avec l'extérieur.

Combien de temps dureront leur félicité et leur paix actuelle ? c'est une question que l'avenir résoudra, mais dont la solution dépend du bon plaisir du gouvernement français.

Les environs d'Alger sont tout simplement délicieux, et nous y faisons des courses journalières. On se lasse de la ville, mais on ne se lasse pas des paysages agrestes auxquels la nature a prodigué ses beautés.

La rue Bab-Azoun et son mouvement, la place d'Isly et son marché arabe, la terrasse qui longe le port et la vue des navires qui se balancent dans la rade, c'est tout le temps la même chose, et le spectacle finit par être

monotone. Alors nous prenons une voiture, recouverte d'une toile blanche, qui protège contre le soleil trop ardent, et, fouette cocher.

Tantôt nous longeons la mer du côté de Saint-Eugène, tantôt nous gravissons les hauteurs du Sahel, tantôt nous parcourons le Mustapha supérieur, suite de villas élégantes habitées par des Anglais, et nous allons visiter le palais du gouverneur que nous trouvons très beau et admirablement situé. ,

Mais la visite la plus intéressante à faire de ce côté est celle du Jardin d'Essai. Nous y trouvons réunies toutes les plantes, les essences et les fleurs de l'Algérie, de l'Europe, de l'Australie, de l'Amérique et même du Japon. L'horticulteur et le botaniste y pourraient passer des semaines dans l'étude de toutes les espèces qu'on y a acclimatées. Le peintre et le poète y puiseraient de nouvelles inspirations.

Un intérêt historisque s'attache en outre au Jardin d'Essai. Car c'est ici que Charles-Quint opéra son débarquement en. 1541, malgré les cavaliers bédouins qui s'y opposèrent. C'est ici qu'il passa la nuit avant de marcher sur Alger, qu'il eut bientôt enveloppé. Déjà il avait établi son quartier général au-dessus de la ville, sur la colline qu'occupe aujourd'hui le fort l'Empereur, quand une tempête épouvantable se déchaîna, brisa un grand nombre de ses navires, détruisit ses approvisionnements, démoralisa et débanda son armée, et le força enfin de lever le siège.

Alger resta longtemps encore un repaire de pirates dont les courses infestèrent la Méditerranée. Que de

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mallienreux chrétiens ont alors gémi dans les bagnes et sur les marchés d'esclaves d'Alger, de Tunis et de Tripoli !

Un des plus glorieux captifs d'Alger fut Cervantes. En 15Ï3, il avait fait l'expédition de Tunis, et il revenait vers sa patrie dans la galère El sol, quand il rencontra des pirates, et fut pris avec son frère. La captivité fut rude et dura cinq ans. Plusieurs tentatives d'évasion très habilement combinées échouèrent par trahison, et c'est au prix de mille écus d'or que ses parents purent enfin le racheter.

Après l'Espagne, qu'elle n'avait malheureusement pas aidée, la France tenta d'abattre la puissance des Maures en Afrique et sur la Méditerranée, mais elle n'obtint longtemps que des succès temporaires.

L'Angleterre vint à son tour, et après avoir bombardé Alger en 1816, elle obtint enfin du dey Omar l'abolition de l'esclavage des Européens.

. Grrâce à Dieu, la Méditerrannée n'est plus un lac musulman, ni barbare. Elle est européenncet chrétienne.

En 1827, le dey d'Alger et le consul de France, se rencontrant à la Kasbah, eurent ensemble une altercation, et le consul reçut du dey un coup d'éventail. Charles X décida de venger cette injure, et l'expédition envoyée contre Alger en fit la conquête.

Depuis lors, la France a toujours étendu ses possessions algériennes, et sa puissance s'y affermit. Elle n'a guère civilisé les Arabes, qui sont encore pleins de haîne contre elle ; mais son œuvre de colonisation en Algérie grandit et se développe dans une large mesure. Ses

progrès sont indéniables, et s'accélèrent beaucoup depuis vingt ans.

Plût à Dieu que les conquérants fussent plus chrétiens, et pussent vraiment dire avec le poète :

" Nous gommes les faiseurs de vie et d'espérance 1 Nous n'ayons d'ennemis que la mort et la faim 1 Et, soldats bienfaisants malgré toute apparence, Nous apportons d'Europe, où nous sommes la France, La justice, qui veut r^ner seule à la fin !

LE DÉSBBT.

Les approches du désert. — EI-Kantra. — Les premières oasis. — Le ool de Sfa. — Biskra. — Les Oulad-Naïls. — Sidi Okba. — Les Arabes et leur genre de vie. — Le8 tribus nomades. — Campements. — La vie an Désert. — Le chamean.

Voir le désert, était i;in de mes rêves. Je voulais chevaucher sur cette mer qui poudroie en poussière d'or, sous le soleil qui brûle et sous les palmiers qui rafraichissent, dans la lumière qui éblouit et dans l'ombre des nuits où le ciel poudroie en poussière de diamants.

Ce rêve est accompli, et je veux vous montrer le désert tel qu'il m'est apparu.

Je ne vous décrirai ni mon voyage par mer d'Alger à Bougie, ni cette dernière ville qui, avec ses constructions arabes, ses vieilles portes sarrasines et ses fortifications romaines en ruines, est un vrai monument historique, ni l'étonnant défilé du Chabet-el-Akra. Nous espérions y rencontrer le roi des animaux... de loin ; mais il y devient rare, et quand Bombonnel, le grand chasseur de lions, annonce qu'il y en a un dans son voisinage, c'est pour faire accourir les chasseurs d'Europe auxquels il sert de guide à raison de cent francs par jour.

Je supprime également le voyage en chemin de fer de Set if a Batna, et notre course à Lambessa, village arabe bâti au milieu des ruines imposantes d'une ancienne ville romaine, et je cours au bord du Sahara.

A cinq heures du matin nous quittons Batna, en route pour le Q-rand Désert.

Les coqs chantent, mais avant le temps ; car le 24 janvier, à 6 h. A. M , je doute que les yeux des coqs eux-mêmes soient assez perçants pour voir Taurore.

La nuit est belle, calme, merveilleusement étoilée. Six chevaux robustes emportent au grand trot notre diligence dont les lanternes éclairent la route. Autour de nous tout est solitude et silence ; mais bientôt nous nous apercevons que d'autres vpyageurs ont été plus matineux que nous ; car la lueur vacillante des lanternes éclaire trois fantômes blancs qui cheminent à pied devant nous. Nous sommes dans un déiftlé de montagnes, et cette apparition me fait songer à Dante, Virgile et Béatrix parcourant l'un des vallons du purgatoire.

Un peu plus loin, nous voyons se dessiner et s'avancer des silhouettes étranges : c'est une caravane venant du désert et se dirigeant vers la ville. Les chameaux au nombre de 25, bâtés de sacs, de colis, de paniers, entassés sur leurs bosses comme des montagnes, défilent à nos côtés de leur pas lourd et régulier. Les Arabes marchent à côté, drapés dans leurs burnous blancs, avec leurs capuchons ramenés sur leurs têtes, et tenant des bâtons dans leurs mains croisés — comme une procession de moines qui porteraient des palmes.

L'aube rougit rhorizon La route serpente dans une grande plaine de sable bornée par de hautes montagnes dont le soleil dore les sommets.

Les caravanes succèdent aux caravanes, et quelquesunes ont fait halte autour d'un feu pour prendre le repas du matin.

Il nous semble que nous sommes déjà en plein désert, et inconsciemment je me mets à fredonner un air qui me vient je ne sais d'où, et dont je ne me rappelle d'abord que quelques mesures. Mais peu à peu l'air tout entier me revient avec les mots, et je m'aperçois que je chante la marche de la caravane, de Félicien David.

Allons, trottons, Cheminons, chantons, Marchons gaiement Et librement.

Dans l'air si pur.

Dans ce ciel d'azur, Nous respirons A pleins poumons.

Le cocher, très habile à faire claquer son fouet, dont la mèche sillonne l'air de pétillements électriques, fait un accompagnement semblable à celui des castagnettes.

Après le relai d'Aïn-Kouta, où nous prenons le café, nous entrons dans des gorges de rochers nus, ressemblant à de gigantesques remparts, dentelés de créneaux. Çà et là, quelques versants gazonnés où pendent des troupeaux de chèvres.

Après s'être éloignés, pendant quelque temps, les remparts cyclopéens se rapprochent. Ce sont des mon-

tagnes de granit brun et rouge. Un pic isolé, tout-àfait blanc, s'appelle la Montagne de sel. Un autre, rose et transparent, se nomme la Montagne d'albâtre, et les rayons du soleil y produisent un effet merveilleux.

Toute végétation disparaît. La solitude grandit, et nous nous croirions au bout du monde, si les cara vannes ne continuaient de défiler à nos côtés et de varier le spectacle.

Soudain, voici que les colossales murailles de granit, en se rapprochant toujours, ont complètement fermé l'horizon. Au-delà, sans doute, est le Désert, et ces chaînes de montagnes sont les bornes dans lesquelles Dieu le tient captif en lui disant, comme à l'Océan : tu n'iras pas plus loin. Mais comment y pénétrer ?

Dieu a bien fait toutes choses, et s'il a emprisonné dans un cercle de montagnes la vague mobile du Désert, il n'a pas voulu en fermer complètement l'entrée à la civilisation, et ses mains divines ont taillé dans le granit d'El-Kantra une porte monumentale. Les Arabes l'ont appelée la Bouche du Désert^ et ce nom est d'autant mieux trouvé que les montagnes qui lui servent de cadre sont garnies de dents comme d'énormes mâchoires.

El'Kantra offre un contraste d'une incomparable beauté. En deçà de cette porte du Désert, un parterre de fleurs variées, un bosquet d'orangers et de citronniers, des haies verdoyantes, un restaurant français, caché dans un massif de verdure, semblent représenter la civilisation à laquelle nous tournons le dos. Et, au-delà de l'étroite ouverture percée dans la montagne, nos

yeux aperçoivent, au fond d'un vallon, une forêt de cent soixante mille palmiers souriant dans son éternel printemps, et plus loin les sables du Désert déroulant à perte de vue leurs mornes solitudes.

Au bord de VOued, torrent qui coule dans la porte, sur le petit pont de pierre qui le traverse, nous sommes vraiment placés entre deux mondes. Derrière nous, c'est encore l'Europe et l'empire de la Chrétienté ; devant nous, s'ouvrent les domaines de l'inconnu et le royaume de l'Infidélité.

El'Kantra n'est pas seulement une oasis ; c'est aussi une petite ville arabe que nous traversons. Un dôme blanc indiquant une koubah, tombeau d'un marabout, une mosquée qu'un minaret crénelé domine ; des maisons en pisé — boue séchée au soleil— sans fenêtres, percées seulement de trous de pigeons qui servent à la fois de ventilateurs et de meurtrières ; un cimetière sans enceinte que la route traverse, et marqué par des pierres brutes plantées sur chaque tombe ; des lavandières horribles, penchées sur les flots de cristal de Voued^ et suspendant leur linge blanc aux branches des palmiers dans un paysage d'une merveilleuse beauté ; des enfants malpropres jouant au milieu des tombeaux ; des groupes de flâneurs (tous les Arabes le sont) étendus dans les rues à l'ombre des maisons ; quelques femmes tatouées et mal vêtues travaillant sous des appentis en branches de palmiers : tel est le spectacle que présente la ville. Il n'est pas beau mais très curieux ; et l'oasis est en revanche admirable à contempler. Ce n'est pas sans regrets que nous la voyons disparaître derrière nous.

A peine avons-nous franchi la porte du Désert, que la température s'élève subitement de plusieurs degrés. En deçà de cette porte, il pleut trois mois par an ; à 1500 pieds de distance, il pleut une fois tous les deux ans. Le soleil devient brûlant. Il n'y a plus de route carossable, mais un mauvais sentier à travers une plaine de sable et de petits cailloux roulés, dans lequel la diligence cahote affreusement. Heureusement, pour nous distraire et nous reposer, nous rencontrons de distance en distance tantôt une caravane, tantôt un campement arabe, tantôt une oasis.

De temps en temps, nous roulons au fond de quelques ravins et nous traversons des rivières sans ponts, confiants dans la Providence des voyageurs. Les chevaux regimbent, la diligence se détraque, le cocher crie et fouette dru, mais nous allons toujours ; ce qui est dangereux dans la traversée des rivières, ce n'est pas l'eau, il n'y en a pas ; ce sont les cailloux, et je puis vous assurer qu'ils ne sont pas tendres pour les voyageurs.

Après \2i, Fontaine de la Gazelle, toute petite oasis nouvellement formée par le creusement de puits artésiens, vient El'Outaïd, vaste oasis et village arabe. Quelques agriculteurs français s'y sont fixés, et, grâce à des arrosements artificiels, ils y cultivent les céréales avec succès. Le 24 janvier, j'y ai vu des champs où l'orge était épié.

Au coucher du soleil, nous arrivons au col de Sfa. Je renonce à vous décrire le panorama qui se déroule alors sous nos yeux. Les premiers soldats français qui le virent s'écrièrent : la mer! la mer! C'est en effet l'océan

de sable, rimmense Sahara avec ses vagues jaunâtres, ses insondables profondeurs, et ses habitants inconnus. Ce premier coup d'œil sur l'immensité du désert est vraiment saisissant, et j'en ai été profondément impressionné. Une heure après nous étions à Biskra.

Biskra est une oasis de 400,000 palmiers, sur les confins de laquelle s'élève une petite ville. Après un bon souper dans l'unigue hôtel de l'endroit, nous sortons. La lune, à son premier quartier, semble accrochée comme un croissant musulman à la flèche du minaret de la mosquée. Le firmament est de velours cramoisi, piqué de diamants. Quoique nous soyons en janvier, la nuit est aussi tiède que nos belles soirées de juin.

Dans les rues peu éclairées glissent des formes blanches et silencieuses. D'autres sont couchées ou accroupies en travers des portes. D'autres encore défilent comme une procession de fantômes à la lueur d'une lanterne.

Voici un caravansérail. C'est une grande cour carrée, flanquée de galeries couvertes, qui sert de gîte pour la nuit à une caravane. Trente ou quarante dromadaires y sont réunis, les uns debout, les autres couchés, et sous les galeries latérales sont étendus ou groupés les chameliers et leurs maîtres.

Çà et là, des arabes prosternés prient Allah ! Tout à coup nous entendons une musique bruyante, et devant une porte ouverte, d'où rayonne une lumière blafarde nous voyons remuer des burnous blancs. Il y a danse

au café more, et Ton nous y attend. Car la nouvelle s'est répandue que des touristes américains sont arrivés, et le maître du café a organisé une danse pour notre amusement. Les danseuses sont des Oulad-Naïls, courtisannes du Désert. Les Arabes sont assis par terre sur deux lignes, et, comme ils veulent nous recevoir poliment, ils nous font asseoir sur un banc de bois. Un flûtiste et un tambourineur font une musique infernale, et la danse commence, pendant que des nègres nous servent du café où il y a autant à manger qu'à boire.

Les Oulad-Naïls ne sont pas jolies ; mais ce sont des filles très étranges, et dont les toilettes sont plus étranges encore. Elles sont cçuvertes d'étoffes flamboyantes, et de bijoux grossièrement travaillés mais souvent de grande valeur. Elles portent généralement plusieurs colliers de sequins d'or, suivant leur richesse, qui dépend de leurs succès, des chaînettes d'argent ou d'or qui partent de leurs coiffures et se balancent sur leur poitrine où pendent des amulettes, des bracelets aux bras et aux jambes, et des boucles d'oreilles de la dimension d'un fer à cheval.

Elles sont coiffées d'une façon extraordinaire. Leurs cheveux sont mêlés à des tresses de laine, et sont relevés au moyen de fils de laiton, je suppose, de manière à former au-dessus de leurs têtes un échafaudage qui ressemble à une pyramide renversée, c'est-à-dire dont la base est en haut, — et qui dure un mois !

I Quant à leur danse, c'est un mouvement assez gracieux des bras et des mains, qui déplie ou replie leur voile, un glissement des pieds plutôt qu'un pas, rythmé par

un coup de talou brusque qui fait sonner leurs bracelets. On Tapprécierait mieux, sans doute, sans l'horrible musique qui nous déchire les oreilles.

Pour finir, la prima dona des Oulad-Naïls nous donne le spectacle d'une ITbiUa C'est le nom arabe d'une danse des Aimées, que je ne saurais convenablement vous décrire.

Les poètes arabes célèbrent la beauté des Oulad-Naïls. Les uns disent que leurs sourcils sont des arcs, et leurs yeux des flèches qui percent les cœurs ; mais j'avoue que les flèches canadiennes sont plus redoutables. D'autres poètes comparent les sourcils (toujours les sourcils) des Oulad-Naïls aux traits de plume d'un savant écrivain. Eh bien, franchement, j'aurais une piètre opinion d'un savant qui n'en ferait pas d'autres.

Non, la plupart des Oulad-Naïls, et des Biskrises en général ne sont pas belles. En vérité, chez les Arabes, c'est le sexe fort qui est' le beau sexe. La femme y a pris notre laideur, sans nos vertus.

Biskra est la dernière oasis où l'on trouve encore des Européens, et, comme vous tenez sans doute à voir le désert vierge et l'oasis barbare, veuillez bien me suivre à Sidi-( )kba, sans nous arrêter au vieux Biskra, ni à la villa Landon. M. Landon a le bonheur d'être le fils d'un inventeur de vinaigre ; et le produit de ce vinaigre lui permet d'avoir un paradis terrestre à Biskra, un château à Philippeville au bord de la mer, un palais au Caire, une villa et des jardins à Constantinople, sans compter plusieurs hôtels à Paris. Hélas ! le vinaigre dont j'assaisonne mes écrits ne me rapporte pas autant !

Vous avez vu, sans doute, dans certaines baies sablonneuses de la mer ou de notre fleuve, des grèves immenses que la marée en se retirant a laissées à sec ? Eh bien, c'est l'aspect que présente le désert. Le sable ondule légèrement et forme une série de petites lames inégales qui se prolongent à perte de vue, et dont la surface jaune va se noyer dans un large horison bleu, qu'on croit être la mer.

Mais vous avez beau marcher, galoper, courir et courir encore, la barre bleue que vous croyez être la mer recule toujours, et l'horizon ne change jamais, et la plaine jaunâtre et onduleuse étend au loin ses dunes monotones, que le soleil embrase.

Pas un arbre, pas un brin de gazon vert pour reposer vos yeux ; seulement quelques petites touffes d'herbes desséchées que le chameau seul peut manger, et qui sont à demi enterrées par le sable que le vent charrie.

Le ciel est de plomb fonduf et pas un nuage ne vient tempérer l'ardeur du soleil. Vous vous inclinez vers la terre dans l'espoir d'y trouver quelque fraîcheur, mais le sable est un réflecteur qui vous brûle encore. Vos chevaux sont haletants ; la chaleur vous accable vousmême, et bientôt la soif se fait sentir.

Alors vous regardez au loin, et vous apercevez enfin à l'extrémité de l'horizon un point noir qui grossit, s'étend et se soulève comme une île au milieu de l'océan. Béni soit Dieu ! c'est une oasis !

Bientôt les grands palmiers se dessinent, se multiplient, s'allongent, étendent leur verte dentelle sur le ciel de feu. La joie vous envahit, vous oubliez vos

fatig'ues, et vous sentez le besoin de chanter un hymne à lllah.

Deux cent, trois cent, quatre cent mille palmiers sont là devant vous, abritant toute une ville sous leurs têtes en parasols. Mais quelle ville étrange et sauvage ! Des rues étroites comme des corridors, tortueuses, inégales, et bordées de huttes carrées en boue séchée au soleil. Ces huttes se touchent, n'ont pas de fenêtres, mais des portes basses soigneusement fermées. Au pied de ces murs de terre, dans tous les angles où il y a un peu d'ombre, des Arabes et des Nègres, grands et petits, tous vêtus de blanc, sont assis dans le sable, et

causent tranquillement enfumant quand ils

causent. Les femmes sont à l'intérieur et travaillent, ou préparent le kouskouss pour le repas du soir.

Dans la rue principale se dressent, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, de petits comptoirs en branches de palmiers où sont offerts en vente, des ouvrages en laine et en cuir, des broderies grossières en soie, des tapis en poil de chameau, des paniers et des nattes faits avec des linéaments de palmiers, des bijoux d'or et d'argent bizarrement ciselés, des fruits, du riz et surtout des dattes.

Nous entrons dans un café, et nous nous asseyons par terre les jambes croisées comme des naturels du pays. Un Arabe, d'une propreté fort douteuse, y tient toujours, sur un petit fourneau installé dans un coin, un vase de plomb indescriptible, qui renferme la précieuse liqueur, et il nous la sert dans des tasses de faïence, qui ont peut-être servi à Mathusalem.

Il faut un certain courage pour avaler ce café; mais le courage est récompensé, car le café est bon.

Nous montons dans la tour de la Mosquée, et nous apercevons toute la ville sous nos pieds, avec ses toits plats en terre grisâtre, formant comme une vaste terrasse, divisée en carrés comme un damier.

Quand vient la nuit, toute la population monte sur ces toits pour y dormir, sans autres lits que les tapis du Dgebel- Amour, et sans autres couvertures que le velours bleu du firmament étincelant d'étoiles.

La richesse des habitants de Sidi-Okba consiste dans leurs palmiers-dattiers, et de petits murs de terre, de deux ou trois pieds de hauteur, séparent les propriétés, grandes comme des jardins.

13 n ruisseau alimente Toasis, et l'on en distribue Teau aux propriétés par de petites rigoles, comme on nous la distribue à Québec par les tuyaux Beemer ; mais les rigoles coûtent moins cher. Sans cette eau, les palmiers mourraient, car ils vivent d'humidité et de soleil.

Un palmier-dattier peut rapporter 25 francs par an. Dès lors, un Arabe qui en possède seulement 20 est un homme à l'aise. Avec 500 francs, soit 100 dollars de revenus, il vit comme les marchands en gros de la basseville de Québec.

Les Arabes sont un peuple enfant qui ne veut pas grandir. Est-ce philosophie ou paresse ? C'est difficile à dire ; je suis porté à croire qu'il faut attribuer à l'une et à l'autre cette perpétuelle enfance.

Sans doute, l'Arabe est l'indolence personnifiée, et il regarde même le travail comme déshonorant ; mais cette paresse est raisonnée, et il soutient qu'elle est raisonnable. Simplier la vie le plus possible, réduire de plus en plus ses besoins, ne s'accorder que les choses absolument nécessaires à sa conservation, voilà sa philosophie ; et il repousse la civilisation, parce qu'elle augmente ses besoins.

La terre n'est pour lui qu'un lieu de passage, et l'on n'y reste pas assez longtemps pour prendre la peine de s'y installer. Une maison est donc un luxe inutile, et qui ne vaut pas le travail qu'elle coûte. Une hutte en terre, et, ce qui est mieux encore, une tente que l'on emporte avec soi et qui permet de changer de latitude, voilà l'habitation qui lui convient. Les meubles dont nous encombrons nos maisons seraient un embarras pour lui. Qu'a-t-il besoin de lits, de tables, de chaises et de mille choses que nous croyons indispensables ? Il dort, il s'assit et mange très bien par terre.

Ce qu'il aime, c'est la vie en plein air, libre, insouciante du lendemain, c'est le far niente, à l'ombre des palmiers quand il fait chaud, et sous les rayons du soleil quand vient l'hiver ; c'est la course vagabonde au galop de son cheval, à travers les vastes solitudes du désert ; c'est l'éternel voyage en caravane vers une terre promise imaginaire qu'il n'atteint jamais.

Certes, tout n'est pas faux dans cotte philosophie arabe, et l'on pourrait même dire peut-être : ce n'est que l'exagération de la vérité. Mais vous savez qu'il n'y a pas que les Arabes qui exagèrent la vérité !

Le lien qui rattache l'Arabe à la vie du désert, est Tamour de la liberté ; et l'on en voit qui, après avoir reçu à Paris une éducation brillante, reviennent sous le ciel de feu qui les a vus naître, et recommencent la vie patriarchale sous la tente.

Sous la tente, l'horizon est borné, mais au dehors quelle immensité ! Et comme il est vaste le pays des rêves ! Comme il s'élargit le domaine contemplatif dans ces mornes solitudes, où l'homme est si petit et Dieu si grand ! Voyager, quand on se sent des ailes, quelle jouissance ! Changer de latitude et d'horizon, sans changer de patrie, pour désaltérer sa soif de pensée, et donner quelques douces illusions à la nostalgie de l'âme exilée du ciel, quel triomphe sur la monotonie de l'impuissance humaine, et sur cette loi de gravitation qui vous tient fixé à terre !

Un poète contemporain, M. Jean Aicard, a mis ce chant dans la bouche de l'Arabe nomade :

Loin des hommes, bien loin des hommes et des villes ; Loin des Jaifs, des marchands dont les âmes sont viles ; Loin des Chrétiens qui sont nos maîtres détestés ; Sous le désert divin des cîoux illimités, Sur les plateaux des monts ou dans la plaine immense, Dans l'oasis, dans les déserts où Dieu commence, Oîi finit la puissance humaine, — oU le soleil S'assied comme un grand roi sur un trône vermeil. Dans le sable qui couvre une mer inconnue, — Errants comme la vague, et les vents et la nue, Comme le brin de paille au hasard emporté — Nous vivons pauvres, seuU, riches de liberté !

Vois-tu luire là-bas, dans la plaine éclatante. Cette tente rayée, au soleil ? — c'est ma tente

Je l'ai plaotée hier auprès d'an pâturage :

Dès qu'il sera brouté, j'arracherai les pieux, Et nous repartirons librement sous les cienx...

Repartir et marcher, c'est là tout mon travail ; Mon rêve est une source au bord d'une prairie ; Toute la solitude immense est ma patrie ; Mes ennemis sont ceux qui voudraient m 'empêcher De faire aujourd'hui halte et demain de marcher...

Je n'ai besoin que d'un peu d'eau, de quelques grains, Et c'est tout. Mes chameaux m'habillent de leurs crins ; Je sais le goût du lait de mes chamelles rousses, Et du vin des palmiers chargés de dattes douces...

Ah I que d'autres assis, couchés dans leur maison.

Esclaves de la pierre — ignorent l'horizon,

I Comme l'arbre dont la racine est prise en terre !

1 Qu'ils soient dans leur tombeau comme un mort solitaire...

I Moi, j'ai des pieds I vers l'horizon toujours nouveau

Je vais I j'irai partout où se pose l'oiseau I I Au nord, l'été I l'hiver, au sud I comme la caille.

Pour nous la pluie est bonne et le soleil travaille ;

Personne mieux que nous ne connaît le printemps ;

Pas un beau ciel n'échappe à nos regards contents ;

Nous jouissons de tout ce que Dieu nous envoie...

Chez vous que de beaux jours sont beaux sans qu'on les voie I

Pour vous, sur les sommets d'un feu rouge inondés,

Que de couchants sont beaux sans être regardés 1

Vos yeux ne savent pas oh luit la Belle Etoile I I Les merveilles de Dieu votre mur vous les voile ;

La rue est un fossé de tombe, un caveau noir...

— Nous, nous ne laissons pas passer Dieu sans le voir I

Les tribus arabes sont nomades ou sédentaires. Ces dernières s'établissent dans les oasis et y bâtissent des villages ou des villes de huttes en terre. Telles sont les populations d'El-Kantra, de Biskra, de Sidi-Okba, de Tougourt.

Les nomades vont et viennent à travers le désert, et mènent la vie pastorale primitive. Au printemps, ils quittent leurs campements d'hiver, ou l'oasis dans laquelle ils ont séjourné quelques mois, et ils se dirigent vers le Nord, emportant avec eux tout ce qu'ils possèdent, et surtout une grande quantité de dattes.

Arrivés dans le Tell, c'est-à-dire dans la partie septentrionale de l'Algérie qui avoisine la mer, ils vendent leurs dattes ou les échangent contre des marchandises, et ils s'engagent pour l'été chez les colons Français et Kabyles, comme laboureurs ou comme bergers. La caravane se trouve ainsi dispersée pendant quelques mois ; puis, quand l'automne arrive, la caravane se reforme et reprend sa course vers le midi, remportant dans le désert les corps de ceux qui sont morts pendant l'été. Les grands paniers de dattes sont remplacés par des cercueils sur le dosdes chameaux. ■

Et ils s'en vont ainsi, à petites journées, jusqu'à ce que les rayons du soleil les avertissent qu'ils ont atteint la latitude désirée. Alors ils font un traité avec une tribu sédentaire pour passer l'hiver. S'ils ne peuvent pas s'entendre, ils vont se camper dans le voisinage de quelque ruisseau ou d'une oasis, d'où ils peuvent se procurer l'eau nécessaire à leurs besoins.

J'ai vu des campements arabes dans le désert, et je doute que l'homme civilisé puisse rien voir de plus poétique comme paysage, et de plus primitif comme genre de vie.

Le soleil est couché, mais le crépuscule se prolonge, et le firmament garde longtemps une teinte rouge qui répand au loin sa lueur.

A quelques pas des tentes, les chameaux épars broutent les herbes sèches, ou étendent sur le sable leurs membres fatigués. Leurs silhouettes étranges se profilent au milieu des tentes brunes, sur l'horizon rougeâtre, et donnent une vie singulière au paysage.

Au-dessus d'un grand feu, où flambent des branches de palmiers, un mouton qu'on vient d'écorcher, empalé au bout d'une perche, rôtit en entier et pétille joyeusement, pendant qu'un homme tenant l'autre bout de la perche le tourne et le retourne au besoin de la cuisson.

Des femmes puisent de l'eau dans une outre en peau de bouc, d'autres vont traire les chamelles et les chèvres, d'autres enfin préparent le kouskouss, ou prennent soin des enfants.

Quand le mouton est rôti, on le place dans une grande corbeille d'alfa, et tous le^ mangeurs assis autour se servent eux-mêmes et dépècent l'animal, les uns avec leurs doigts, les autres avec des espèces de couteaux de chasse. On goûte surtout la peau bien rôtie et croustillante, et on l'arrache par longues bandes que l'on croque avidement.

Pour arroser ce plat succulent, le vin fait défaut ; mais on boit une boisson qui se nomme leben. C'est du lait de chamelle, qui a suri et fermenté dans une peau de bouc, et qui a pris un goût de musc affectionné par les Arabes. Cela ne vaut probablement pas le Champagne.

Si jamais vous êtes invités à un pareil repas, le chef de la caravane, en vous servant du leben dans une écuelle de fer bossuée, ou peut-être dans votre fez, vous dira :

Saa, ce qui veut dire : " à votre santé ", et vous devrez répondre : Allah p selmeck, " Que Dieu vous bénisse ! "

La vie nomade n'a pas toujours le calme monotone d'une température immuable, et d'une solitude que la lumière inonde et que le soleil brûle. Elle a ses jours d'orage.

Il arrive quelquefois que la caravane est soudainement arrêtée dans sa marche, et si vous demandez pourquoi, on vous montrera avec terreur à l'horizon un petit nuage gris.

Qu'est-ce donc que ce petit nuage, et que peut-il avoir de menaçant ? Attendez, et voyez comme les Arabes se hâtent de dresser les tentes et de les assujettir fortement au sol. La chaleur grandit, l'atmosphère est immobile et lourde comme du plomb. Vous croiriez qu'un embrasement vous entoure et se resserre. Le nuage s'étend, s'élève, s'épaissit et se rapproche.

Chacun court et travaille, et l'on croirait que le douar va être attaqué par un ennemi invisible.

Le jour baisse, et le soleil prenant une teinte jaune ressemble à un grand œil éteint. Le nuage monte toujours, comme un rideau sombre obéissant à un mécanisme invisible, et il couvre bientôt la moitié du firmament.

Tout-à-coup, l'ouragan se déchaîne, et un tourbillon de sable lancé avec la rapidité d'une locomotive à grande vitesse, enveloppe et ébranle toutes choses. On ne voit plus rien que du sable, au ciel comme sur terre, et l'on ne respire, l'on ne mange, et l'on ne boit que du sable.

Cela dure trois, six et quelquefois douze heures. Puis le calme se fait, et le soleil impitoyable reprend possession do son empire qu'il incendie sans cesse et qu'il ne détruit jamais. Mais la mer de sable a changé d'aspect, et, toute calme qu'elle soit, elle a conservé la surface d'un océan en furie. Les ravins d'hier sont comblés, les collines sont changées en ravins ; où il y avait de simples dunes s'élèvent des montagnes bouleversées. Parfois une tente a disparu, et le tourbillon connaît seul où il l'a emportée.

Enfin, la nuit est venue. Le ciel est ensemencé d'astres flamboyants. Les chiens hurlent et les chacals répondent, pendant que l'on prend le dîner. Puis tout s'apaise, les Arabes s'étendent sur la terre calcinée, comme des cadavres ensevelis dans leurs blancs linceuls, et l'on n'entend plus que le gardien des chevaux qui les gourmande, ou quelque marabout qui prie.

Cette esquisse du désert et de la vie nomade ne serait pas complète si je ne vous parlais un peu d'un animal qui y joue un grand rôle, et qui a été créé uniquement pour le désert — je veux dire le chameau.

Peut-être vous êtes-vous demandé quelquefois pourquoi le chameau est bossu, et pourquoi il est affligé d'autres formes disgracieuses.

Veuillez bien remarquer d'abord que tout est relatif en ce monde ; même en fait de beauté et de grâce, il n'y a pas de règle absolue. J'ai vu des chameaux au bord d'un étang, qui paraissaient s'y mirer avec une certaine

complaisance et, si vous me dites qu'ils avaient tort, je vous rappellerai que nous-mêmes prenons assez souvent nos défauts pour des vertus.

Mais, pour le chameau, la bosse n'est pas un défaut ; c'est une qualité qui lui permet de mieux remplir la fin pour laquelle il a été créé. Le chameau est le portefaix du désert, et, comme il est très fort, on entasse sur son dos une montagne de colis. Or, ce qui retient solidement cette charge sur son dos c'est sa bosse, et sans elle la charge se déferait chaque fois que le chameau s'agenouille ou se couche dans le sable.

Je pourraijp vous dire aussi que ses larges pieds plats l'empêchent d'enfoncer dans le sol, et que son long cou penché vers la terre lui permet de respirer un air plus frais, et de se cacher la tête dans les dunes quand arrive le simoun, vent de feu ; mais j'aime mieux vous parler de ses vertus.

J'ai d'abord pris cet animal en pitié, et j'ai fini par l'aimer. Si j'étais un poète arabe, j'en ferais le héros de quelque poème.

Il est d'une douceur et d'une patience que n'ont pas les meilleurs notaires. Il est plus sobre que le plus sévère teetotaler ; car il peut passer une semaine sans boire, ni manger. Il est désintéressé à l'égal des hommes politiques ; et si je cherchais un terme de comparaison, pour v^anter son dévouement à son maître et sa docilité, je n'en trouverais pas même parmi les journalistes. Ce n'est pas en Canada qu'un partisan politique pousserait l'oubli de lui-même jusqu'à s'agenouiller devant son chef, pour qu'il puisse monter sur son dos, et gravir les hauteurs du pouvoir !

Voulez-vous maintenant connaître toute l'utilité du chameau ? Ecoutez. Outre le chameau porteur (le djemel) il y a le chameau de course (le méhari), qui fait le service des malles aussi rapidement que les chemins de fer de l'Espagne, En effet, le méhari fait 160 à 200 milles par jour.

La chair du chameau et le lait des chamelles servent à l'alimentation des Arabes. De son poil, ils font des cordages, des tapis magnifiques et des tissus de toutes espèces. Avec sa peau, ils font des chaussures et des selles. Enfin, il est un de ses produits que je ne veux pas nommer, et qui sert de combustible.

Après cela, je pourrais faire défiler devant vous tous les animaux de la création, même les raisonnables, individuellement, et vous en trouveriez peu qui soient plus pratiquement utiles.

Pour compléter ce portrait, il faut ajouter qu'après une vie misérable, le chameau meurt misérablement.

C'est le martyr du Désert, et il y est attaché, comme l'homme à sa patrie. Il y nait, il y souffre, il y meurt, et toute sa vie se passe à voyager à travers les dunes de sable d'une oasis à l'autre, brûlé par le soleil et par le simoun, écrasé par les fardeaux dont on l'accable, mal nourri, et souvent très mal traité.

Cette vie de misère dure vingt ans, trente ans, quarante ans. Mais un jour, la pauvre bête n'en peut plus. Ses forces sont épuisées ; sa peau terreuse, devenue chauve, couvre à peine sa charpente osseuse démesurée et sans grâce. Le travail, la misère, les mauvais traitements, le soleil et enfin les années l'ont brisé.

Il s'aflFaisse, et les coups de matraque ne le font plus relever.

Il s'étend sur le sable brûlant, il y plonge sa tête, et il attend la mort. On le décharge, on distribue les fardeaux qu'il portait, sur le dos de ses compagnons qui sont parfois ses enfants, et la caravane reprend sa marche, laissant derrière elle le vieux serviteur dont l'utilité a cessé.

Alors il relève la tête, et il suit d'un œil mélancolique la caravane qui s'éloigne, et qu'il ne reverra plus. Il se sent condamné à mort, et le soleil impitoyable le consume. Quelques herbes sèches, où passe un souffle de vent, bruissent à deux pas. Il s'y traîne dans un dernier eiSbrt, et les mange pour prolonger encore son existence pendant un jour, deux jours, peut-être ; mais la soif le dévore, et le sable que le vent apporte commence à s'amonceler autour de lui pour lui faire un tombeau.

C'est fini, il va mourir. Soudain un bruit a frappé son oreille. Il dresse son cou démesuré, et il inspecte l'horizon. C'est une caravane qui passe à quelques pas de lui.

Comme un naufragé flottant sur une épave, et qui voit passer un navire à l'horizon, il lève bien haut la tête afin qu'elle domine les dunes comme un signal de détresse ; mais la caravane passe, et d'autres passerontencore sans faire attention au pauvre moribond, parcequ'il ne peut plus rendre service.

Cependant, il ne pousse pas un cri, pas une plainte ; et, la nuit prochaine, si le sable du désert n'a pas jeté

sur lui son linceul, les chacals viendront et le dévoreront !

Telle est la fin du chameau ; et si nous voulions jeter un coup d'œil sur la vie humaine nous verrions des hommes de mérite qui ne finissent pas autrement. Si j'étais un homme de grand mérite, j'aurais peur.

Un jour viendra-t-il où l'utilité du dromadaire comme véhicule du Désert cessera ? et sera-t-il jamais remplacé par des chemins de fer ou des steamers qui sillonneront le Sahara et y sèmeront au milieu des sables par la bouche des missionnaires le grain de sénevé de la vérité chrétienne ?

Espérons-le, et que l'impression de cet espoir soit mon dernier mot.

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