LE NORD DE L'ESPAGNE ET BURGOS
Iran. — Les douaniers espagnols. — Fontarabie. — Saint-Sébastien. — Dans les montagnes. — ^Burgos. — Les Serenos. — La Fonda del Norte et les servantes castillanes — La oatbédrale.
Après vous avoir raconté dans ma dernière lettre mon entrée imaginaire en Espagne, il me semble convenable, dans un journal sérieux comme la Minerve^de vous faire maintenant un récit vrai, plus vrai qu'une réclame, ou un programme politique.
Je ne vous décrirai pas Biaritz, qui, à cette saison de Tannée, (décembre) grelotte au bord de la mer, aussi glacée par l'isolement que par les souffles du Nord qui troublent si profondément la baie de Biscaye.
Je passe également sous silence Saint-Jean-de-Luz, et les paysages pittoresques qui s'étendent sous nos yeux depuis cette petite ville jusqu'à Irun.
Irun est la première station espagnole, et nous avons franchi la frontière sans tambour ni trompette, sans brûler une cartouche, sans montrer nos passeports, sans la moindre émotion. pays du Oid ! ce n'est pas ainsi qu'on entrait jadis dans tes redoutables Pyréné'^es.
Les anciens chevaliers de Don Rodrigo del Vivar sont aujourd'hui remplacés par des officiers de douane,
et je proclame qu'ils font leur devoir avec toute la rigueur de sentinelles vigilantes. Ils y mettent même une solennité et une lenteur fort ennuyeuses pour les voyageurs. C'est avec des poses pleines de dignité consciencieuse, qu'ils plongent les mains dans tous les coins de toutes les malles
Un voyageur, qui avait une boîte à chapeau d'une profondeur insondable, et remplie de mille choses qui ne servent pas à couvrir la tête, dût la vider entièrement ; et le douanier fouilla dans le chapeau jusqu'au fond sans pouvoir rien trouver... pas même le fond.
Il y a une chanson basque qui fait une jolie critique d^s douaniers espagnols :
" Le gouvernement possède,
Oui, des serviteurs fidèles,
Et il les paie
Sans parcimonie,
S'il savait cependant comment enx-méme?
Se servent les premiers.
De tels hommes
Ils feraient regorger les prisons.
Gourmands comme des poètes, Ils sont pour dire le vrai Prêts à se plier à tout Pour un diner."
Irun est pittoresquement situé aux bords de la Bidassoa, rivière très petite mais bruyante qui ouvre ses deux bras pour embrasser l'Ile des Faisans. C'est dans cette ile que le grand peintre espagnol, Vélasquez, éleva, en 1660, un pavillon où Louis XIV vint recevoir des maiirs de Philippe IV sa' royale fiancée, Marie Thérèse.
Nous passons Fontarabie, bâtie sur une colline et qui a tout-à-fait l'aspect d'une ville espagnole : des rues
étroites, des maisons jaunies, des toits en tuiles brunes, des fenêtres grillées et des balcons en fer. Ruine imposante, son vieux château est perché sur une montagne escarpée, et semble pleurer dans la solitude et la désolation les souvenirs de François I, de Jeanne la Folle, et de Charles-Quint. Les bastions écroulés servent aujourd'hui de refuge à quelques familles de Gritanos.
Sans égard pour la mémoire de G-ambetta, dont le séjour a augmenté la célébrité de Saint-Sébastien, nous traversons cette ville sans nous y arrêter. Elle occupe une position des plus agréables, entourée d'un amphithéâtre de montagnes, avec une échappée de vue sur la mer.
Nous faisons nos adieux à r0.céan, car nous ne le verrons plus qu'à Cadiz, et nous entrons dans les Pyrénées dont les cimes neigeuses découpent l'horizon.
Le chemin de fer suit les sinuosités de la rivière Urumea, profondément encaissée dans les montagnes, et de distance en distance il s'engage résolument dans d'immenses tunnels. La nuit vient, et la couche de neige qui recouvre le sol s'épaissit. Le train se ralentit, et je commence à craindre qu'il ne s'arrête tout-à-fait au milieu de ces gorges profondes et inhabitées. Le froid augmente, et nous grelottons sous nos fourrures.
Heureusement les tunnels se multiplient et s'allongent ; et la marche du train s'y accélère, tandis qu'au dehors les roues de la locomotive glissent sur la neige.
A une petite gare, dont les pâles réverbères tremblottent au vent, la porte de notre compartiment s'ouvre, et
un caballero gigantesque, drapé dans une large cappa doublée de rouge, s'installe à coté de nous après nous avoir dit en soulevant son sombrero : buenas noches (bonsoir.) Nous le saluons à peine pour lui témoigner qu'il n'est pas le bienvenu ; et tout tranquillement il allume un cigare. C'était le moment pour moi de sortir mon espagnol, que j'étudiais depuis le matin.
— " No se fuma, sènor, lui dis-je, avec un embarras parfaitement caché.
— Si, si, répondit-il en me montrant la porte de la voiture, et il se pencha en dehors pour me montrer la pancarte qui devait lui donner raison. Mais la pancarte lui donnait tort, et il éteignit immédiatement son cigare en nous faisant très poliment ses excuses.
Ce premier succès en espagnol me mit de bonne humeur, et j'essayai de causer avec le nouveau venu, qui se montra chaimant et qui m'apprit plus d'espagnol en deux heures que je n'en ai appris depuis en huit jours.
Je lui exprimai mes craintes au sujet de la neige, et il m'apprit qu'elle avait en effet arrêté un train deux jours auparavant, mais que la voie n'était plus embarrassée, et que nous serions seulement retardés de quelques heures. Quand nous nous séparâmes à Burgos, nous étions devenus des amis.
La nuit était avancée. Il faisait un froid sec, comme nous en avons en décembre en Canada, et dans le ciel devenu serein la lune escaladait les plus hautes cimes de la Sierra Demanda. Un omnibus traîné par deux mulets, et dont les ais mal joints craquaient affreuse-
ment, nous conduisit à la Fonda del Norte, où nous trouvâmes d'excellents lits dans des chambres glacées.
Quelle bonne nuit j'y aurais passée sans les cris des Serenos ! Mais qu'est-ce que les Serenos, me direzvous? — Ce sont des gardes nocturnes qui, à .chaque heure de la nuit, passent à notre porte en chantant sur un ton bizarre et avec des voix qui percent les murs : " Dieu soit loué ! Deux heures de la nuit sont sonnées. Le ciel est pur, et les étoiles scintillent ! " Je vous épargne les variantes obligées d'heures et de température, ainsi que la traduction en Espagnol. Ce chant peu agréable quand on s'endort, a cependant du caractère et m'a plu.
Au saut de mon lit, je courus à la fenêtre, et j'eus sous les yeux le vrai type de la ville castillane.
Au milieu d'une place étroite et sans décors jaillissait une fontaine, où des femmes puisaient de l'eau avec de grandes cruches de grès qu'elles portaient sur leurs tètes. Des mulets attelés en tandem^ parfois au nombre de six et même de neuf, circulaient dans des rues tortueuses, traînant des charrettes étranges encombrées d'objets de toutes sortes. Sous leurs toits en tuiles de brique rouge s'alignaient de vieilles maisons uniformes, bâties en pierres rondes noyées dans un crépit jaunâtre.
Comme décor sur ce fond un peu monotone, des boutiques basses, peintes en couleurs vives, avec des vitrines mal installées, des saillies, des corniches, des balcons, des grilles, des portes enfoncées où de petits ânes, flanqués d'énormes paniers, vous regardent avec curiosité.
Tout cela pique l'intérêt, mais n'exciterait pas d'enthousiasme si l'on n'apercevait au-dessus de cette mer de tuiles rouges qui recouvre Burgos, le dôme et les clochers de la catédrale, pareils à d'innombrables mâts de navires,
Je me hâte de faire ma toilette pour aller contempler de près cette merveille, et je descends à la salle à manger.
On serait tenté de croire qu'il n'y a pas d'homme dans cet hôtel, car on n'y voit que des femmes ; mais si, il y a un propriétaire, gros, trapu, vulgaire, avec une barbe négligée qui grisonne. Il doit mal parler l'espagnol puisque je ne le comprends pas. Heureusement qu'on ne le voit jamais, et qu'après s'être montré un instant comme une réalité peu attrayante il a disparu comme un fantôme.
Ce fiont des jeunes filles qui nous servent ; pas jolies, mais souriantes, égayées, et avec les yeux flamboyants des Castillanes. Mon langage les amuse, mais je réussis à me faire comprendre et je jouis de leur bonne humeur.
Elles sont pour nous pleines d'égards, de prévenance et d'intelligence. Quand on ne trouve pas le mot espagnol, il n'y a qu'à faire un signe, et elles comprennent. Elles ont même poussé la complaisance jusqu'à trouver avec nous que la note était trop élevée, et que leur
maître nous écorchait. N'est-ce pas charmant et
habile ?
Après déjeuner, nous courons à la Cathédrale. Hélas ! elle est entourée de laides constructions qui rendent toute vue d'ensemble impossible, et sous prétexte de
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restaurer la façade on l'a gâtée jusqu'au-dessus des portes. Mais, plus haut, subsiste le vieux portail d'où s'élancent les deux clochers ; et l'art gothique y a déployé ses ogives, creusé ses niches, dentelé ses flèches, sculpté ses statues, brodé ses décors, multiplié ses ornements.
C'est un poème dont le premier chant est en prose, le second en vers, et dont les derniers chants atteignent à la poésie la plus sublime.
Les portails latéraux sont moins restaurés, et ont conservé le style fleuri des artistes du XlIIème siècle. Mais ce qui est plus admirable encore, c'est la tour octogone du dôme, lançant dans le ciel une gerbe de pyramides et de flèches, au milieu desquelles semble vivre et se mouvoir tout un peuple de statues.
Je le répète, ce temple merveilleux ne déploie à l'œil ravi du visiteur que son couronnement ; mais ce couronnement est un prodige de grandeur et de beauté.
Imaginez une colline, ayant trois sommets en forme de cônes et hérissés de sapins verts ; supposez que ces cônes et leur végétation soient de pierre sculptée, ouvragée, ciselée, et que tous les vides de ce feuillage étrange soient remplis de statues d'anges, de saints, de martyrs, de chevaliers, de guerriers, de moines, de figures mythologiques, de monstres, d'animaux, et vous aurez peut-être une idée imparfaite de l'aspect extérieur de cette cathédrale.
Cependant, il nous semble que l'intérieur est encore plus beau.
Longtemps, nous nous sommes arrêtés sous la coupole, et nos regards éblouis ne voulaient plus s'abaisser.
On vante les grottes, aux voûtes desquelles la nature a sculpté des milliers de stalactites ; mais ici Tart a%fait mieux que la nature, et jamais il ne s'est montré plus prodigue d'ornements.
Que vous dirais-je maintenant des chapelles particulières ? Comment vous décrire celle du duc d'Abrantès, qui est une broderie de marbre et d'or dans un fouillis de dentelles de pierre ? Quels coups de pinceau pourraient vous représenter le chœur avec ses stalles étonnantes, et la capricieuse variété de leurs sculptures ? Quel volume suffirait à vous énumérer les chefs-d'œuvre de peinture, de sculpture, d'architecture, que l'on trouve entassés dans les chapelles, dans les sacristies, dans les nefs, dans les boiseries, dans les colonnes, dans les autels, dans les tombeaux, dans les portes, dans les grilles, dans les arceaux, dans les fenêtres, et jusque dans les moindres détails de cette immense et splendide cathédrale ?
Non, je renonce à ce travail impossible. C'est quand on a vu ces merveilles que l'on sent combien les hommes d'aujourd'hui sont petits. La foi et le génie qui élevaient ces monuments ne sont plus, et ne feront jamais ces merveilles que les XlIIe, XlVe et XVe siècles nous ont léguées.
Quand je sortis de la cathédrale de Burgos, il me semblait que j'avais traversé tout un monde évanoui. Une mélancolie profQnde m'oppressait, et, comme Théophile Q-autier lui-même l'éprouva, tout viveur qu'il fiit, je n'aspirais plus qu'à me retirer dans un coin, à me mettre une pierre sous la tête, pour attendre dans
rimmobilité de la contemplation, la mort, cette immobilité absolue.
Pour secouer cette impression de tristesse, je fis une course à travers la campagne jusqu'à la chartreuse de Miraflores, pleine de souvenirs historiques et de monuments. J'admirai sa chapelle, enrichie de l'or que les premiers découvreurs espagnols apportèrent d'Amérique, je m'extasiai devant les admirables tombeaux de Juan II et de sa femme Isabelle ; mais je ne me sentis pas consolé.
Le sentiment de ma petitesse et de mon impuissance en face de toutes ces grandes choses m'écrasait.
Je revins à la ville. J'allai voir l'endroit où naquit le Cid, et les os que l'on montre à l'Hôtel-de-ville, et que l'on affirme être ceux du fameux chevalier et de Dona Chimène, sa femme. Je fis de mon mieux pour croire à l'authenticité de ces restes ; et, pour chasser les doutes qui m'assaillaient, je courus au bord de l'Arlanzon où s'étend la promenade de Burgos, dans l'espoir d'y rencontrer beaucoup de Castillans et de Castillanes.
Mais les promeneurs étaient rares, et l'Arlanzon qui baigne Burgos, disent les géographes, était à sec.
Je revins à mon hôtel sans avoir recouvré ma gaieté, et le soir même je partais pour Madrid.
l'escurial
Une nuit en chemin de fer. — L'Esoarial. — L'église. — Le Catnpo Santo des rois d'Espagne. — Le cloître. — Le palais. — Une course dans la montagne.
Le meilleur moyen de voir lever Taurore et le soleil, c'est de passer la nuit debout. Je vous donne gratis cette recette dont je viens de faire usage. Mais je vous préviens qu'une nuit dans un train espagnol n'est pas gaie — sauf l'heure du réveillon. Car il va sans dire qu'on ne passe pas une nuit sans dormir ni manger. Qui dort dîne.... en songe; mais qui ne dort pas doit dîner en réalité.
C'est une heure charmante que celle où l'on tire de son panier du pain, du beurre, du jambon, du poulet, et une bouteille de Yaldepenas ou de Malaga. Le prix exorbitant qu'on nous les fait payer gâte un peu toutes ces bonnes choses ; mais quand on a faim et soif... n'estce pas ? Ah ! je comprends pourquoi il n'y a plus de brigands en Espagne : c'est qu'ils se sont faits hôteliers, cochers, portefaix, gardiens de musées, ou qu'ils exercent d'autres industries également lucratives.
Enfin nous avons réveillonné de bon appétit et de bonne humeur. Cela réchauffe, ragaillardit, et fait
prendre patience. Or, je ne vous dirai jamais assez quelle patience il faut pour voyager en Espagne, la nuit, dans un train omnibus. Certes, j'aime un ciel clair, tout scintillant d'étoilçs, avec la lune toute grande qui poursuit sa course en attachant sur vous son regard serein ; mais tout lasse en ce monde, et je fus heureux de voir enfin l'orient changer sa couleur terne, et passer du gris sombre au rouge, du rouge au rose, et du rose à l'opale.
Le soleil ne paraissait pas encore, quand nous aperçûmes sur notre gauche, suspendu aux rochers d'une montagne désolée, le palais colossal des rois d'Espagne.
Les proportions de l'Escurial sont étonnantes, même vues de loin ; mais quand vous en approchez, vous avez peine à retenir un cri de surprise, je n'ose pas dire d'admiration. C'est un géant qui vous écrase, mais qui ne vous plaît pas, et que vous êtes tenté de trouver monstrueux. L'architecte a réussi à faire grand, mais non à faire beau.
Cet immense édifice est dû à Philippe II, qui le fit construire en accomplissement d'un vœu fait à saint Laurent, et l'architecte lui a donné la forme d'un gril pour rappeler le martyre du saint. Il contient un couvent, un palais, une église, des cours, des jardins, des galeries, des portiques, et l'on pourrait construire une ville avec le granit qu'on y a amoncelé
Vous savez quand vous y entrez, mais non quand vous en sortirez. A peine le seuil franchi, vous avez la frayeur de n'en jamais sortir. C'est un labyrinthe de cours, de passages, de vestibules, de portiques, d'escaliers,
de promenoirs, dont les murs sont nus, massifs, sombres, et si hauts qu'ils vous cachent le ciel./ Vous voulez retourner sur vos pas, mais vous ne savez déjà plus par où vous êtes entré.
Enfin, vous levez une portière, vous entendez un chant lugubre et lointain, vous avancez : des piliers énormes comme des tours se dessinent dans Tombre ; vous marchez toujours, guidé par les voix et Torgue, dont l'harmonie devient plus distincte ; vous levez les yeux, et vous poussez un soupir de soulagement ; car devant vous se dresse l'autel illuminé, et sur votre tête s'arrondit, à une hauteur immense, une coupole décorée de fresques magnifiques.
Nous sommes dans l'église, et, comme c'est l'anniversaire de la mort de la reine Marie Christine, on y célèbre un service solennel pour le repos de son âme. Cinq ou six femmes, agenouillées dans la chapelle qui porte le nom de la défunte, composent toute l'assistance, et les prêtres qui officient sont perdus dans l'immensité et la solitude du sanctuaire. Un chœur assez nombreux, dont l'écho multiplie les voix dans une proportion formidable, est logé quelque part dans le jubé de l'orgue, mais il reste invisible.
En arrière d'un pilier de colonnes fuselées, capable de porter un monde, s'ouvre un grand escalier de marbre noir, veiné de blanc, conduisant au campo^santo des rois. Nous y descendons jusqu'à une profondeur immense, sous les assises du sanctuaire, précédés d'un sacristain qui porte une mèche allumée, et nous arrivons à une rotonde funèbre, autour de laquelle sont étages les tom-
beaux, comme les rayons d'une bibliothèque. D'un côté sont les rois, et les reines qui ont régné seules, et de l'autre les princes et les reines qui n'ont pas régné. C'est riche, mais simple et lugubre ; tous les cercueils sont en bronze, et parfaitement uniformes.
Cette uniformité de sépulture a sans doute pour objet de rappeler l'égalité dans la mort ; mais la doctrine de l'égalité, prise dans un sens absolu, est fausse, même au-delà du tombeau. Les bons rois ne sauraient occuper dans l'autre vie la même place que les mauvais ; et, qui osera soutenir que Charles-Quint n'est pas plus vivant, dans la mémoire des hommes, que ses successeurs qui dorment à ses côtés ?
Car c'est là qu'il repose, le souverain illustre qui a exercé sur les destinées du monde une si puissante influence, et il faudrait être bien ' insensible pour contempler sans émotion le cercueil qui renferme ses restes glorieux. Le sacristain nous affirme que son corps est parfaitement conservé, que ses ongles et ses cheveux ont continué de croître, pendant quelque temps, dans la tombe.
Là dorment aussi de leur dernier sommeil l'impératrice Isabelle, épouse de Charles-Quint, Philippe II leur fils, et Anne sa femme, Philippe III et Marguerite, Philippe IV et Elizabeth de Bourbon, Charles II, Charles III, Charles IV et Ferdinand VII.
En sortant du Panthéon, nous entrons dans la sacristie, qui est très belle, bien éclairée, ornée de tableaux et de bas-reliefs, et qui contient les plus précieux reliquaires. Nous retraversons l'église, autour de laquelle nous
comptoiis quarante-huit autels, tous plus ou moins riches en tableaux, marbres et reliques, et nous visitons le cloître.
Je ne vous décrirai pas ses immenses galeries voûtées, à deux étages reliés entre eux par un escalier monumental. Je ne vous conduirai, ni dans le chœur, dont les stalles nombreuses sont maintenant abandonnées, ni dans les bibliothèques pleines de manuscrits des plus curieux, ni dans le collège et le séminaire maintenant vides, ni dans les innombrables salles du palais qui contiennent pourtant de fort belles tapisseries, un riche mobilier, et des chefs-d'œuvre d'ébénisterie et d'incrustation.
Non, toutes ces visites m'entraîneraient trop loin, et j'ai hâte d'en finir avec l'Escurial. Veuillez pourtant descendre avec moi de la salle des batailles, dans cette chambre oblongue, aux murs nus et blanchis à la chaux, éclairée par une seule fenêtre, et aux extrémités de laquelle s'ouvrent deux alcôves sombres. C'est ici que le roi Philippe II vint passer les dernières années de sa vie, et mourir. C'est d'ici que, sombre, soucieux, il prévoyait les éclipses de la gloire espagnole, et q^u'il commandait encore à l'Europe. De ce palais immense, il ne s'était réservé que ce coin sépulcral, pour s'habituer au repos de la tombe, et, du fond de cette alcôve, une baie pratiquée dans le mur lui permettait d'entendre le chant des moines, et de voir le prêtre officiant.
Allons, ne nous attardons pas dans ce tombeau ; car nous pourrions y mourir. Je suis las, je suis triste ; il me semble que dans ces sombres corridors j'entends