ENCORE A MADRID
La Puerta del Sol. — Le café de Paris. — Fernan Gahnllero. — Ses nouvelUM. — Quelques pages de Paz & Luz.
Décidément, la Puerta del sol me plaît beaucoup, et vaut tout Madrid — sauf le Musée. C'est le centre de la vie espagnole, et Ton y sent battre le cœur de l'Espagne. J'y passe des heures à coudoyer la foule, et le spectacle est très varié.
Les amis, et même les amoureux s'y donnent rendezvous ; les commerçants y font des affaires ; les hommes d'Etat y discutent les questions politiques ; les charlatans y déclament leurs boniments ; les malades et les infirmes viennent s'y chauffer au soleil ; les journalistes y font collection de faits-divers ; les dramaturges et les romanciers y cherchent des héros et des héroïnes.
Malgré la tendance malheureuse à l'uniformité de costume, on y voit encore des toilettes pittoresques et originales, depuis la senora, en mantille, jusqu'au paysan aux couleurs bariolées, portant le justaucorps en velours et le châle drapé avec élégance.
Le soir, je vais passer une heure au Café de Paris, et j'y retrouve à peu près les mêmes types. Ils sont groupés autour de petites tables, dans une salle immense,
buvant du chocolat, du café, ou des liqueurs ; mangeant des 60Z/0S— espèce particulière de gâteaux — jouant aux dominos, et discutant avec animation la politique du jour.
J'ai voulu me mettre un peu au courant de la politique espagnole ; mais j'ai dû y renoncer, c'est un labyrinthe. La diplomatie étrangère doit s'y trouver constamment désorientée. Les partis sont au nombre de quinze ou seize, et les nuances qui les séparent ne sont appréciables que par des yeux espagnols.
Il fait bien froid ici en décembre, et les vents qui descendent des hauts plateaux de la Castille sont insupportables. Les chambres d'hôtel sont glacées, et l'on ne trouve le confort d'un feu de grille que dans le fumoir et la salle à dîner.
Quand la cheminée est trop entourée, il ne reste plus qu'une ressource contre le froid : s^ mettre au lit et se charger de couvertures.
C'est là que je m'installe pour lire, dans la soirée, les Nouvelles Andalouses de Fernan Oaballero. Elles sont pittoresques, originales, charmantes, et l'on m'assure qu'elles sont de vraies peintures des mœurs espagnoles contemporaines.
Fernan Oaballero est un pseudonyme qui cache le nom d'une femme remarquable, vivant tantôt à Cadix, tantôt à Séville. (1) Ses nouvelles ont obtenu un très grand succès, et elles le méritent. Elles reproduisent les croyances pieuses, les poétiques légendes, les cou-
(1) Dona Oéoilia Bohl de Arrom.
tûmes, les chansons et les dictons du peuple des campagnes. Les récits sont simples, uaturols, naïfs et spirituels.
On en pourrajuger par quelques pages d'une nouvelle intitulée " Paix et Lumière " (Paz et Luz) que je veux citer.
La scène se passe dans un village des Sierras, non loin de Séville. Un pèlerinage de montagnards et de montagnardes est descendu d'Aracena à Titrera, pour la fête de Notre Dame de Consolation. Parmi les pèlerins, se trouvent Pastora, une belle jeune fille de dix sept ans, surnommée Ib. fleur de la Sierra, et Diego Mena, âgé de 26 ans, et surnommé le silencieux à cause de sa taciturnité habituelle, due à de grands chagrins de famille ; car son père a été assassiné, et sa mère est morte de chagrin.
Or, il parait que Diego, jeune et joli comme un saint Sébastien, n'a jamais levé les yeux que sur une jeune fille, qui est Pastora, et qui prétend ne pas s'en apercevoir.
Il voudrait bien trouver une occasion de causer avec elle, et de lui dire un peu tout le bien qu'il en pense. La fête de la Consolation va lui offrir une occasion unique et charmante. Laissons conter Fernan Caballero :
" Pour faire ce pèlerinage, on avait donné à Pastora un vieil âne qui, à cause de sa couleur noire, était appelé Mohino. Mohino fit tout ce qu'il put pour faire comprendre que cette promenade matinale n'était pas de son goût, mais ce fut en vain. On lui mit la selle sur le dos, et on la serra de manière à lui faire faire contre
son gré quelques entre-chats ou cabrioles avec ses pieds de derrière. Pastora sauta légèrement sur sa monture, et Mohino, de plus mauvaise humeur que jamais, baissa la tête, laissa pendre ses oreilles comme deux sacs vides, jeta un dernier regard langoureux à son écurie, soupira, et suivit en silence la caravane.
" Lorsque Ton fut arrivé, on attacha les chevaux aux oliviers', et on laissa les ânes paître en liberté. Mohino alla, comme les autres, à quelque distance ; puis, après un instant de réflexion, il leva la tête, dressa ses deux oreilles, arrêta ses grands yeux impassibles sur l'endroit où étaient ses maîtres, examina ce qui s'y passait, puis, bien sûr que tous étaient entrés dans la chapelle, il se retourna d'un air indifférent et, sans rien dire à ses compagnons, il reprit à petits pas le chemin du village.
" Pendant ce temps, Pastora et ses amis avaient entendu la messe, fait leurs prières, déjeuné sur l'herbe sèche et parfumée, en chantant et en riant. Ils virent avec peine les rayons du soleil, déjà obliques, traverser les feuilles étroites des oliviers.
" Allons, il est temps de retourner à Titrera, dirent les mères. La nuit marche plus vite que les ânes, elle nous attrapera en route. "
" IjCS hommes se mirent à la recherche des montures.
" Eh ! Mohino ! Mohino ! viens donc, bourrique ! Maudites soient tes longues oreilles qui ne te servent pas même à entendre qu'on t'appelle, Mohino !
**— Rien !
" — Mon Dieu ! dirent les femmes, comment faire ? Comment Pastora retournera-t-elle au village ?
" Tous les hommes qui avaient été à cheval à la Consolation avaient amené en croupe leur mère, leur femme, ou leur sœur.
" Messieurs, dit un jeune garçon, j'ai trouvé un moyen. Diego Callado est ici ; il n*a amené personne en croupe, lui : il est toujours seul.
' " — Diego ! Diego ! crièrent les garçons en courant vers l'endroit où il était, l'âne du père Blas a trouvé qu'il valait encore mieux revenir à midi que de porter une jolie fille comme Pastora. La fleur de la Sierra est passée de la cavalerie dans l'infanterie ; il faut absolument que tu la prennes en croupe. "
" Le jeune homme à qui ils s'adressaient fut si interdit et si confus, qu'une vive rougeur s'étendit sur son visage, quand il répondit d'une voix hésitante :
" Mon cheval ne peut porter personne en croupe."
" Un des jeunes gens fit trois pas en arrière, s'élança, et sauta légèrement sur la croupe du cheval. Le noble animal, fougueux et doux à la fois, ne fit pas un mouvement.
" Allons, dit un autre, cela te va comme un gant à la main, et cela déridera ta figure refrognée.
" — Vraiment, dit un second, il y a des hasards qui ont un air de providence.
" — Tu feras dire une messe à la vierge de Consolation, dit un troisième, parce qu'elle t'a consolé.
" — Celui qui n'a pas faim. Dieu lui remplit ses greniers.
* — Tu gagnes le gros lot sans avoir mis à la loterie.
*• — Tu feras dorer les fers de ton cheval."
" Tandis que toutes ces plaisanteries passaient et se croisaient aux oreilles de Diego, comme des fusées, les jeunes gens avaient placé Pastora sur le cheval. Celle-ci, qui ne se doutait pas de l'embarras de Diego, ni de la résistance qu'il avait faite, s'établissait commodément, arrangeait ses jupes, prenait d'une main le mouchoir attaché à la queue du cheval, et passait l'autre sans façon autour de la taille de Diego, «'appuyant sur le cœur du jeune homme, qu'une émotion inconnue faisait battre fortement. *
" On se mit en marche, et bientôt le beau cheval de Diego fut en avant de tous.
" Diego Mena, qui, dans le village, était seulement connu sous le nom de Diego le silencieux, surnom que lui avaient valu sa taciturnité et la solitude dans laquelle il vivait, était arrivé à l'âge de vingt-six ans soïis l'influence de l'horrible catastrophe qui semblait avoir paralysé tous ses sentiments, et les avait concentrés sous la double impression du chagrin et de l'horreur. Il était resté si seul dans le monde, que rien n'était venu interrompre, ce tête-à-tête avec sa douleur et sa tristesse.
" Diego était comme un arbre dont la sève a été glacée par le froid de l'hiver, et qui, dépouillé, triste et sombre, n'a pas l'air de vivre. Mais, à peine fut-il en contact avec cette belle jeune fille, si pure, si suave, si pleine de vie, q.n'il lui sembla qu'une douce et vivifiante brise de printemps venait ranimer son existence. Aux rayons de ce soleil de vie et d'amour, il tressaillit, ses feuilles s'entr'ouvrirent, ses fleurs s'épanouirent, et
l'arbre 4se vit dans toute la force de la vie, dans toute la beauté et le luxe du printemps.
" Ils restèrent longtemps silencieux ; Diego dit enfin :
" Resterez-vous encore longtemps ici ?
" — Un mois.
— C'est bien peu.
—Cela paraîtra bien long à mon père.
— Il y en aura peut-être d'autres qui désireront votre retour ?
— Non, pas que je sache.
— ^Vous n'avez pas d'amoureux ?
— Moi, non.
— Ils n'ont donc pas d'yeux à Aracena ?
— Et si moi je n'ai pas d'oreilles ?
— Etes-vous bien difficile ?
— Oui et non.
— Ce n'est pas une réponse, ou plutôt ce sont deux réponses qui se contredisent.
— Est-ce que cela vous intéresse ?
— Peut-être.
— Cette fois vous ne me faites ni une ni deux réponses, vous ne m'en faites aucune.
— Etes-vous bien pressée de dire non ?
— Yous, vous ne l'êtes guère d'obtenir un oui. — Y a-t-il de l'espérance dans l'incertitude ? — L'incertitude, c'est le purgatoire.
— Me connaissiez-vous ?
— Oui, et vous aussi me connaissiez — Qui vous l'a dit ?
— Un ami qui ne se trompe pas.
— Cet ami me dit, à moi, que je ne puis plaire ; je suis si triste !
— Et moi je suis si gaie que je ne devrais pas plaire à celui qui ne Test pas.
— Plût à Dieu qu'il en fût ainsi !
— Moi je ne le voudrais pas !
— Alors vous voulez me plaire ?
— Est-ce que les étoiles n'aiment pas à briller ?
— Vous voulez être mon étoile ?
— Je ne veux rien, mais je suis ce que je suis.
— Non, je ne veux pas vous choisir sans que vous y consentiez.
— Le consentement ne se demande pas ; il se mérite.
— Comment ?
— Cela ne se dit pas, cela se devine. "
" Ils arrivèrent. " Il y a, dit Diego, très ému, une fenêtre dans la cour de l'oncle Blas qui donne dans la petite rue ; l'ouvrirez- vous ?
— Nous verrons.
— ^Eien qu'une espérance ?
— Voyez-donc, il n'est pas content ! dit Pastora en sautant de cheval. Merci, Diego. Il faut avouer que votre cheval marche bien.
— Beaucoup trop vite, Pastora. "
" Pastora le salua de la main, et entra en courant dans la maison.
" Diego s'éloigna, emportant le ciel dans son cœur. "
En route. — Le palais Galiana. — Tolède et son histoire. — Le Tage. — Les monuments. — L'Aloasar. — La cathédrale. — Les rues — San Juan de lo9 Rey», — Ximénès. — Santa Maria la Blanea, — Don Quichotte.
La plus ravissante excursion que l'on puisse faire pendant un séjour à Madrid est d'aller visiter Tolède, qui est située en dehors des grandes lignes de chemins de fer. J'en arrive, et je suis dans l'enchantement. Nous sommes partis ce matin de très bonne heure.
La journée promettait d'être splendide, et pendant qu'un fiacre nous emportait rapidement dans l'avenue plantée d'arbres que les madrilènes ont si bien nommée tas DeliciaSy nous vîmes le soleil s'élever lentement comme un ballon de feu dans les vapeurs du matin.
Il faisait froid, mais sec ; et dans l'immensité de l'azur céleste, de petits nuages roses flottaient légèrement, comme des épaves sur les flots bleus. La voie ferrée traversait une vaste plaine, bien cultivée mais sans arbres ni maisons, et l'on se serait cru dans un désert. Ce qui ajoutait à l'illusion, c'est que. j'apercevais à l'horizon lointain de lourdes charettes traînées par huit ou dix mulets, marchant à la file et ressemblant à des caravanes.
Le train cheminait assez lentement pour éprouver rudement notre patience. Mais voici qu'enfin il traverse un petit fleuve verdâtre, c'est le Tage. La campagne change un peu d'aspect. Quelques bouquets d'arbres appariaissent aux bords du fleuve, et sur notre droite se dessinent bientôt les ruines d'un vieux château, que l'on appelle encore le palais G-aliana.
Qu'est-ce donc que cette ruine qui dresse encore aux bords du Tage deux tours couronnées de créneaux, et des murs jaunis que le temps a ébrèchés ? Ecoutez ce que répond la légende. Là vécut jadis le roi Gralàfro, avec sa fille Graliana, éblouissante de beauté. Oharlemagne encore jeune y vint, et fut épris d'elle ; mais il rencontra un rival dans un roi maure géant qui le provoqua en duel. Charlemagne sortit vainqueur du combat, convertit Graliana au christianisme, et l'épousa. Les Tolédans croient à ce roman.
Encore quelques tours de roues, dans autant de minutes, et nous apercevrons Tolède, couronne monumentale placée sur une montagne de calcaire.
Sur le bord des rochers taillés à pic s'écroulent ses antiques fortifications et ses vieux châteaux. Toutes ces ruines sont suspendues sur nos têtes à une hauteur énorme, découpant sur le ciel bleu leurs silhouettes déchirées et leurs teintes brunes et fauves. Au temps de sa gloire, Tolède était la capitale du royaume des Groths, et comptait plus de 200,000 habitants.
Elle était une des villes les plus anciennes de l'Espagne, et fut le siège d'un grand nombre de Conciles pendant les sixième et septième siècles.
Un de ses rois les plus célèbres fut Recarôde qui rameua à la foi catholique toute la natiou des Yisigoths, et les Suêves tombés dans Terreur de Tarianisme.
Un des caractères les plus curieux de cette époque, c'est la part considérable que le roi prenait au gouvernement de TEglise, et l'influence que les évêques exerçaient dans le gouvernement du peuple.
La foi catholique est alors la loi fondamentale de l'Etat. L'Eglise prend une part directrice dans le gouvernement temporel, et les magistrats apprennent d'elle à bien administrer la chose publique. Les évêques sont les inspecteurs constitutionnels des magistrats.
Dans un Concile, tenu à Tolède en six cent trente trois, dans lequel siégaient soixante deux évêques sous la présidence de saint Isidore de Sévilli», il fut réglé et statué : que quiconque violerait le serment de fidélité au roi, ou conspirerait contre lui serait anathême, banni de l'Eglise et de tout commerce avec les chrétiens. En même temps, il est réglé que lorsque le Prince sera moii; en paix, les principaux de toute la nation, de concert avec les évêques, lui donneront un successeur.
Que cette législation semblerait étrange aujourd'hui !
Tout en rappelant ces souvenirs du passé, nous gravissons une rampe en pente douce qui longe les bords du fleuve, et je fredonne la vieille romance,
Fleaye da tage, etc, etc.
Comme il est joli, ce fleuve ! Quelle belle ceinture d'émeraude il fait à la vieille capitale des Castilles ! Il n'est pas large, mais il ne manque pas de profondeur, et ses flots
qui ont la couleur de la malachite ne reculent devant aucun obstacle. C'est en vain que la montasfne de calcaire se dresse devant eux, quand ils arrivent aux pieds de Tolède. Le fleuve charmant et charmé ne se détourne pas, il creuse son lit profond dans le roc déchiré, comme le Saguenay à travers les Laurentides, et, ne pouvant se détacher de sa ville bien-aimée, il en fait presqu'entièrement le tour. Il Tétreint dans ses bras, il la caresse, il reproduit son image dans le miroir de ses eaux, il l'abreuve, il la défend, il l'orne comme un bracelet ! Traversez la ville dans tous les sens, et vous arrivez toujours à un escarpement effrayant ; penchez- vous au bord de l'abime, et vous apercevez au fond les eaux sereines du Tage.
Oh! quelle ville merveilleuse et quel site enchanteur ! Tous les châteaux en Espagne que j'ai bâtis dans ma jeunesse, tous les rêves fantastiques auxquels mon imagination a donné des formes dans les vastes domaines de l'idéal ne sont pas illusoires. Ils existent, et je viens de les contempler.
Les voyages, les veilles, le travail, et — pourquoi ne l'avourais-je pas ? — les années, avaient un peu émoussé ma sensibilité, mais la vue de Tolède a ravivé toutes les fibres les plus délicates et les plus élastiques de mon être. Elle m'a rejeuni. Elle m'a donné plus d'émotions et d'enthousiasme que n'auraient pu le faire le plus mouvementé des drames, et le plus sublime des poèmes.
C'est qu'en réalité Tolède est une véritable épopée de pierre, où sont décrits trois âges de l'art, et qui chante le triomphé définitif du Christianisme sur l'Islamième.
Nous traversons le Tage sur le fameux pont d'Alcantara, en admirant la belle porte arabe qui le surmonte, nous passons sous la Pverta del so/, élégant monument d'architecture mauresque, et nous arrivons enfin, après une rude ascension, en face de l'Alcazar qui domine la ville. Le Tage miroite sous nos pieds, et la vieille cité déroule sous nos yeux son échàrpe de ruines, que le soleil a dorée.
L'Alcazar n'a de mauresque que le nom. C'est Un palais du temps de Oharles-Quint, formant un v^ste quadrilatère, dont les angles sont couronnés de tours formidables. La façade est très élégamment ornée, et. autour de la cour intérieure, sont suspendues deux rangées d'arcades, soutenues par deux colonnades gracieuses, et reliées entre elles par un magnifique escalier de marbre.
De l'Alcazar nous courons à la cathédrale. Quelle merveille ! On ne s'étonne plus quand on l'a visftée, qu'elle soit considérée comme une des plus belles du monde. L'extérieur n'a ni les proportions, ni l'élégance, ni les sculptures innombrables de la cathédrale de Burgos ; mais l'intérieur est plus orné, plus harmonieux, et rien n'égale l'admirable unité de ce monument.
Sa majesté étonne, sa beauté charme, et la richesse de ses ornements éblouit. L'œil ne se lasse pas de contempler, en se promenant du maître-autel au chœur, et du chœur aux chapelles. La magnificence s*allie à la beauté, l'élégance à la gravité, l'harnionie à la variété^ et chaque détail est un chef-d'œuvre. Comme dit Théophile, Gautier, le maître-autel seul passerait pour
— sf—
une église, et, quant au chœur, l'art gothique, sur les confins de la Renaissance, n'a rien produit de plus pur, dé plus parfait, ni de mieux dessiné.
Une des portes latérales conduit au cloître, dont le promenoir à arcades entoure un jardin oriental, et dont les murs sont couverts de grandes fresques. Nous le parcourons rapidement, et nous revenons à l'église dont nous avons peine à nous arracher.
En sortant de la cathédrale, nous entrons dans un dédale de ruelles tortueuses dont vous ne sauriez vous faire une idée. C'est à se demander parfois si l'on circule dans une ville, ou dans des catacombes. Car les maisons très hautes se rejoignent presque au-dessus de notre tête, et la ruelle se change, tantôt en escaliers qui paraissent conduire sous terre, et tantôt en spirales qui ramènent au jour. Ici, c'est la ville mauresque avec ses maisons sans fenêtres et ses portes basses à arcades, là c'est la ville du moyen-âge, avec ses fossés, ses créneaux, ses écussons et ses légendes.
Enfin, nous arrivons en pleine lumière devant une église gothique et un cloître : c'est San Juan de los Ret/s. Aux murs extérieurs sont suspendues de longues chaînes de fer que portaient les prisonniers chrétiens délivrés par la prise de G-renade, en 1492. Les tribunes de l'église, les piliers, les arceaux et les voûtes présentent un admirable coup-d'oeil. Mais le cloître est infiniment plus beau. C'est un joyau d'architecture et de sculpture à mettre dans un écrin. Aucune expression ' ne peut exagérer la beauté de ce monument qu'un écrivain proclamé majestueux comme un temple, magni-
fiqne comme un palais de roi, délicat comme un joujou, gracieux comme un bouquet de fleurs.
C'est dans ce monastère de Cordeliers que vint se renfermer un jour un jeune homme qui devait être une des plus pures gloires de l'Espagne. Il se nommait, Gonzalez Ximénès de Cisnéros.
Il avait étudié d'abord à Alcala, puis à l'Université de Salamanque, la théologie, la philosophie, le droit canon, le droit civil et les langues orientales. Après avoir professé le droit pendant quelque temps en Espagne, il était allé à Rome plaider ies causes des Espagnols devant les tribunaux ecclésiastiques.
Dans les deux pays, il s'était fait une grande réputation,, et Ton avait la plus haute opinion de son génie.
Quant il revint à Tolède, il se rendit bientôt célèbre comme prédicateur et directeur des âmes. Mais, sa popularité croissante lui ayant suscité des envieux, il se retira au couvent de Castagnar dans la plus complète solitude. Plus tard dans sa plus haute fortune il a souvent regretté cette paisible retraite de Oastagnar.
Un jour, il dût céder aux instances réitérées de la reine Isabelle de Castille, qui le choisit pour confesseur ; il revint chez les Cordeliers de Tolède, qui l'élirent Provincial.
Deux ans après, sur les pressantes sollicitations de la reine Isabelle, le Souverain Pontife le nommait archevêque de Tolède, et comme il refusait de quitter ce cloître, le Pape lui envoya six mois après l'ordre formel d'accepter la dignité épiscopale.
Ce n'était pas alors une dignité de mince importance ; car l'archevêque de Tolède était le seigneur temporel
d'uue quinzaine de villes, qu'il devait administrer et dont il nommait les gouverneurs et les magistrats ; et c'est ainsi que l'illustre religieux eut à promouvoir, à la fois, les intérêts de son ordre, ceux de son diocèse, et ceux du royaume
Mais des travaux plus importants encore réclamèrent bientôt sa rare activité et son vaste génie.
Ferdinand et Isabelle avaient enfin conquis le royaume de G-renade par les armes de Gronzalve de Cordone, le grand Capitaine. Mais il fallait affermir cette conquête, et ce n'était pas une œuvre facile, puisque la capitale même du royaume comptait encore plus de deux cent mille musulmans.
Ximénès conseilla au roi et à la reine d'aller fixer leur résidence à Grenade, et il dut les y accompagner ; car il était devenu l'homme d'Etat indispensable dans les circonstances difliciles que faisaient à l'Espagne ses récentes conquêtes.
C'est donc à Grrenade que nous retrouverons le grand homme.
A quelques pas du couvent des Cordeliers, nous traversons un petit jardin, et nous nous heurtons à un mur blanchi à la chaux. Une vieille femme nous ouvre une porte basse, et sous nos yeux s'allongent cinq nefs étroites, avec un beau pavé en mosaïque, et séparées par des colonnes et des arceaux mauresques.
Qu'est-ce donc que cet édifice étrange que rien à l'extérieur ne fait soupçonner ? Est-ce une synagogue, une mosquée, ou une église ? C'est tout cela, à la fois ; ou plutôt c'est bien un temple du Dieu vivant, mais qui
a appartenu au judaïsme et à l'islamisme, avant sa conversion et son baptême. — Tl est dédié à la Sainte Vierge, sous le vocable de Santa Maria la Blanca,
Cette course rapide à travers Tolède m'a jeté dans l'enthousiasme, et en redescendant vers la gare, je rêve du Cid et de Don Quichotte, et je les admire tous les deux, comme si le dernier avait été vraiment un preux chevalier.
O mon vieux Don Quichotte, je te demande pardon d'avoir ri jadis de tes aspirations et de tes utopies. Aujourd'hui je te comprends mieux, et je te plains. Ce merveilleux pays devait nécessairement enflammer ton imagination, et pousser à des actions extravagantes tous tes instincts généreux. Si Cervantes t'a si bien peint, c'est non seulement parce qu'il te connaissait, mais parce qu'il te ressemblait. Lui aussi était chevalier, et il avait formé bien des rêves impossibles. Tous les cœurs généreux, toutes les intelligences d'élite s'élèvent de terre, et cherchent dans des sphères imaginaires un idéal que la réalité ne peut leur offrir.
" En te ridiculisant, ô Don Quichotte, Cervantes s'est moqué de l'humanité tout entière ; mais il ne riait que pour s'empêcher de pleurer, et s'il revenait aujourd'hui sur terre, peut-être conjurerait-il noire siècle de s'arracher à la matière, et de revenir un peu à cet idéal que cherchait la chevalerie, et dont l'on se moque aujourd'hui.
Pendant que je me parlais ainsi à moi-même, le train se traînait paresseusement le long du Tage comme une salamandre monstrueuse. C'était Eossinante, et les
voyageurs ressemblaient tous au chevalier de la Triste Figure.
Ah ! c'est ici que j'exècre les chemins de fer. Je les trouve laids partout, mais au moins dans les autres pays du monde ils sont commodes, et ils vont vite. En Espagne, ils n'ont pas même cet avantage.
Ailleurs l'on peut dire que le progrès moderne fait des choses bonnes et utiles ; mais de belles choses, non. Le Seau est en décadence partout, et les voyages ont pour objet d'en contempler les ruines. Sans doute, on réussit encore à atteindre le joli, mais il vaut ce qu'il coûte, c'est-à-dire peu. Tout est à bon marché, parce que tout est faux. En fait de sentiments, comme en fait de bijoux, c'est le plaqué qui domine.
VIIT
AUX OORTÈS
Le ministère — Les partis — Contrebandiers et politiciens — Les orateurs — Emilie Castelar.
J'ai assisté à une séance des Oortès, que le roi est venu ouvrir avec la pompe «^t la solennité qui sont d'usage dans les pays constitutionnels ; mais je n'ai rien compris aux débats, non plus qu'à l'organisation des divers partis politiques qui composent la Chambre.
Les personnalités les plus marquantes du ministère sont M. Posada-Herrera, président du cabinet, M. Lopez Dominguez, ministre de la guerre, et M. Moret, ministre de rintériemr. J'avais une lettre d'introduction pour* ce dernier ; mais par une suite de malentendus, qui arrivent souvent en voyage, je n'ai pu le rencontrer.
C'est un ministère de coalition. M. Moret est un radical rallié à la monarchie, et il représente ce qu'on appelle la gauche dynastique. M. Lopez Dominguez est le neveu du maréchal Serrano, et représente les serranistes. M. Posada-Herrera tient le milieu entre les deux groupes rivaux des libéraux dynastiques.
L'ancien ministère se composait surtout de conservateurs centralistes et de libéraux constitutionnels ; mais je ne puis pas même me rappeler les noms des nombreuses fractions qui composent tous ces partis. N'est-
ce pas malheureux de voir ce peuple si catholique se diviser ainsi pour la politique ?
Il va sans dire que les partis s'accusent réciproquement, ici comme ailleurs, de corruption et de malhonnêteté.
Il y avait jadis en Espagne beaucoup de contrebandiers, qui ne voyaient aucun mal dans le métier qu'ils exerçaient. " Nous volons le gouvernement, disaientils, mais le gouvernement nous vole le premier avec ses taxes et contributions " ; et ils citaient ce proverbe andaloux : ** celui qui vole un voleur gagne cent ans d'indulgence ! "
Les politiciens d'Espagne raisonnent peut-être comme les anciens contrebandiers. Au reste, dans certains pays, qui ne sont pas dans la lune, je connais des hommes politiques qui ne sont ni Espagnols, ni contrebandiers, et qui ne sont pas plus scrupuleux avec le gouvernement.
Les Andaloux disent encore : " trois choses forment un homme, la science, la mer et la maison du roi ! "
Pourquoi la maison du roi ? Parcequ'elle représente la faveur, et contient les caisses de l'Etat.
Mais quittons le . terrain glissant de la politique, et parlons plutôt littérature.
Je me suis fait montrer les principaux orateurs de l'Espagne contemporaine : Canovas, l'un des hommes les plus remarquables de l'Europe, Pidal, brillant représentant des Carlistes, Rios Eosas, Martos, Rodrigue:;, et surtout Emilio Castelar, que les Espagnols proclament le plus grand orateur de l'Europe.
C'est un vif regret pour moi de n'avoir pu l'entendre, et je ne puis que reproduire ce que d'autres en ont dit- Yoici comment de Amicis l'a jugé :
'* Il est la plus complète expression de l'éloquence espagnole. Il pousse le culte de la forme jusqu'à l'idolâtrie ; son éloquence est une musique, son raisonnement est esclave de son oreille ; il dit une chose ou ne la dit pas, ou la dit dans un sens plutôt que dans un autre, selon qu'elle convient ou non à la période ; il a une harmonie dans la tête, et la suit ; il lui obéit, il lui sacrifie tout ce qui pourrait l'offenser ; sa période est une strophe, il faut l'entendre pour croire que la parole humaine, sans rythme poétique et sans chant, puisse arriver aussi près de l'harmonie du chant et de la poésie. Il est plus artiste qu'homme politique ; il a de l'artiste non-seulement l'esprit, mais encore le cœur : un cœur d'enfant, incapable de haine ou d'inimitié. Dans tous ses discours on ne trouverait pas une injure ; dans les Cortès il n'a jamais provoqué une sérieuse querelle personnelle, il ne recourt jamais à la satire, il n'emploie jamais l'ironie ; dans ses plus violentes philippiques il ne verse pas une goutte de fiel, et la preuve c'est que, républicain, adversaire de tous les ministres, journaliste militant, accusateur perpétuel de quiconque exerce un pouvoir, et de quiconque n'est pas fanatique de liberté, il ne s'est fait haïr de personne. Et c'est pour cela qu'on jouit de ses discours et qu'on ne les craint pas ; sa parole est trop belle pour être terrible, son caractère
trop sincère pour qu'il puisse exercer une influence
politique ; il ne sait pas jouter, comploter, conduire
sa barque ; il n'est bon qu'à plaire et à briller ; son éloquence est d'autant plus grande qu'elle est plus tendre, et ses plus beaux discours font pleurer. Pour lui, la chambre est un théâtre. Comme ces poètes qui improvisent, pour avoir l'inspiration pleine et sereine, il a besoin de parler à telle heure, sur tel point déterminé, et avec telle latitude de temps devant lui. Aussi» le jour où il doit parler, il prend ses mesures avec le président de la chambre. Le président s'arrange de façon à lui donner la parole au moment où les tribunes sont garnies, et où tous les députés sont à leur poste ; les journaux annoncent la veille au soir qu'il doit parler, pour que les dames puissent se procurer des billets ; il a besoin d'être écouté. Avant de parler, il est inquiet, il ne peut poser nulle part ; il entre dans la chambre, il en sort, il rentre, sort de nouveau, erre dans les corridors, va feuilleter un livre dans la bibliothèque, s'échappe au café pour boire un verre d'eau, semble saisi par la fièvre : il croit qu'il ne pourra pas coudre deux mots ensemble, qu'il fera rire, qu'il sera sifflé ; il ne lui reste pas dans la tête une seule idée nette, il a tout confondu, tout oublié. — Comment va le pouls ? lui demandent en souriant ses amis. Le moment arrive : il monte à son banc, la tête baissée, tremblant, pâle comme un condamné qui marche à la mort, résigné à perdre en un seul jour la gloire conquise entant d'années, et au prix de tant de fatigues. En ce moment ses ennemis mêmes ont pitié de son état. Il se lève, regarde autour de lui et dit : " Senores ! " Il est sauvé : son courage se raffermit, son esprit s'éclaire.
sou discours se recompose dans sa tête, comme un air oublié ; le président des Certes, les tribunes disparaissent, 'il ne voit plus que son geste, il n'entend plus que sa voix, il ne sent plus que la flamme irrésistible qui le brûle, et la force mystérieuse qui le soulève. Il est beau de l'entendre dire : " Je ne vois plus les murs de la salle, je vois des peuples et des pays lointains que je n'ai jamais vus." Et il parle pendant des heures, et pas un député ne sort, personne ne bouge dans les tribunes, pas une voix ne l'interrompt, pas un geste ne le distrait ; même quand il manque au règlement, le président n'a pas le courage de l'interrompre ; il fait briller à son aise l'image de sa république vêtue de blanc et couronnée de roses, et les monarchistes ne se risquent pas à protester, parce qu'ainsi vêtue ils latrouA'-ent belle, eux aussi. Castelar est maître de l'assemblée : il tonne, il éclate, il chante, il brille comme un feu d'artifice, il fait sourire, il arrache des cris d'enthousiasme, il achève au millieu d'un tonnerre d'applaudissements, et s'en va la tête à l'envers. Tel est ce fameux Castelar, professeur d'histoire à l'Université, écrivain fécond dans les questions de politique, d'art, de religion ; publiciste qui gagne cinquante mille francs par an dans les journaux d'Amérique, académicien élu à l'unanimité par t'Academia Espanola, montré avec admiration dans les rues, adoré du peuple, aimé même par ses ennemis politiques, jeune, beau, un peu vain, généreux et heureux."