A travers l'Europe [microforme]
On a souvent dit que la vie est un voyage. On peut dire éga. lement que voyager c'est vivre dou blement, vivre dans le présent et dans le passé.
8 pays que l'on traverse, les peuples que l’ Monuments que l’on admire, mélent aux choses
un monde évanoui, et doublent en quelque sorte l’activité in. tellectuelle pour la nourrir à
la fois des spectacles du présent et des souvenirs du passé.
Pendant huit mois j'ai vécu de cette double vie, autant que j'ai pu les impressions diverses qui se sont succédé dans mon esprit. l'ai fait ce travail pour moi-môme afin de refaire quelqnefoi: “ la pensée ce voyage qui m'a apporté tant ai cru qu'il ne serait pas
Un coudoie, les du présent tout
et j'ai soté
sant intérêt pour ines compatriotes.
Il y a une classe de lecteurs aux lièrement, et'qui me comprendront l'Europe comme moi, souvenirs personnels.
Ceux-là me suivront e étrangère, et la lecture d
quels je m'adresse particu- ; Ce SOnt ceux qui ont visité et auxquels mon livre rappellera bien des
n quelqué sorte des yeux sur la terre êé mes impressions ravivera les leurs.
À. B. Rouruien.
À BORD DU SARMATIAN.:
L y a six jours que nous avous laissé Québec; mais
il me semble qu'il y en a bien davantage, tant les trois derniers jours m'ont paru longs !
Le départ du Canada par le fleuve a cela d'agréable qu'une navigation paisible de quelques % jours nous habitue au navire, à sa population, à ses coutumes, à sa vie. |
Jusqu'au Détroit de Belle-Isle le voyage a été charmant, Une
+ Depuis ce premier voyage en Europe j'ai traversé plusieurs fois l’Atlantique à bord d'autres steamers de la ligne Allan, et notamment à bord du Parisian et du Sardinian, et je me plais à réconnaitre les précieux avantages que cette ligne offré aux voyageurs,
La route suivie par ses steamers est la plus courte entre l'Amérique et l'Europe, et ce qui en fait l'inappréciable avantage c'est qu'elle n'a vraiment que cinq jours de mer. Les trois autres jours, dont se compose ordinairement la traversée, employés à descendre ou remonter le fleuve Saint- Laurent, offrent toutes les jouissances d'une navigation paisible et pitto. resque,
Les navires de la ligne Allan possèdent toutes les garanties de sécurité, de comfort et derapidité que l’on peut désirer,
Le Parisian est un véritable palais flottant, dont l'installation est luxueuse, Le salon, placé au centre du navire, est le plus vaste et le plus stable peut être qui existe sur l'océan, Le steamer lui-même, très large et très puissan., est d’une solidité étonnante à la mer.
La ligne Allan, dont les Canadiens ont droit d'être fers, est aujourd'hui florissante, et posséde des bureaux ouverts dens les principales villes d'Amé. rique et d'Europe,
brise légère enflait les voiles, et nous filions régulièrement plus de trois cents nœuds par vingt-quatre heures.
Mais là finirent le calme et la sécurité, comme aussi l'entraiu et la bonne humeur des passagers. *
La brise plus forte tournait au Nord-Est. Quelques icebergs entraient dans le golfe et passaient à nos côtés, semblables à d'immenses blocs de marbre blanc, tantôt coniques, tantôt carrés ou dentelés. La nuit vint. Elle vient toujours trop tôt à bord. J'aimerais une navigation sans nuit. Le voisinage de l'Océan se faisait sentir et nous n'étions pas sans inquiétude sur la journée du lendemain. :
Le jour suivant, il est sûr que ce n’est pas le soleil qui nous réveilla ; carilne parut pas. Un vent du nord violent nous battait les flancs, et des légions de nuages gris, rapides comme des chasseurs à cheval, accouraient en rasant le bout des mâts, et s'élançaient à toute vitesse au bout d’un horizon rétréci. La mer houleuse semblait jouer avec le navire et prendre plaisir à nous ballotter comme des colis.
Le mal de mer, qui est un affreux compagnon de voyage, ne tarda pas à s'installer à bord. Nous luttâmes courageusement contre lui, et nous passâmes encore la journée sur le pont. Mais la gaîté avait disparu avec le teint frais et rose, et tout le monde paraissait affectionner particulièrement la position horizontale,
Le lendemain, nous étions presque tous gisant sur le champ. de bataille, bien forcés d'avouer notre défaite. Mais nous jurions une belle haine à la mer,et nous lui crachions souvent à la figure les flots de notre mépris.
Au fond de ma cabine, où le scélérat m'avait roulé, je me suis souvent représenté lPOcéan comme un monstre gigantesque, de forme sphérique, n'ayant ni têle, ni queue, ni bras, ni jambes. mais tout gueules. A quelqu’endroit qu’on Île regarde, s'ouvre en criant.une gueule immense, capable d'engloutir un navire tout entier.
Un hollandais, M. Jansen, a dit que la première impression que l'oh éprouve sur la mer est le sentiment de l’abime.
C'est bien cela, j'ai senti l’abime, èt j'avoue que cette sensation n’est pas agréable.
J'ai toujours beaucoup aimé la mer... quand j'étais sur terre. C'est une illusion poétique que j'ai dù jeter par dessus bord avec quelques autres. :”
Une jeune fille m'a demandé ce matin d’écrire dans son album. C’est à peine croyable et cependant c'est vrai, les jeunes
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filles ont des albums jusque sur les mers. Celui-là se compose de questions auxquelles il faut répondre. Eh bien ! à cette question : Quelle chose dans la nature aimez-vous le plus ? j'ai ré pondu : “ La mer, vue du rivage.” | *
Aussi suis-je tout-à-fait en faveur de la navigation sousmarine du Nautilus racontée par Jules Verne. C’est là la vraie navigation que j'espère voir réaliser avant de mourir. En lttérature, en politique, en jurisprudence, je n’4i jamais aimé nager entre deux eaux ; mais pour traverser l'Atlantique, il me semble que je m'accommoderais de ce juste milieu puisqu'on peut s’y moquer de la vague et du vent,
Soyons juste, et reconnaissons que la mer et le zéphir sont charmants. J'aime les pu’: : nts qui nous- laissent ignorer leur force, et qui nous caresseun quand ils pourraient nous détruire.
Ce matin le temps s’est fait humain. Ce n'était plus ce brouillard gris, indécis, humide qui vient on ne sait d’où, et qui s’élance on ne sait où. Les nuages se dessinaient, se soulevaient, prenaient des teintes diverses, se promenaient plus lentement, et laissaient apercevoir vers le Nord un petit coin du ciel. L'air était plus pur et plus chaud.
Bientôt le vent s’est apaisé et la mer s’est aplanie. Toute la gaîté revient, les tables sont regarnies de convives, et le pont se ranime.
Il était temps, car nous avions une mine piteuse. A force de mordre dans le citron, qu’on nous avait recommandé contre la maladie, nous en avions pris la couleur Et puis, quand, en se mettant à table, on voyait les verres, chancelant avant même qu'ils ne fussent remplis, et les convives titubant lorsque les bouteilles n'étaient pas encore ouvertes, l'appétit était facile à satisfaire.
Mais voilà la mer qui ondule sous une jolie brise du Sud Ouest; et nous avons eu un coucher de soleil plein de pro-, messes.
Le firmament, toujours un peu triste, s’est tenu caché pres
‘ que tout le jour derrière une épaisse muraille de nuages; mais
vers le soir il a soudainement montré le: bas de sa robe bleue à
l'occident. Quelle pureté! Quelle limpidité ! Quelle transpa-
rence inimitable dans ce Bleu du firmament!
À mesure que le soleil descendait à l'horizon, le voile de Ruages se soulevait lentement comme le rideau dun grand
-théâtre à la rentrée d’un grand acteur. Quand il parut, ce fut | un éblouissement.
Puis, on le vit s'avancer majestueusement dans l'espèce d’hé-
micycle d'azur que les nuages lui formaient, et toute la surface de la mer s’embrasa de ses feux. Bientôt les nues s’enflammèrenñt à leur tour, et tout l'horizon parut enveloppé d’un immense incendie. ke 61
Mais l’astre de feu descendait toujours, brûlant tout sur son passage, et je le vis enfin s’enfoncer lentement dans les vagues incandescentes. La mer s'assombrit par degrés, pendant que les nuages s'allongeaient sur les pans du ciel comme d'immenses tisons encore flamboyants. Peu à peu leur éclat diminua, l’horizon devint pâle, les reflets s’éteignirent, et tout se uança de la couleur terne et sombre de la mer.
Deux heures après la scène avait changé de décors.
Le couchant rentrait dans la nuit, et l'Orient s'illuminait à son tour de clartés pâles et douces. La lune presque pleine se levait en souriant, et s’élançait à la poursuite du soleil, auquel elle doit sa lumière. Des nuées légères et vaporeuses s’ecartaient en rougissant sur son Passage, ei ses rayons clairs jouant sur les vagues y traçaient des dessins fantastiques et en faisaient jaillir des paillettes d'argent. mr
Debout sur le pont du navire, j'ai contemplé ce spectacle qui ravissait, et je mé suis laissé entraîner sur la pente de la rêverie.
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n Pourquoi? Parce qu’elle est immense, et que e nous aimons ce qui est grand. La grandeur est Va : & un besoin de notre œil comme de notre cœur! &dy Nous sentons une véritable allégresse quand STE nous avons sous les Yeux l’immensité, l'infini, l'étendue sans rivages de la mer, la profondeur sans limites du flrmament! C'est l'âme sans doute qui communique au Corps ce désir d'aller au-delà de la matière] D'ailleurs, la mer est le miroir du ciel, N ’est-ce pas assez pour que nous-la trouvions belle ? Mais elle ne réfléchit le ciel que dans le calme, comme l'âme humaine ne réfléchit son modèle que dans la paix, Daus le calme elle est limpide et pure. Elle se laisse voir à des profondeurs inconnues. Elle reflète toutes les plus riches -vouleurs du firmament, toutes les clartés et tous les astres du ciel; elle berce amoureusement le navire, comme une mère son enfant, et lui permet de traverser sain et sauf ses immenses et dangereuses solitudes.
Mais quand elle entre en fureur, elle devient horrible à voir. Sa surface sombre, hérissée, entrecoupée d'abimes sans fond, se soulève à des heuteurs immenses et se creuse à des profondeurs vertigineuses. De toutes parts ses vagues accourent en mugis, sant, elles se rassemblent, elles s’entassent, elles entourent le navire comme une tourbe hurlante; elles l’assaillent, elles le secouent, elles le frappent, elles l'envahissent, elles l'inondent d’écume, et sa résistance redouble leur fureur, C’est alors que le navire a besoin d'être solide et bien dirigé pour n'être pas euglouti !
LA TRAVERSÉRE +
De même en est-il de l'humanité. Quand elle est en paix avec elle-même et avec son Créateur, elle offre à nos regards un spectaele admirable de tranquillité et d'harmonie. Elle réfléchit le ciel en reproduisant dans ses codes et ses institutions les lois de Dieu avec leurs éternelles clartés. Elle nous laisse voir dans ses flots les écueils que la nature y a semés, et que nous devons éviter pour traverser la vie, elle nous soutient et rons ouvre un chemin pour parvenir au port, :
Mais que son aspect est différent quand elle devient la proie des tempêtes sociales et des révolutions ! Les ténèbres du doute l'envahissent, la vérité s'éclipse, Les passions, les intérêts, les ambitions, se soulèvent, se heurtent, se coalisent, et la guerre de destruction commence. Hélas] À quels tristes naufrages nous sommes alors exposés !
La mer et l'humanité engendrent elles-mêmes les orages qui les troublent si profondément. Comme l'Océan donne naissance æux nuages qui font les tempêtes, ainsi les peuples sont les artisans de leur propre perdition !
Mais les nuages ne s'élèvent pas des étangs et des ruisseaux et les révolutions ne naissent pas dans les petites campagnes et les villages. Ce sont les grandes agglomérations d'hommes qui bouleversent les sociétés. Multitudo mater est sedilionis, dit saint Jean Chrysostome ! .
Les flots et les hommes sont également tumultueux., Pour soulever les premiers, il y a le vent! Pour agiter les seconds, il y a la liberté ! :
Le vent et la liberté se ressemblent. Tous deux sont difficiles à saisir, plus difficiles encore à 8ouverner.: Tous deux sont bru. anis el soncres, irréguliers et impérieux, bienfaisants parfois et parfois destructeurs, nécessuires cependant, et poussant en avant quand ils sont bien dirigés ! Rageurs par nature, brisant se qui résiste et courbant ce qui plie. :
La mer qui s'abandonne à la fureur du vent va se briser sur les écueils, et l'humanité emportée par la liberté mal comprise se heurte aux révolutions qüi la déciment.
+ Or malgré, toutes ces analogies, il y a entre la vague et l’homme une disemblance fondamentale. L'une ne franchit Jamais les limites que Dieu lui a tracées, tandis que l’autre dé. passé constamment les bornes mises à sa liberté,
elle est en paix avec re à nos regards un monie., Elle réfléchit s institutions les lois le nous laisse voir semés, et que nous Jus soutient et ons
Île devient la proie 8 ténèbres du doute ns, les intérêts, les alisent, et la guerre s tristes naufrages
êmes les orages qui Océan donne naissi les peuples sont
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est sedilionis, dit
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