PREMIÈRE PROMENADE
"AVOUERAI candidement que j'éprouvai une
| ] , grande allégresse à mon réveil, en pensant que j'étais à Paris.
Les Parisiens, c’est-à-dire ceux qui naissent et vivent dans Paris, ne comprendront pas cela. Mais il en est bien autrement pour un touriste canadien, c’est-à-dire, pour un voyageur qui a du sang français dans les veines, qui est né à 1500 lieues de la France et qui ne l'a jamais vue !
Dès sa plus tendre enfance il a entendu parler de cette an. cienne mère patrie, où ses ancêtres ont vécu. Il a appris son histoire, il s’est réjoui de ses gloires, il s’est affligé de ses mal. heurs, il s’est même exagéré sa grandeur, et le rêve de ges jeunes
années a été de voir Paris, la capitale de sa France tant aimée,
Par leurs journaux, par leurs livres, il a connu, étudié, admiré, les écrivains, les penseurs, les hommes d'Etat que Paris voit éclore, grandir et s'éteindre, et son imagination les lui a repré. sentés tous—j'en suis un peu revenu—comme des géants, ou des êtres surhumains !
Et soudain, un beau matin, il s'éveille dans une chambre d'hôtel, il court à la fenêtre, et il aperçoit en face de lui les Tuileries !
Jugez de son émotion.
La mienne fut vive. Mais puisque j'ai avoué cet enthousiasme d'enfant, on me permettra d’avouer aussi que le désenchante. ment ne s’est pas fait attendre,
Hôtel-du-Louvre, ce sont
niforme maçonnerie qui fait face à la rue de Rivoli, et qui n’est pas assez haute, ni assez ornée, c’est le Palais des Souverains de la France ?
Je m'attendais à autre chose. Cette première impression fut heureusement modifiée lorsque je vis l’autre façade du palais et les divers pavillons qui le composent.
J’entrai dans le jardin, ouest du Palais,
O désolation! C'est un amas de ruines noircies par la flamme, Quels sont donc les Vandales qui ont incendié ce grand édifice ? Hélas! Ce ne sont pas des Vandales, ce sont des Français qui placèrent dans ces murs des barils de poudre et des matières . inflammables qu’ils arrosèrent de pétrole, et qui y mirent le feu. Voilà ce que la Révolution, qui se nomme aussi civilisation, sait accomplir : elle change en barbares les hommes civilisés !
Il était sans doute bien beau ce jardin des Tuileries que le
et je jetai un Coup d'œil sur la partie
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les allées et les char long des plates-bandes fleuries, à l'o
Une date néfaste et une vision atiristante hantaient surtout ma mémoire.
Il me semblaït voir l'infortuné Louis XVI et sa famille son. tant des Tuileries, où ils ne devaient plus revenir, et traversant ce jardin le 10 août 1792, pour se rendre au manège où siégeait alors l’Assemblée, Je voyais le jeune Dauphin marchant à côté de sa mère et Poussant de ses petits pieds devant lui les feuilles sèches qui jonchaient déjà les allées — co qui faisait dire au roi: ‘ Les feuilles tombent de bonne heure cette année |”
Je me suis rendu à l'endroit où se trouvait le manège, et je
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me suis représenté les trois jours d’angoisses indicibles que la famille royale y passa, les séances orageuses de cette assemblée qui prononcça la déchéance, et qui décréta que la famille royale fût transférée à la Tour du Temple.
C’est de cette dernière station douloureuse que le fils de
saint Louis devait être conduit à l'échafaud quelques mois après !
Cest aussi dans ce jardin que le 8 juin 1794, fut célébrée la Fête de l’Etre Suprême, dont Robespierre fut le pontife. [oi s'élevait l'amphithéâtre où il monta, entouré par la Convention, et d’où il prononça deux discours qui auraient fait dormir debout, s'ils avaient duré plus longtemps.
L'extrémité ouest du jardin s'ouvre sur la Place de la Con- * corde, et j'y entrai. J'ai lu souvent que c’est la plus belle place du monde, mais je crois qu’on aurait dû se contenter d'écrire qu’elle en ‘est la plus vaste, Ses proportions en effet sont immenses, et quoique décorée d'un obélisque, de fontaines, et de statues, elle a encore l'aspect d’une campagne un peu déserte.
Ce qu’on y voit de plus beau c’est ce qui n’y est pas : à droite la Madeleine, dressant au loin son portique élevé, à gauche, au-delà de la Seine, le Corps Législatif avec sa rangée de grandes colounes, d'un côté la belle avenue des Champs-Elysées se terminant à l’Arc-de-triomphe, et de l’autre côté le vaste Jardin des Tuileries, bordé par les murailles sombres du palais in-
cendié.
Cette place portait avant la Révolution le nom de Louis XV, En contemplant l'obélisque, il m’est venu à l’idée que ce colos. sal monolithe, apporté des bords du Nil, avait peut-être été placé là pour cacher l'ineffaçable tache de sang, que le sol devait garder. Car c’est ici que s'éleva la guillotine en 1793. C’est ici que la nation française a commis son plus grand crime, el que le sang de son roi retombant sur ses enfants, comme le sang de Jésus sur le peuple juif, a fait descendre du ciel un. châtiment qui dure encore. Aussi l’obélisque, au lieu de cacher le sang et de faire oublier le crime, semble au contraire en marquer l'endroit et en perpétuer le souvenir, C’est un doigt vengeur montrant aux générations qui passent le ciel où monta
Je fils de saint Louis, et d'où descend la foudre qui frappe de
temps en temps la France. F8 Dans une de ses premières poésies, à l’époque où il défendait
la monarchie, Victor Hugo rappelle le passage triomphal de Marie Antoinette, !e jour de ses noces, sur’celte place funeste :
“ C'est bien ici qu’un jour, de soleil inondée,
La grande nation dans la grande cité
Vint voir passer en Pompe une douve beauté | Ange à qui l'on rêvait des ailes repliées !
Vierge la veille encor, des jeunes mariées
Ayant l'étonnement et la fra iche pâleur ;
Qui reine et femme, étoile en même temps que fleur, Unissait pour charmer cette foule atteadrie
Le doux nom d’Antoinette au beau nom de Marie! Son prince la suivait, ils souriaiént entre eux
Et tous en la voyant disaient : qu'il est heureux | ”
Et le poète termine ainsi :
“ Louis Seize, le jour de sa noce royale,
Avait déjà le pied sur la place fatale
Où, formé lentement au soufïle du Très-Haut,
Comme un grain dans le sol, germait son échafaud !*
Laissant derrière moi la place lugubre qui rappelle iant de tragédies, je m’aventurai dans les Champs-Elysées. C'est une belle promenade plantée d'arbres et de fleurs, percée d'une immense avenue, sillonnée d’équipages, parsemée de cafés, de kiosques, et de petits théâtres. La perspective en est très belle
A droite s'élève, au milieu d’un massif d'arbres, l'Elysée-Bour. bon, joli palais qui appartenait, au milieu du XVIIIe siècle, à la marquise de Pompadour, dont les Canadiens tiennent la mémoire en si grand mépris. Il sert aujourd'hui de résidence au président de la République,
Le Président a pour voisins des hommes qui par les idées
qu’ils représentent forment avec lui uu groupe étrange. Ce sont : le duc d’Aumale, personniflant la royauté; M Rouher, représentant l'empire ; et M, Rothschild, le roi de la finance. Lequel de ces quatre pouvoirs est le plus solide ?
C'est triste à constater, mais il n’est pas douteux que le roi de l'avenir est celui de la finance.
C'est au Palais de l'Elysée que vint, dans la soirée du 20 juin 1815, Napoléon Ier de retour de Waterloo. C'est 1à qu’il abdiqua deux jours après, et que, victime de la trahison et de la faiblesse, il comprit qu’il devait quitter Paris pour n’y plus rentrer. De l'Elysée il se rendit à l'a Malmaison, où s'étaient écoulées les plus belles années de sa vie. Il Y passa quelques jours en
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Compagnie de la reine Hortense, buvant silencieusement la Coupe d’amertume que la Providence lui versait, accoutumant son esprit au grand sacrifice qui lui était imposé, parlant avec attendrissement de Joséphine qu'il avait sincèrement ai mée, et jetant des regards sans espoir sur un avenir chargé de nuages ; puis, il dut quitter la France, pour n’y revenir que vingt ans après dans le char de triomphe de la mort, qui le déposa suus le dôme des Invalides !
= Napoléon IIL vint aussi habiter ce palais, en devenant président de la République, et c’est au milieu d’un bal, dans la soirée
du {er Décembre 1 851, qu’il donna les derniers ordres qui
devaient assurer le succès du coup d'Etat du lendemain,
Tout en rappelant ces souvenirs historiques, je suis arrivé à l'Arc-de-l'Etoile, où viennent Converger un grand nombre d’avenues el de boulevards.
Cet arc de triomphe est le plus colossal qui existe, C’est un poême de pierre où restera écrite pour les générations futures toute l'épopée napoléonienne, et qui pendant des siècles chantera la gloire militaire de la France.
Il s'élève solitaire au sommet d’une colline, et lorsqu'on s'éloigne de Paris, c’est lui qu'on aperçoit de loin rayonnant comme une étoile au-dessus de la grande ville, et l'on se dit: c'est la Porte-des-Géants de la grande armée |
Je revins à mon hôtel par le Trocadéro en longeant les bords de la Seine, sillonnée de bateaux-mouches. J'admirai les ponts qui la traversent, je fis le tour des Tuileries et du Louvre aux-
quels je reviendrai, et je rentrai charmé de cette première promenade,