‹ A travers l'Europe [microforme]Chapitre 38 sur 49 · LA CHAIRE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

LA CHAIRE CATHOLIQUE

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RURPES voix de Paris sont nombreuses, 21 l'étranger qui > voudrait les entendre toutes devrait faire dans celle ville un très long séjour.

Je me félicite d'en avoir entendu un bon nombre, s’élevant, les unes de la chaire catholique, d'autres de différents cercles littéraires, et les dérnières des théâtres.

Je veux vous dire en quelques pages, lecteurs, ce que les unes et les autres m'ont appris.

Il y a deux grands genres de conférences: les conférences religieuses, dans les églises, et les conférences littéraires, scientifiques, sociales, ou religieu:»s, dans les cercles.

J'aborderai séparément ces deux genres, et j'esquisserai à grands traits les orateurs qui s’y sont le plus distingués, spécialement ceux que j'ai eu le bonheur d'entendre.

Et tout d'abord, veuillez bien me suivre à Notre Hame de Paris. Là s'élève une chaire qui estsans doute la pius illustrée de ca siècle, puisq‘’on y a vu monter successivement les P. P. Lacordaire, de Ravignan, Félix, Hyacinthe et Monsabré.

Les deux premiers scat morts, mais leur gloire et leurs en-* :

seignements ont survécu. M. Loyson vit encore, hier à Genève, avjourd’hui à Paris, demain à Salt-Lake city peut-être ; mais le père Hyacinthe n'est plus vivant, et l'Eglise a plus de raison

de le pleurer que sil était mort corporellement. Il m'a été donné d'entendre les deux survivants de ces illustres conféren. ciers, le P. Félix et le P. Monsabré, et je veux essayer de vous peindre en quelques coups de crayon ces deux princes de l’éloquence sacrée,

On connaît ce lieu commun de collége : “ Nascuntur poetæ, fiunt oratores.” [1 n’est pas vrai à la lettre et s’il arrive quelquefois qu'à force de travail un homme devienne orateur, il est plus fréquent de rencontrer parmi les orateurs des hommes qui sont nés tels. Pourquoi? parce que si l’on peut être poète sans être orateur, l’on ne peut guère être un grand orateur sans être un peu poète.

Je me hâte de dire que c’est là une règle générale qui admet des exceptions, et tous ceux de mes lecteurs qui ne sont pas poètes ont droit de se ranger au nombre des exceptions, et de cueillir la palme de l’éloquence.

Lacordaire fut un véritable orateur : mais il était né avec ce don, et dès son plus bas âge sa bonne, nommée Colette, raconte qu'il faisait déjà des sermons dans une petite chapelle que sa mère lui avait arrangée, mais des sermons pleins de véhémence et d'action. Et comme l'affectueuse Colette l'interrompait, un

jour pour le prier de parler moins fort, de crainte qu'il ne s’enrhumât: ‘ Non, non, s’écria le terrible enfant, il se commet ‘trop de péchés, je parlerai 1”

Ni le P. Félix, ni le P. Monsabré n’ont reçu du ciel, au même degré que le père Lacurdaire, ce don naturel de l'éloquence ; mais tous deux ont plus de culture que lui.

C'est à la Madeleine que j'ai pu entendre le père Félix. La grande et belle église suffisait à peine à contenir la société choisie qui s’y était donné rendez.vous, et qui avait à sa tôle la maréchale de MacMahon. La réunion avait pour objet de venir en aide à je ne sais plus quelle œuvre de charité, et la Maréchale Présidente y fit elle-même une quête.

L’illustre jésuite monta en chaire, et prit pour texte ces paroles de Jésus-Christ : Tu divisii, ego sum filius Dei, ” C'est dire qu'il paria de la Divinité de Jésus-Christ, Naturellement, l’orateur ne pouvait aborder qu’un seul aspect d’un sujet si vaste, et il se borna à démontrer que nier la divinité de Jésus Christ, c'est faire üe lui un insensé ou un scélérat !

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IL est indéniable, en effet, que Jésus-Christ, pendant sa vie mortelle, a souvent affirmé, dans les circonstances les plus s0lennelles, qu'il était le Fils de Dieu. C'est en cette qualité qu’il a posé devant le monde comme révélateur, comme thaumaturge, et comme réformateur. C'est en cette qualité qu'il a promulgné ua enseignement nouveau, qui est devenu la loi de l'humanité tout entière. C'est en cette qualité qu'il a apporté la guerre parmi les hommes et révolutionné l'univers, qu'il a armé les frères contre les frères, les enfants contre les pères, et qu’il a livré à la mort des milliers et des milliers de martyrs.

Eh bien, s'il n'était pas Dieu, que faut-il penser de lui ?—Ou il croyait l'être, et alors il faut l'assimiler à ces infortunés que l'on rencontre dans les asiles d'aliénés, et qui se croient empereurs ou rois! Ou bien il savait qu’il ne l'était pas, et dans ce Cas c'est un imposteur qui a trompé l'humanité, et qui doit porter la responsabilité de millions de crimes!

Et cependant les négateurs de la divinité, Strauss, Renan, Havet et les autres s'inclinent avec respect et admiration devant Jésus. Ilsle proclament le plus grand des prophètes, le sage entre les sages, le bienfaiteur de l'humanité, et ils lui élèveraient

volontiers une statue avec cette inscription: Au plus grand “ des génies ! ”

Insensés, la contradiction et l'hypocrisie sont trop manifestes. Si Jésus n’a pas droit à un temple, il ne mérite pas une statue, et le gibet n’était pas assez pour punir sa témérité !

Mais non, une telle hypothèse, un tel blasphôme nous jette dans un labyrinthe d’impossibilités, de contradictions et de ténèbres, dont il est impossible de sortir sans se prosterner devant Jésus pour lui répéter cette parole de Pierre :

Oui, vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant.

Tel est le pâle résumé de cette conférence du P. Félix, qui pendant une heure nous a tenus suspendus à es lèvres. :

Le P. Félix est de taille moyenne, un peu au-dessous de la moyenne peut-être ; c'est du moins l'effet qu’il produit lorsqu'il arrive en chaire ; mais en parlant il grandit à vue d'œil. JIla un port noble, une belle tête, des traits réguliers, des yeux pleins de flamme, mais de cette flamme douce que la lampe solitaire répand dans le sanctuaire.

Son front est haut, sa lèvre mince, et tout son visage a une

grande expression de douceur et d'affabilité, ce qui ne l'empêche pas de mettre dans son débit beaucoup d'action et d'énergie.

Son éloqnence n’a pas la hardiesse, disons ler témérités de Lacordaire, ni ces mouvements inattendus qui enlèvent un auditoire. Il ne possède pas non plus, comme le grand dominicain, cette espèce de fluide qui circule comme un courant électrique entre l’orateur et ceux qui l’écoutent,

Mais s’il s'élève moins haut, il est aussi moins exposé à des. cendre, et son éloquence entraînante roule comme un beau fleuve, avec une force constante et une profondeur toujours égale. Sa doctrine est sûre, son argumentation serrée, sa polémique triomphante, et sa diction pleine de chaleur et de vie.

Lorsque Lacordaire mourut, quelqu'un a dit que la cheire de Notre-Dame était veuve. On pouvait le dire dans le même sens qu'on le disait de l'Eglise catholique, il y a quelques années, lorsque Pie IX mourut. Mais lorsqu'un pape meurt, il y a toujours en un coin quelconque du globe, dans une église. au fond d’un monastère, ou dans une prison, un homme . : sera quelques jours après le Chef de l'Eglise.

Cette merveilleuse fécondité de l'Eglise mère qui est à Rome

se retrouve dans toutes les églises et dans toutes les chaires ca. tholiques de l'univers. La Chaire catholique n’est réellement jamais veuve, et quand un de ses maîtres eu descend pour n’y plus remonter, un autre lui succède, et la parole divine ne cesse pas de retentir.

Quand la sève apostolique aura produit les Lacordaire, les Ravignan et les Félix, croit-on qu’elle sera épuisée? Non.

Dix-huit ans après Lacordaire, un de ses jeunes disciples, sortant comme lui du cloître, vêtu de cette robe monastique don! les plis renferment tant de souvenirs glorieux. succédait dans la chaire de Notre-Dame au religieux dévoyé que la France avait quelque temps acclamé, et qui venait d'échanger le froc— non pas contre une épée—mais contre une quenouille !

Ce nouveau fils de saint Dominique, c'était le P. Monsabré, et sa première parole fut un souvenir pour celui qui avait été son maître :

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“ Notre-Dame, voûtes sacrées qui avez reporté ma parole à tant “ d'intelligences privées de Dieu, autels qui m'avez béni, je ne “ me sépare point de vous.—Et Cependant on ne le revit plus,

‘ la tombe avait étouffé sa grande voix.—Est il mort tout-à-fait ?

“ Non, il vit uans la persévérante admiration de la France et

“ du monde entier; il vit en vous qu'il a appelés sa gloire et

“ sa couronne ; il vit dans l'humble enfant qui vient offrir au. ‘ jourd’hui à vos regards le froc illustré par son génie et sa ‘“ sainteté, vous faire entendre une voix qu'il a bénie, et tra- “ vailler à sa renommée en vous Prouvant une fois de plus que ‘ personne ne peut l'égaler.”

Ce maguifique début donna aux fidèles de Notre-Dame des

espérances qui n'ont pas été trompées, et la foule qui se presse autour de sa chaire s’est toujours accrue depuis.

Si vous vous étiez trouvés, lecteurs, sur la grande place de Notre-Dame, le premier dimanche du carôme de 1876, vous auriez vu un de vos compatriotes fendre les flots pressés de quatre à cinq milliers d'hommes pour pénétrer un des premiers sous la nûte immense de la vieille basilique.

Vous auriez remarqué, parmi cette foule, des jeunes gens et des vieillards, des magistrats, des hommes d'épée, des députés, des ministres —pas ceux d'au jourd’hui—des hommes de lettres, enfin l'élite de la société, de l'intelligence et du savoir.

Quel beau spectacle présente alors le majestueux temple ! Quel tableau que cette nef immense réservée aux hommes, inondée de têtes qui bientôt se mettent en mouvement, et se tour.

nent toutes ensemble vers la chaire, où l'illustre dominicain vient d’apparaître !

Le P. Monsabré est robuste et de bonne taille. Sa figure est énergique et distinguée, ses traits sont accentués, sa voix puis. sante, son geste large et dominateur.

C'est avant tout un philosophe et un théologien, et il a choisi saint Thomas pour guide. Mais le philosophe n'exclut pas l’orateur, et c’est sur les ailes de l'éloquence qu’il nous emporte aux plus hauts sommets de la métaphysique.

Comme orateur, il a du souffle et de l'ampleur, je devrais peut-être dire de la rondeur, Moins encore que le P. Félix, il ne ressemble à Lacordaire ; il n’a pas ce feu dévorant et ces transports indisciplinés de son mattre. Mais il a beeucoup plus de science, de logique et d'élévation véritable dans la Usa

De £

Sa parole plane toujours dans les hauteurs de la théologie catholique ; elle n'est pas froide cependant, et se laisse parfois entrainor à des mouvements passionnés qui électrisent l'auditoire

J'en veux citer un exemple mémorable.

Les lugubres années de 1870-71 avaient passé sur la France, et deux provinces de cet infortuné pays avaient été cédées à l'Allemagne.

Le P. Monsabré avait prôché le carôme à Metz, qui est la tête de la Lorraine, et le jour de Pâquesil célébrait avec cette pop: lation affligée la résurrection du Sauveur. En terminant, il s'émut profondément en présence de celte multitude qui pleurait sur le tombeau de sa nationalité, et il lui laissa cet adieu poi gnant et plein d'espoir :

“ Mes frères, les peuples aussi ressuscitent quand ils ont été “ baignés dans la grâce du Christ ; et quand, malgré leurs vices “et leurs crimes, ils n’ont pas abjuré la foi, l'épée d'un barbare “etla plume d'un ambitieux ne peuvent pas les assassiner “ pour toujours.

“ On change leur nom, mais non pas leur sang. Quand l'ex “ piation touche à son terme, ce sang se réveille et revient, par “ la pente naturelle, se mêler au courant de la vieille vie na- “ tionale.

“ Vous n'êtes pas morts pour moi, mes frères. mes amis. “ mes compatriotes. Non, vous n'êtes pas morts. Partout où “ j'irai, je vous le jure, je parlerai de vos patriotiques douleurs, &“ de vos patriotiques aspirations, de vos patriotiques colères ; “ partout, je vous appellerai des Français, jusqu’au jour béni “ où je reviendrai dans cette cathédrale prêcher le sermon de & la délivrance et chanter avec vous un Te Deum comme ces “ voûtes n’en ont jamais entendu.”

Il y avait autre chose que ces voûtes n'avaient jamais entendu et qu’elles entendirent ce jour-là ; car l'auditoire se leva tout entier et éclata en applaudissements. La maäjesté du lieu saint n’avait pu retenir l’explosion de l’enthousiasme.

N’allez pas croire cependant que le P. Monsabré prenne bien fréquemment ce ton lyrique. Je vous l'ai dit, le philosophe chrétien domirie chez lui, et naturellement c’est à la raison qu’il s'adresse plutôt qu’au sentiment.

Je l'ai entendu deux fois, et chaque fois j'ai été étonné des hauteurs dogmatiques où l’orateur se tenait constamment,

théologie ca- Il parlait du gouvernement divin dans ce monde, et il explise parfois en- É quait comment Dieu peut exercer une souveraineté absolue sur it l'auditoire toutes choses sans détruire la liberté de l'homme. | On sait que c’est le grand mystère de la vie humaine de savoir ur la France, comment l'homme peut être libre de faire ce qu'il veut sans été cédées à véanmoins rien changer aux décrets éternels de son Créateur. Or le P. Monsabré, toujours appuyé sur l'Ange de l'école, et qui est la têts marchant aux sublimes clartés des saintes Ecritures, illuminait 6 oeite popus de sa parole lucide tous les recoins les plus obscurs de ce diff cile problème,

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