‹ A travers l'Europe [microforme]Chapitre 47 sur 49 · PARIE · texte numérisé non relu

PARIE

Le spectacle des chambres françaises est ce qu’on peut imaginer de plus vivant, mais en même temps de plus tumultueux, : Un mot piquant, une parole un peu’ vive, une attaque animée ; contre le gouvernement ÿ soulèvent des tempêtes. La liberté de la tribune n’y existe pas, et ceux qui veulent critiquer les ac'28 du gouvernement sont obligés de recourir à mille précautions oratoires. \:

Il est étonnant de voir comme on entend mal la liberté, et comme on ne sait pas en régler l'exercice, chez ce peuple qui a tant lutté pour la liberté. Vainement la république a succédé tantôt à la monarchie, tantôt à l'empire ; elle n’a pas établi la liberté. Au contraire, elle y a toujours apporté de nouvelles entraves, et, par une contradiction inexplicable, il est arrivé qu’en France le régime républicain a toujours été le plus despotique.

Son motto, que je lis gravé dans la pierre au frontispice de tous les grands édifices : ‘“ Liberté, égalité, fraternité,” est pourtant plein de promesses. Mais c’est une illusion, je suis tenté de dire une dérision !

La liberté, à Paris, c'ést un mythe ; l'égalité, c'est un mot sonore ; la fraternité, c’est le merle blanc.

La liberté, c’est l’éblouissant météore qui passe à l'horizon de Paris, et qui n’y jette qu’un rayon, pour aller éclairer d'autres latitudes. Cest le mirage décevant qui montre de temps en temps aux Parisiens, sur la mer sociale et politique, de puissants navires qui ne sont en réalité que des bâtons flottants :

De loin c’est quelque chose, et de près ce*n’est rien !

Il y a cependant une liberté que la plupart des gouvernements français paraissent admettre et favoriser, c’est celle de l'erreur, et la marche que l’erreur suit est toujours la même.

Elle commence par se plaindre d’être proscrite, ou gênée par les lois, Elle pose en victime, elle affirme que la vérité et la vertu — qu'elle nomme erreur ou préjugé — sont libres à ses côtés, tandis qu’elle est dans les chaînes ; elle réclame alors sa place au soleil, tantôt avec des gémissements qui attendrissent, tantôt avec des menaces qui épouvantent. Elle affiche de la bonne foi, et répond à ses adversaires : ‘ Vous prétendez que je suis l'erreur, mais je crois être la vérité, et j'ai le droit de vivre. ”

On finit par lui accorder ce qu'elle demande, c’est À dire la liberté la plus entière, et elle s'organise alors formidabiement. Une fois établie, elle devient envahissantc, elle étend son influ-

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ence, agrandit son action, et travaille sur son type favori, afin de s'emparer Le moment vient où la vérité la g .sures pour la supprimer. C?

lière transformation de prog

à modeler les intelligences du gouvernement général} êne, et elle prend ses meest alors que s'opère cette singuramme que l’on observe à diverses!

époques dans presque tous les 800vernements parlementaires.

Les libéraux, les démocrates à tous crins deviennent subitement

autoritaires et proclament l'omnipotence de l'Etat, tandis que

les défenseurs ordinaires de l'autorité se font les avocats de la liberté et chantent ses bienfaits !

Ah ! lorsque l’on étudie un peu les évènements européens,

on est tenté de pousser ce cri de douleur que Donoso Cortès fit entendre un jour du haut de la tribune espagnole, et qui retentit dans toute l'Europe : La Liberté est morte ! Elle ne ressus. citera, ni le ‘* troisième jour, ni la troisième année, ni peut-être # le troisième siècle | ”

Et la fraternit ? Où done est-elle ? Parmi ces adversaires acharnés à :. “ire, au milieu de ces nombreux partis, divisés en groupe. :: ‘:ys ces chefs d'écoles, de tous ces sectaires, de tous ces ambitieux représentants des nouvelles couches sociales, où trouverai-je des frères ?

Qu'est-ce que cette fraternité qui produit la guerre civile, l'égorgement dans les rues, les incendies, les fusillades, puis la

-Proscription dans les îles lointaines ? C’est la fraternité révolu. tionnaire, qu’on a si bien comparée à celle d'Etéocle et de Polynice.

Mais l'égalité ? N’a-ton pas réussi à la faire régner enfin ? Eh. bien, non ; après les luttes sanglantes et les immenses calamités que ce mot magique et trompeur a engendrées, l’inégalité subsiste, plus arrogante et plus impérieuse que jamais.

Vainement l’on a changé les formes de gouvernement, substitué les unes aux autres les diverses couches sociales, placé en haut ce qui doit être en bas, on n’a pas produit l'égalité, parce que l'égalité, telle que prêchée par la Révolution, est contraire à la nature même des choses. Dans le ciel, comme sur la terre, et dans l’immensité de la création, l’inégalité existe, et elle existera aussi longtemps que le monde. Toujours il y aura dans l'humanité inégalité de talents, inégalité de positions, inégalité

de fortunes.

Toutes les théories économiques et financières, tous les systèmes d'organisation du travail, tous les régimes politiques n'y pourroni rien, il ÿ aura toujours à côté d’un homme qui s'élève

ou qui fait fortune, un autre homme qui végète ou qui s’appau- ES et c’est ce que prévoyait l’'Homme-Dieu quand il disait :,

« Vous aurez toujours des pauvres au milieu de vous. ”

Y a-til un remède à cet état de choses ? Y atil une, orgänisation, une institution qui puisse rétablir dans une certaine mesure une vraie égalité dans la société, et relever le niveau, des déshérités de ce monde ?

Qui, cette organisation existe, mais on la chercherait vainement en dehors du Christianismé. Elle n’est que là, et elle est fondée sur cette loi universeile et obligatoire, que le Christ a donnée au monde, qui est-plus efficace que toutes les lois éco-

, romiques, et qui s'appelle la loi de charité’

Lorsque la Révolution voulut faire l'égalité, elle résolut d’a: battre toutes les têtes qui dépassaient les autres, et ell pensa que ce nivellement sanglant suffirait. Mais à peine les tues de Louis XVI et de quelques nobles étaient-elles tombées qu'il en surgit d’autres, sortant du peuple. Elle décida de les couper : Vergniaud et les autres Girondins moururent. Mais aussitôt elle s’aperçut que les têtes des Hébertistes dépassaient le niveau commun : celles-ci tombèrent encore ; et dans le momeni de silence et de stupeur qui suivit, la Révolution pensa : enfin, j'ai fait l'égalité. Mais l'instant d'après, Danton, Camille Desmou Jins et leurs partisans s’élevaient au-dessus de la foule. ïl fallut les abattre ; et, après eux, Robespierre et Saint-Just ; et pendant longtemps la guillotine faucha les têtes, et se promena sur la -France pour produire l'égalité, jusqu’à ce qu’un homme providentiel, se dressant au-dessus de la nation, prit l’échafaud, le transformât en plafond d’airain, le posât sur les têtes et montât dessus.

Enfin, l'égalité était donc faite, sauf pour un seul homme chargé de la maintenir ? Eh bien, non; cet empereur qui avait remplacé les rois, ce demi-dieu qui avait remplacé Dieu dont la France ne voulait plus, prit ses frères et il en fit des rois, il prit ses soldats et il en fit des princes, il prit ses valets et il en fit des ducs ! Et c’est ainsi que la sanglante opération qui devait produire l'égalité aboutit à l'inégalité la plus révoltante et en même temps à la tyrannie !

Ah! c’est bien autrement que le Christianie- : procède. Il n’abat pas les têtes élevées, mais il les courbe sous le jong du l'humilité, en même temps qu’il relève les’ petits par la maiu de la charité. Il dit au riche : fais-toi petit, fais-toi pauvre, si lu veux parvenir au royaume des cieux ; et en même temps il

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dit au pauvre, courbé sous le travail : courage, relève la tête et regarde les cieux ; il y a là pour toi dés espérances éternelles, Sois bon, et j'obligerai le riche à te faire uné part de ses biens. La charité d’un côté et la reconnaissance de l’autre feront de vous tous des frères, marchant ensemble vers la demeure de votre Père commun, unis dans la sainte fraternité du baptême !

L? ,oilà, la seule égalité possible, la vraie, la bonne égalité, que la charité chrétienne peut seule réaliser.

Au surplus, c'est au christianisme que la Révolution a emprunté toute cetie formule sociale : liberté, égalité, fraternité, Mais elle n’a pris que les mots, et elle a détruit les biens qu'ils représentent, à tel point qu’un grand orateur a pu s’écrier avec raison : À cette république qui s’est appelée la république des trois vérités, je donne ün démenti : elle est la république des trois mensonges. A £

Comment s'étonner après cela de l'état social de la France ? Comment ne pas s'expliquer les divisions profondes, les haiues sourdes ou éclatantes, les ambitions inassouvies, qui placent la nation dans un état permanent de guerre sociale et d’instabilité ?

L'autre soir, je me suis arrêté sur le pont de la Concorde, et voici le spectacle que j'ai contemplé.

En face de moi, dans ün lointain sombre, j'apercevais au fond

- de la rue Royale la belle et grande église de la Madeleine. Der-

rière moi, tout près de la Seine, le Corps législatif dressait ses lourdes colonnes. A droite, au-dessus des grands arbres, surgissaient les Tuileries abandonnées et partiellement démolies ; à gauche le Palais de l'Industrie où se faisait une exposition industrielle,

Ce qui animait ce tableau, c'était la multitude de lumières qui scintillaient partout. Les unes s'aliongeaient en lignes symétriques à perte de vue de l'Ile de la Cité jusque sur les hauteurs de Passy ; d'autres s'étendaient en groupés épars sur la place de la Concorde et dans les Champs-Elysées. Les unes étaient immobiles comme les étoiles fixes du firmament, les autres marchaient, couraient, se croisaient dans toutes les directions et sillonnaient l'obscurité de leurs rayons rouges, bleus, verts ou blancs. ;

Il me sembla que ce tableau était une image parfaite de l'état social du peuple français et de presque toutes les naticns mo. dernes.

La Madeleine, c'était l'Eglise catholique ; le Corps législatif, c'était l'Etat Les-deux pouvoirs étaient en face l’un de l’autre,

mais au lieu d’être unis comme ils devraient l'être dans une. société bien organisée, je les voyais séparés par un fleuve, que les préjugés, les passions"et les vices avaient creusé. La séparation pourtant n'était pas complète, et le pont jeté sur lefleuve pour les réunir me rappela le Concordat : il en portait presque le nom. Mae \

Les réverbères immobiles symbolisaient les . vérités de la foi, les dogmes catholiques, qui, sans varier, éclairent toujours ceux qui ne fermeut pas obstinément les yeux.

Les fanaux ambuïants et de couleurs diverses, c'étaient les opinions des hommes, leurs systèmes, leurs utopies, leurs programmes. (C'étaient les politiques arborant pour parvenir à leur but, tantôt une couleur, tantôt une sutre, et tantôt plasieurs couleurs à la fois.

La place de la Concorde, c'était bien l'endroit où ils devaient se rencontrer, Mais qu’ils étaient loin de s'entendre, et que leurs langages étaient différents ! La Concorde | J'en voyais bien la place, mais je cherchais vainement la chose.

Je ne la trouvais ni edtre l’Flise et l'Etat, ni entre les gouvernants et les gouvernés, les classes dirigvantes et les classes. ouvrières, que les Tuileries et le Palais de l'Industrie me semblaient représenter !

Maïs ce n’est pas tout. La guerre sociale est encore aggravée et compliquée par les-luttes des partis politiques, luttes ardentes, acharnées, et dans lesquelles aucun des combattants ne voudrait céder un pouce de terrain. C’est un des spectacles qui afiligent le plus les vrais amis de la France, que de voir combien sont profondes ses divisions politiques:

Il y a dans les divers partis monarchiques, et parmi les républicains, une proportion plus ou moins grande d'hommes de bonne volonté et de bonne foi, amis de l’ordre social, de la gloire et de la prospérité de leur patrie. Mais ces hommes, qui sont animés des mêmes sentiments patriotiques, et qui tendent éner. giquement vers un but commun, sont profondément divisés sur les moyens qui doivent leur procurer la réalisation de leurs espérances. Ils se déchirent entre eux, ils usent leurs talents et leur influence à se combattre mutuellement, et ils suivent des routes parallèles qui ne se rejoignent jamais.

Il y a plus encore. Tous ces grands partis qui luttent pour

la domination et le triomphe de leurs idées sont eux-mêmes fractionnés et subdivisés. Des divergences d'opinion dans les détails, des nuances de couleurs, des questions personnelles, le

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souvenir d'anciennes luttes, quelques préjugés, suffisent à former, dans chaque parti, divers groupes auxquels manque l’unité d'action.

En tout cela, je ne blâme personne, je constate seulement un fait, ou plutôt un mal, auquel il est peut-être impossible d’ap. porter remède dans l’état actuel des choses. Si vous entendez les chefs de ces différents groupes, si vous prenez connaissance de leurs griefs, vous serez tenté de croire qu'ils ont tous raison. Mais en même temps, cette incertitude démontre que les sphères politiques sont aussi profondement troublées que les couches sociales. |

Quel homme, ou quel parii pourra jamais refaire l’ordre dans cette société bouleversée ? C’est le secret de Dieu.

Un jour, dont: nous ne voyons pas encore l'aurore; le Dieu qui aime les Francs jettera dans ce chaos social son cri : Mat lux! Et la lumière se fera, et quelque main providentielle remettra les hommes et les choses à leur place, et rétablira la paix et la stabilité,

Car, quels que soient les périls de l'heure présênte, quelque menaçant que paraisse l'avenir, il ne faut pas désespérer de la France, 11 y a excore trop de foi dans ce beau pays, trop de saintes âmes qui prient, trop de cœurs catholiques qui souffrent êt qui travaillent, pour que cette grande nation soit condamnée à périr,

On ne peut nier qu'il s’y opère une réaction religieuse notable, dont les premiers progrès peuvent être plus ou moins lents et les résultats peu appréciables, mais qui répandra infailliblement parmi les ruines que la Révolution entasso, une semence'de vérité dont les générations futures recueilleront les fruits,

Quand et par qui s’accomplira ce triomphe de la justice que les catholiques de France appellent de leurs vœux ? Voilà ce qui dépasse les prévisions humaines.

L'heure semble bien lente à venir : mais en France les choses vont vite. Les chances de la monarchie semblent fort problé. matiques ; mais une catastrophe peut précipiter les évènements. Si cette catastrophe ne se produit pas, la république durera ; et la république sera mauvaise tant que le corps électoral ne sera pas lui-même régénéré.

Si Dieu a pesé les couronnes dans la balance de son éternelle justice, et les a trouvées trop légères ; S'ila jugé sévèrement leurs prévarications et les a condamnées, ie salut de la France

sera opéré par une démocratie nouvelle, baptisée dans la grâce du Christ. ra

Mais d’où surgira cette nouvelle démocratie, quand la république, qui devrait lui donner naissance en reniant la Révolution s’obstine au contraire à identifier sa cause avec elle ?

Là est le problème. Mais, un jour peut-être, il deviendra inévitable que les hommes de bonne volonté de tous les partis \ . se coalisent pour constituer et organiser cette démocratie catholique, en éclairant le corps électoral, en ravivant sa foi reli. zieuse et en le ramenant à la pratique des vertus chrétiennes.

Ce sera le travail d’un demi siècle,

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