‹ À travers la KabylieChapitre 30 sur 70 · L'OASIS D'EL-HADJ-KADDOU R. - LES BE N I ■ M AN SOU R LE BOROJ · texte numérisé non relu

L'OASIS D'EL-HADJ-KADDOU R. - LES BE N I ■ M AN SOU R LE BOROJ

Les Portes de Fer sont déjà loin de nous ; nous suivons pendant quelque temps le ruisseau d'eau salée dont j'ai parlé ])lus liant. Puis nous liusons un crochet sur la droite, et commençons à gravir une montagne du sommet de laquelle nous auions eu l'ace de nous toute la liante Kahylie. L'ascension est rude, à travers les rochers, et par des chemins souvent impraticables; mais que ne ferait-on pas avec ces hoinies licles au pied si sur! Nous traversons un pelil liois (\o cliènes lièges, nous descendons brusqueiiicnl d;ms un l'.iviii où coule un l'uisseau l'apidc.

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pour remonter un autre pic, au sommet fluquel se dresse une koubba entourée d'arbres. Je rencontre, pour la première fois depuis notre entrée en Kabylie. deux palmiers énormes, mêlés aux oliviers et aux micoucouliers, et formant un bouquet charmant de fraî-

cheur et d'ombre. Une source sortie des rochers voisins entretient et vivifie cette splendide végétation; c'est un petit coin de l'Eden, et l'on serait heureux d'y passer sa vie, dans la tranquille contemplation de la nature. Le tableau, en effet, est admirable: en

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lace de nous, une plaine immense d'étenthie, qui, éclairée des derniers rayons du soleil, semble enveloppée dans une poussière dorée. Au milieu coule l'oued Sahel, formé de tous les ruisseaux qui descendent dans la vallée ; puis, dans un lointain vaporeux, une immense chaîne de rochers, aux crêtes dentelées, s'élève sur le massif verdoyant des montagnes, c'est la Grande Kaby lie.

A gauche, et sur les premiers plans du tableau, au sommet de crêtes mamelonnées, des villages entourés de jardins qui font partie de la tribu des Beni- Mansour, et au-dessous, une vallée de dix kilomètres qui n'est qu'un immense verger d'oliviers.

C'est dans cette vallée que la petite armée qui avait traversé les Bibans, sans coup férir, alors qu'il eût été si facile de défendre les défdés, livrait quelques combats heureux aux Kabyles, commandés par le bey de Sébaou. Béntré à Alger, le jeune chef recevait des mains de ses soldats une palme cueillie aux Portes de Fer, et qu'il emportait en France, comme un souvenir glorieux de cette campagne'.

La nuit tombait lorsque nous arrivâmes au bordj,

* J'ai lu d;ms le journal du duc d'Orléans, Ihre fort rare, le récit toiuliant des adieux des soldats à leur jeune chef et de la remise de celte palui".

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établi sur une hauteur qui domine les quahc villages fies Beni-Mansour, et (\u\ en ])orte le nom. On nomme bordj, des maisons fortifiées (jue le gouvernement a fait établir dans l'intérieur du pays ]U)ui' servir de résidence, soit au elicf du hureau aial)e, à l'agha ou khalifa de la tribu.

Le l)ordj des Beni-Mansoiu", vaste bâtiment quadrangulaire avec des pavillons saillants aux angles, dresse sa masse imposante sur un monticule ([ui domime l'immense vallée de l'oued vSabel et de l'oued Bou-Sellam ; les murs peu élevés sont percés de meurtrières et entourés d'un fossé de quelques mètres pour en rendre l'accès moins facile. Une porte ferrée conn)lèle la défense. Nous demandons l'hospitalité au chef du bureau arabe, M. Buy... un charmant officier, qui nous lit, avec s(^s collègues commandant le détachement, le plus cordial accueil. Des touristes cpii aj)])ortent des nouvelles ci la dis- Iraclion de nouveaux visages, sont toujours les l)ienvenus. Un souper improvisé à la liàte, offert avec bonne grâce et simplicité, dégusté avec Fappétit de gens (pii ont fait vingt lieues à cheval, nous cul bien \it(' mis en connaissance et presqu'en intimité. M. l{uy... nous donna sui' rorganisation dc^ bureaux

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nrabes dos aperçus doiil nous olions hion loin do nous douter.

Le bureau arabe, nous disait-il, ost Fintormédiaire obligé des rapports entre les indi<ièncs et les Européens. Dans le ])rineipe. les fonctions des eliel's de ces bureaux consistaient à renseigner les généraux sur le nombre et la position de rennemi, sur Tétai du pays à occuper; puis si les cliels indigènes demandaient la paix, c'étaient eux qui concluaient les traités. Lorsque des contingents arabes se mirent à notre service et formèrent des goums. les officiers des bureaux arabes en eurent le commandement, et souvent à eux revint Fliomieur de marcher à ravanlgarde et de préparei- la victoire. Ils eurent encore à surveiller Fadministration des chefs indigènes, investis de commandements dans leur pays.

Aujourd'hui leurs fonctions sont bien |)lus nombreuses et plus délicates, ils surveillent la population indigène, c(mtrôlenl l'administration du cliel aiahc agha ou klialila. reçoivent les |>Iaiules verbales, renvoient les parties devani le khadi si l'affaire est jndiciaiie, devant le conseil de guerre, api'ès euipiête. s'il s'agit (Fnn crime, devant une commission dis- (•i|>linair(' s'il s"agil d'un d('lil. Dans les autres cas.

le chef du bureau arabe juge lui-même, sans suivre d'autre guide que la tboiture de son caractère, d'autre loi que la justice, en mettant, autant que possible, la coutume du pays en harmonie avec l'esprit de nos codes. Le bureau arabe vériiie les décisions des khadis et de leurs assesseurs, assure la sécurité des routes et par son arrivée inattendue sur les marchés de sa circonscription, surveille l'honnêteté des transactions.

On voit par ce rapide exposé quelles sont les fonctions multiples des chefs de bureaux arabes. Loin de passer leur temps dans le désœuvrement, ces jeunes ofiiciers sont voués à une existence active, sérieuse; et l'on peut juger de la somme de connaissances nécessaires, en dehors de celles de la profession, pour gouverner les tribus confiées à leur commandement. Ainsi il leur faut savoir à fond la langue arabe, les lois musulmanes ; la comptabilité relative aux travaux publics; les procédés de culture européenne, afin d'y inciter les indigènes et les pousser ainsi dans la voie du progrès; surveiller la religion, l'instruction publique, enfin connaître la topographie du pays ainsi que les mœurs et les dispositions de ceux qui l'habitent. Un chef de bureau arabe, honnête.

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intègre, impartial, saura foire aimer et respecter notre gouvernemenl, eu nous attachant un peuple qui, encore aujourtriuii, résiste à tous nos efforts d'assimilation et de sérieuse colonisation.

Nous visitâmes avec ces messieurs un des villages des Beni-Mansour, et comme à Bou-Ktcun nous retrouvâmes même malpropreté, même enchevêtrement de ruelles étroites. Devant chaque maison s'élèvent une meule et un pressoir à hiule, le mécanisme en est des plus primitifs. Au centre d'une cuvette en maçonnerie, un arbre mobile, garni d'une pointe en fer qui pivote dans une charnière, s'emmanche à l'autre extrémité dans une i)erchc horizontale soutenue par des poteaux de la hauteur de l'arbre. Une meule fixée à l'arbre-pivot par un essieu de liois, tourne dans la cuvette, écrasant, broyant les olives qui y sont entassées. Elle est mise en mouvement par un manège que tourne un âne ou un mulet. Dans toute la Kabylie c'est le même système imparfait. Cependant, dans le cercle de Drael-Mizan, les machines françaises ont été adoptées par les Kabyles qui en reconnaissent la supériorité. Depuis deux ans, plus de dix usnies se sont élevées dans ce cercle et y prospèrent; le rendement et la

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qiialilc oui augmente dans une uolable |H(t[)oiii(>u. Les autres tribus, forcées ]iar l'évidence d'avouer riiilériorité de leurs produits, ne l'abriquent plus (jue pour leur consommation, et vendent à très-bon [)rix leurs récoltes d'olives à Fort-Napoléon où Ibnclionnent deux usines à vapeur.

Le lendemain nous allions, en compagnie de MM. les officiers, visiter les villages industrieux des Beni-Abbès. Cette tribu occupe la rive droite de l'oued Saliel. Nous traversâmes plusieurs centres de population dont il ne reste ((ue des ruines noircies par le l'eu. Ces villages incendiés et détruits par nous, lors de l'insurrection des Kabyles en 1847, n'ont [)as été relevés. Nos spahis ne purent nous dire le nom (pie d'un seul de ces villages effacés de la carte de l'Afri(jue : il se nommait Aïth-Mouca.

Tliazaerth, que nous visitâmes, est un bourg trèspeu])lé dont les habitants fabricjuent des couteaux-rasoirs,îles matrak, espèce d'assommoiis très-bien portés chez les Kabyles, et d'assez beaux fusils. Je crois que les canons seuls sont forgés dans le village, et que les crosses et les batteries, fabriquées ailleurs, sont adaptées aux canons à Thazaerlh, où on leur donne le lini. Il va aussi des bijoutieis (jui, a\tc une

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adresse peu comimiiie, cisèleul dans raij^cul, ou icpoiisseiiL au marteau les eapueines (|ui «iaiin'sseiil les lïisils arabes, el iuerusleuL daus le bois ees oruemeuls de naere el de eorail, «grossiers souveuL, mais nou dépourvus d'originalité.

Daus d'autres villages on fabrique ties bijoux, bracelets, anneaux d'oreilles, krolkral (anneaux de pied rivés aux chevilles), symbole de l'esclavage, et l'un d'eux avait la réputation de l'aire de la fausse monnaie, vendue aux juifs du Maroc, exportée et mise en circulation par eux dans leur pays. Ils achelaient mille francs de boudjous, de tseniin, de douros faux contre quatre vingts francs de bon argent; mais la surveillance des bureaux arabes a mis fin à cet odieux conuneice.

En traversant Arzou, nous nous étonnions de la quantité de forgerons que contenait ce vil Lige, un de nos spahis nous raconta (pie les tribus des Aitli- Ithonar et des Aït-Yahia n'ont point d'ouvriers en métaux. Un marabout, dont le fils existe encore dans la tribu, en a chassé tous ces industriels, et voici à quelle occasion :

Il y avait dans un village de la tribu, nommé El- Kalouy, un lorgeron qui avait une jeune el belle

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femme, elle lut enlevée par un audacieux, épiis de ses charmes, pendant une absence du mari; à son retour, le forgeron, trouvant la maison déserte, s'enquit auprès de ses voisins, et apprit le malheur qui le frappait. 11 réunit alors tous ses amis, les sollicitant de l'aider à venger son honneur, l.e village fut bientôt en émoi, se divisant, suivant les sympathies ou les liens de famille, pour ou contre le ravisseur. On échangea des coups de fusil, et, comme il arrive trop souvent dans ce monde, la victoire ne se rangea pas du bon côté; le parti du séducteur fut victorieux. Les amis du forgeron avaient mollement défendu ses droits. Le batteur d'enclume rentra chez lui et se remit au travail, sans montrer ni colère ni chagrin. Bientôt des vols audacieux furent commis dans le village, et Ton dut songer à mettre sous la garde de serrures les maisons placées jusque-là sous la protection de Dieu et la probité des habitants. Le forgeron fournit toutes les serrures; mais bientôt après aucune ne marchait plus, et force fut au forgeron de les réparer. 11 se lit donner alors toutes les clefs, et une nuit que la tempête se déchaînait sur la montagne, muni des clefs, il s'en alla fermer toutes les portes a lin que personne ne pût

si-itA(iL'i» u: n.Hîc.KriON 20'.»

soi'lir, cl s'arnianl (l'une lorclie, il JiiiL le Jeu aux quatre coins du village; le venl aidant, loules les maisons brûlèrent en s'écroulant sur leurs habitants surpris dans leur sommeil, et enfermés. Le forgeron n'avait ])as même épargné les amis qui l'avaient si lâchement abandonné. 11 prit la fuite, et ne fut pas retrouvé. Le marabout bannil i\ jamais les forgerons de la tribu.

Ces ouvriers cependant sont très-estimés en Kabylic, car ils rendent à ces rudes montagnartis, [)eu industrieux, de grands services, tout en leur inspilant une crainte superstitieuse dont voici l'origine.

Si-Daoud, un forgeron que les Ecossais, dans leur manie de sobriquet, n'eussent pas manqué de surnommer « l'honmie aux mains calleuses, » ne se servait pas de pinces pour tenir son fer rougi au feu ; ses doigts suffisaient. Quand un client marchandait un objet, Si-Daoud disait (pi'il [)référait lui en faire cadeau, et il le lui tendait d'un air bonhonune; seulement, il avait eu soin de le faire chauffer, et le pauvre Kabyle sans méfiance se brûlait horriblement. Les montagnards croient de|)uis lors tous les forgerons un peu [laienls du djoun (le diable).

Après cette visite à Thazaerth, nous quittions nos

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