‹ À travers la KabylieChapitre 61 sur 70 · ABD-EL-KADER EN KABYLIE · texte numérisé non relu

ABD-EL-KADER EN KABYLIE

Après la prise d'Alger et la soumission du be\ d'Oran, les tribus algériennes, qui ne sentaient plus peser sur elles la main de fer des Turcs, se livrèrent à toutes les violences, à tous les désordres qu'entraîne l'anarchie; les instincts de guerre et de pillage, naturels aux Arabes, se réveillèrent; les haines, accumulées dans les cœurs, s'assouvirent dans d'atroces vengeances, et la plaine du Hamza, près d'Aumale, ne lut pas à Tabri de ces excès. Ce

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\asle pays, qui s'étend au pied de la cliaîne des montagnes de la Kahylie, était gouverné par une famille de marabouts, trop faible poureréerun gouvernement. Aussi cherchait-elle dans les hommes que feraient surgir les circonstances, un chef ca[»able de dominer l'anarchie et de ramener la Iranquillité et la confiance. On commençait à parler d'un jeune homme, qui, établi à Mascara, où il av.iil installé un gouyernemenl régulier, était vanté pour ses vertus, et surtout pour le courage aventureux qu'il avait montré dans diverses rencontres avec les Français d'Oran. Si-Mohamed, le marabout des Beni- Slvman, partit donc à la recherche de ce jeune chef, dans Fespoii' de lui ouviir les portes de la Rabylie, et d'opposer aux chrétiens ce nouveau défenseur de l'islam.

Ce cher était Abd-el-K;ider '. Ben-Mahy-ed-Din ' Ould-Sidi-Kadaben-Moktar, oiiginaire des Hachems. Obligé de fuir la jalousie ombrageuse des Turcs, il av;iit fait avec son père, Mahy-ed-Din, un long pèlerinage k la Mekke ; puis, rentré dans son pays, il avait cliei'ché à se faire oublier, jusipi'à ce (pie le

' Abd-el-Kader, le serviteur du Toiil-Piiissant. ■' Mahy-ed-Din, le conservateur de la religion.

AUl»-KLJ<Al)Er{ PUOCLAMR SULTAN ÔG5

jour prédit par les prophéties fût arrivé. Mais, après l'occupation d'Oran par les Français, il se mêla à la guerre que soutenaient nos trouj)es contre les tribus arabes, et se dislinguapar son sang-froid et par son courage. Les tribus, comprenant qu'il leur fallait un chef ])our maîtriser le désordre et les conduire au combat, se réunirent dans la plaine d'Eghrisies, et, après le refus de Mahy-ed-Din, proclamèrent le jeune Abd-el-Kader, que son père leur présenta comme le chef annoncé par les prophètes. Ce sultan, au moment de son avènement, avait pour toute fortune quatre oukias (un franc), noués dans le coin de son biu'iious, à la manière arabe, et, comme un chef riait de sa misère, Abd-el-Kader répondit : « E)ieu m'en donnera d'aulres. » Dès le lendemain, des présents magnifiques lui arrivaient de tous côtés, et une contribution, im])osée aux juils et aux mzabiles, remplit ses coffres.

Mais quelques tribus seulement lui avaient juré lidélité; il fallail s'imposer aux autres. Le sullau du Maroc, auquel, par une adroile politi(|ue, il. avait demandé l'inveslilure, le nomma son khalifa, en prescrivant de lui obéir connue au chef tie la guerre sainte; mais, en général, les tribus de la pi-ovince

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(l'Oran lui icrusèrenl obéissance; loiilei'ois quelques entreprises heureuses sur les tribus hostiles, quelques exécutions sévères contre les kaïds soupçonnés d'intelligence avec les Français, quelques razzias fructueuses, lui ramenèrent l'opinion. Sa réputation de sagesse, de piété, de justice, lui attira des pai'tisans, et c'est à ce moment que le marabout Si-Mohamed et la suite nombreuse de ses parents vinrent lui offrir la souveraineté de leur pays.

Abd-el-Kader accepta, en se fondant sur la mission qu'Allah lui avait donnée de refouler les chrétiens et de créer un grand royaume arabe. 11 les renvoya, en leur prescrivant de prêcher dans toute la Kabylie l'obéissance au nouveau sultan; enfin, il leur promit d'aller bientôt les visiter dans leurs montagnes. En moins d'un an, il était maître de tout le pays, depuis le Maroc jus(ju'à Tiltery. 11 avait nonnné des khalifas qui gouvernaient en son nom, et le général Bugcaud donnait la sanclion à son pouvoir, en lui attribuant, dans le traité de faTafna, le titre (VEmirel-Moumcnin^ commandeur des croyants.

Mais Abd-el-Kader comprenait que la coinjuèle la plus importante pour la suite de ses desseins était la grande Kabylie. Maître d'un peuple courageux,

l' m: Mil: Il V(hA(.K i;n kaiulil: ôo7

opiniâtre, liabilaiil lui juiys liclie, ol à Fabri do l'iii- Yasioii par la difiiciillé de ses abords, il espérait de là diriger facilemenl la guerre avec les Français contre lesquels son fanatisme méditait une nouvelle levée de boucliers; il y envoya, comme chel", un Kabyle, qui lui avait exagéré son influence sur la tribu des Beni-Kliall'oun, dont il était originaire, et le nomma son khalifa, en le recommandant aux chefs des Flissas et des Ameraouas, Ben-Zamoun et Bel- Kassem-ou-Kassy. Le représentant d'Abd-el-Kader se montra avec une suite peu nombreuse ; il fut bafoué, humilié, sans pouvoir se venger des moqueries et des insultes de ces montagnards, qui ne connaissaient que la force qui s'impose. Il retourna alors vers le maître, qui l'avait chargé d'un rôle au-dessus de ses forces ; et Abd-el-Kader, au récit des humiliations qu'avait endurées son khalifa, comprit qu'il n'assoierait son autorité d'une manière durable (ju'en faisant subir un châtiment exemplaire à Tune des tribus (pii avait méconnu son envoyé, châtiment qui serait pour les autres une terrible et salutaire leçon. Ce fut sur les Zouathnas, qui avaient déchiré ses lettres avec mépris, que tomba sa colère. Les Zouathnas, colonie composée de Turcs expulsés d'Alger,

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après iiiic conspiralioi), el qui s'élaicuL unis aux femmes du pays, n'ayaieut que peu d'alliauce avec les Kabyles de la montagne. En les punissant, Abdel-Kader, sans craindre un soulèvement "énéral. •*■' était sûr de frapper de terreur toutes les tribus qui

* avoisinaient ces victimes désignées de sa vengeance.

L'émir arrivait donc à Pimproviste dans le pays H des Zoualhiias, avec sa cavalerie et quelques bataillons

d'infanterie, et plaçait son canq) au pont des Beni- $ Ilini. Les tribus des Zouathnas s'empressèrent d'en-

voyer leurs gadâ, présents de soumission ; Abd-el- Kadcr les reçut, mais sans pour cela abandonner ses projets. A la vue de ces préparatifs de combat, les / Zouathnas, sur lesquels l'émir avait frappé un impôt

de 40,000 bovuljous pour leur quarante villages, s'enfuirent dans les montagnes. Abd-el-Kader fit venir les kaïds de la tribu, les lassiua, leur donna la lettre d'aman, de pardon, avec son chapelet, comme gage de sa parole, et les engagea à faire revenir les fuyards et î\ faire rentrer la contribution exigée.

Le lendemain, la moitié de la somme lui était apportée, et l'autre moitié promise pour le jour suivant, mais en produits du sol, en bœufs, en bêtes de somme, car la tribu n'avait plus d'argent. L'émir

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s'cii^^a^cii à alk'iidii'; mais, \v IciidciiKiiii, an poinl du jour, au mépris de ses jtromesses, cl par une mauvaise loi doul il a donné de nombreux exemples pendant sa carrière, il attarpiait les villages; une parlie de ses troupes se ruail sur El-Argoub, dont les habitants, coiilianls dans la promesse du marabout, n'avaient lait aucun préi)aratir de défense; Tamarkaunit, abandonné par les Kabyles, était livré au pillage, tandis qu'une troisième colonne marchait sur les Ouled-Zian, qui, voyant de loin venir leurs ennenn's, s'étaient postés sur l'Oued-Tamda.

— Justice ! criaient les pauvres Kabyles, nous avons payé Timpôt.

— 11 n'y a pas de justice, répondirent les sicaires de l'émir; le sultan n'est pas venu pour prendre vos biens, mais vos têtes.

Et ils Tondirent sur les Zouathnas qui. grâce aux difficultés du terrain,, défendirent, j)ie(l à j»ied, leur territoire. Le combat dura toute la journée; le soir venu, ils dui'ent céder au nombre toujours croissant de leurs adversaires. Leurs femmes, leurs enfants, leurs troupeaux, tombèrent aux mains du vaiiKjueur. Le kaïd El-Beyram, blessé grièvement, était au nombre des prisoiuners*

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Oïl amena devant Abd-el-Kader les l'emnies, les ent'aiils entièrement nns, et an milien d'enx le kaïd blessé.

En l'apercevant, l'éniii- rnjmstropha vivement :

— Ennemi de Dieu, comment as-tn |»u marcher sur ta religion jusqu'à iH'C('[)ter l'investiture des chrétiens?

Le kaïd répondit avec hauteur:

— Eh quoi ! lu me reproches de urètre allié aux chrétiens, et toi, n'es-lu jias à leur service? ils t'ont grandi au point de te permettre tle manger le pays en lonaueur et en largeur.

— hnpie, reprit Abd-el-Kader, ; oses-tu me parler ainsi?

— Je ne fais que répondre à ton altaque. L'émir, blême de colère, se touriin alors vers son

escorte, en s'écriant :

— l*ai' le Dieu tout-puissant! qu'on me Tende à droite et à gauche la bouche qui a prononcé les paroles infâmes que vous venez d'entendre.

Les chaouchs se précipilèrenl sur le kaïd, et, à l'aide de couteaux, exécutèrent l'ordre baibare de leur maître. Cet homme, bravant la colère de l'émir, ne |>roléra [tas une plainte, ne [)oussa pas nu cri. Il

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