‹ A travers le GrönlandChapitre 26 sur 100 · D'ISLANDE A LA COTE ORIENTALE DU GRÔNLAND. — ESPOIR DÉÇI · texte numérisé non relu

D'ISLANDE A LA COTE ORIENTALE DU GRÔNLAND. — ESPOIR DÉÇI

Grônland. Dans ce voyage, la mer luise les gros glaçons, et, à mesure qu'ils arrivent sons des latitudes plus méridionales, les fractionne en morceaux de plus en plus petits. Sons l'action de la houle el des pressions les blocs montent les uns par-dessus les autres et forment des monticules appelés iskos par les marins norvégiens, s'élevanl de G à 8 mètres au-dessus du niveau de la mer.

La glace ainsi morcelée forme la banquise que rencontrent les chasseurs de phoques dans le détroit de Danemark, et c'est à travers les canaux qui la divisent que ces hardis marins poursuivent les stemmalopes mitres, au risque de perdre leur navire, quelque solide qu'il soit.

Pendant plusieurs jours, le Jason fait route dans le sud le long de l'iskant. Le mercredi, le Staalbjerghuk de la côte d'Islande est en vue à une distance de 52 milles. Le jeudi 7 juin, nous entrons dans une baie de la banquise où la glace est morcelée. Quelques stemmatopes mitres (Cystophora cristata Erxl.) sont en vue. C'estbon signe de trouver des phoques h la lisière de la banquise. Les matelots songent au temps passé où la chasse donnait de si beaux résultats : c'est que tous sont intéressésau succès de l'entreprise. Le capitaine, apercevant un certain nombre de phoques sur la glace, donne l'ordre de mettre les embarcations à la mer. Le quart de service part aussitôt à la chasse. Sverdrup et Dielrichson, qui ne se sont jamais trouvés à pareille fête, font partie de l'expédition sous la direction de chasseurs expérimentés. Bientôt les détonations retentissent, les coups se succèdent lentement: aucun feu de salve ne se fait entendre comme lorsque la chasse est heureuse. Évidemment les chasseurs poursuivent de jeunes phoques disséminés. Les canots reviennent bientôt; l'après-midi, l'autre moitié de l'équipage se met à son tour en campagne. Toute la journée je restai à bord ; installé à l'arrière, je réussis à tirer quelques animaux. Il est assez curieux que les canots effrayent plus les phoques (pie les navires. Ainsi ils plongent souvent alors même que l'embarcation est encore loin d'eux, tandis que le navire peut arriver jusque sur les glaçons où ils se trouvent, avant qu'ils prennent la fuite.

Nos hommes abattirent cent quatre-vingt-sept phoques, presque tous des jeunes, un maigre butin !

Dans l'ouest se trouvent d'autres bâtiments en chasse. Le lende-

main nous communiquons avec plusieurs. Tous les marins désirent rendre visite à notre expédition. Avant notre départ pour la côte orientale du Gronland. un capitaine vient chercher le courrier destiné à la flottille dont nous sommes porteurs. Dans quelques heures, nous allons nous séparer des autres navires et nous ne savons trop quand nous les reverrons. Dans l'océan Glacial, le service de la poste a une organisation particulière. Un bâtiment va-l-il faire un tour en Islande, il en rapporte le courrier destiné à tous les autres bateaux. La mer est vaste et il ne doit pas être .facile de s'y rencontrer, pensera-t-on. Détrompez-vous : la région où se fait la chasse au phoque n'est pas très étendue, et chaque équipage est au courant des faits el gestes de ses voisins comme les curieux d'une petite ville. Un navire ne s'éloigne du reste jamais des autres, dans la crainte qu'en son absence ses concurrents ne trouvent du gibier.

Dans l'après-midi nous rencontrons le Geysir, de Tônsberg. Le capitaine vient à bord souper avec nous. Il est gai et joyeux, ce brave homme : nul d'entre nous n'a le courage de lui apprendre la mort de trois de ses enfants enlevés par la diphtérie depuis son départ. Ici on vit heureux dans l'ignorance de tout ce qui se passe dans le monde : la chasse seule cause des joies ou des tristesses.

La nuit nous croisons le Morgenen, un des navires de Svend Foyn. Il sortait de la banquise, traînant à la remorque les peaux de trois ours blancs. Cette vue excite l'envie de Dietrichson et de Sverdru'p; mes camarades brûlent du désir d'abattre ou tout au moins d'apercevoir un de ces mammifères. Pendant plusieurs jours le Jason fait ensuite route dans l'ouest. Un vent contraire retarde notre marche; nous perdons en outre du temps à explorer les baies de la banquise pour voir s'il n'y a pas par là des phoques. Nous n'en aperçûmes pendant ce trajet qu'un très petit nombre.

Nombreux au contraire sont les Hypcroodon diodon. Ils nous suivent par troupes de cinq ou six, en nageant le long du navire; ce sont des animaux tout à fait extraordinaires, avec leur haut monticule de graisse sur le front et particulièrement proéminent chez les mâles.

L'hyperoodon appartient au groupe des denticèles : il a en effet deux petites dents, qui souvent font défaut chez les animaux âgés. Ces dents ne leur sont d'aucune utilité : elles sont simplement un

D'ISLANDE A LA COTE ORIENTALE DU GRÔNLAND. — ESPOlït HÉÇU. 9f»

héritage de leurs ancêtres, qui eux possédaient une mâchoire bien garnie, comme les autres denticètes. Une modification dans les conditions d'existence de ces animaux a rendu leurs dents inutiles; peu à peu elles ont disparu el maintenant il ne leur en reste plus que deux. Les fœtus de ces animaux ont encore une mâchoire disposée pour recevoir une série complète de dents; c'est un phénomène d'atavisme. Les hyperoodon se nourrissent de céphalopodes et d'autres petits animaux qu'ils avalent entiers; les dents sont donc inutiles pour la préhension des aliments. J'en eus la preuve il y a quelques années lorsque je travaillais au Muséum de Bergen. On m'envoya alors un de ces animaux, dont la couronne des dents était couverte d'une colonie de cirripèdes de toutâge. Quelques-uns étaient si grands qu'ils sortaient de la bouche de l'animal. Si l'hyperoodon se servait de ses dents, ces parasites n'auraient pu s'y établir. La pièce est conservée au Muséum de Bergen. De pareilles observations, quelque inutiles qu'elles paraissent au public, sont particulièrement intéressantes pour le naturaliste. Elles prouvent combien est fausse cette idée généralement répandue que dans la nature tout a une utilité.

Nous rencontrons également des balénoptères de Sibbald, le géant du monde animal actuel. Le jet d'eau lancé par cette baleine est visible de très loin; à grande dislance également on entend le bruit de sa respiration. Le monstre approche, sa tète apparaît au-dessus de l'eau en forme de toit, puis son dos, hérissé d'une petite nageoire; le voici maintenant tout près du navire, il respire, un nuage de vapeur s'élève, l'air vibre comme lorsqu'on ouvre le ventilateur d'une chaudière. La baleine fait un mouvement ondulant et disparaît.

Le dimanche 10 juin, le temps est brumeux; n'ayant pu prendre aucune observation depuis plusieurs jours, nous ignorons noire position. Le courant, violent dans ces parages, doit avoir entraîné le bâtiment dans le sud-ouest. Nous nous trouvons probablement dans la région où, s'il était possible d'atteindre maintenant la côte orientale du Grônland, se trouverait l'iskant avec une direction ouest ou nord-ouest. Aucune apparence n'indique que les glaces aient cette position, et un débarquement ne me paraît guère possible.

Le lendemain, à travers une éclaircie apparaît pour la première fois

la côte orientale du Grônland, hérissée de hauts pics pointus. Nous voyons probablement la partie du littoral située au nord du cap Dan. 60 nulles environ nous en séparent; nous sommes donc plus près de la côte que nous ne le croyions. Apercevant au milieu de la banquise une longue baie dont on ne distingue pas l'extrémité supérieure du haut du nid-de-pie, le capitaine prend la résolution d'essayer d'atterrir. Poussé par un vent favorable, le navire avance rapidement. Bientôt la glace se présente en masse serrée, mais pour un navire solide comme le Jason l'obstacle offre peu de résistance. De sa solide étrave il culbute les glaçons et pénètre dans un large bassin d'eau libre. Du côté de terre, aucune glace en vue. A midi nous nous nous trouvons par 65°18' de latitude nord et Ô4°10' de longitude ouest, à environ 52 milles de terre.

Après avoir fait route pendant plusieurs heures, nous apercevons de nouveau la glace. Le navire réussit d'abord à pénétrer à travers cette banquise, mais bientôt il est arrêté. Nous sommes encore à 56 milles de la côte environ; le pack situé devant nous est très accidenté: par suite la traversée à pied présenterait de grosses difficultés; Dans cette situation, il nous parait préférable de ne pas tenter le débarquement, et d'attendre que l'été soit plus avancé : la glace sera alors moins inégale. Plus au nord il eût été, croyons-nous, facile d'approcher davantage de terre, mais, comme je l'ai dit, le Jason devait aller chasser le phoque. En faisant une nouvelle tentative, nous risquions d'être emprisonnés et de laisser passer la saison favorable de la chasse. Nous virons de bord et bientôt nous perdons de vue la terre dans la brume.

A propos de celte tentative de débarquement, voici ce qu'en raconte le Lapon Balto dans sa relation de voyage : « Pendant plusieurs jours le navire marcha à la voile dans la direction du Grônland jusqu'à ce que la terre fût en vue. Lorsque nous aperçûmes la côte, nous nous nous en trouvions à une distance d'environ 00 milles: devant nous s'étendait la banquise. Cette partie du Grônland n'est pas précisément belle, partout ce ne sont que des montagnes pointues, à pic, des clochers d'église et dont la cime est cachée dans les nuages. »

Le lendemain nous eûmes la preuve de la force des courants dans ces parages. Toute la nuit le bâtiment avait tiré des bordées vers le

Page 1