‹ A travers le GrönlandChapitre 36 sur 100 · EN ROUTE VERS LA CÔTE ORIENTALE DU GRONLAND DÉRIVE SUR LA BANQUISE · texte numérisé non relu

EN ROUTE VERS LA CÔTE ORIENTALE DU GRONLAND DÉRIVE SUR LA BANQUISE

A quelque distance du navire nous fûmes rejoints par un canot du Jason monté par douze hommes sous le commandemenl du lieutenant. Le capitaine Jacobsen avait envoyé cette escouade à noire aide. Ces braves amis nous accompagnèrent quelque temps, mais voyant qu'ils ne pouvaient nous être d'une grande utilité, je les renvoyai bientôt à bord, après les avoir remerciés de leur bonne volonté. Au début, la glace est clairsemée; nous avançons rapidement et à la rame. La route nous est-elle fermée, nous nous ouvrons un passage avec le picel la bâche. En quelques endroits seulement il devient nécessaire de haler les canots à travers de petits glaçons. Au moment où nous quittions le Jason, il commençait à tomber une petite pluie,

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maintenant elle augmente, en même temps le ciel noircit et prend mauvaise apparence. C'était à coup sûr un curieux spectacle de nous voir travailler à nous frayer un passage à travers la banquise, couverts de nos imperméables noirs et de nos capuchons, qui nous donnent l'air de moines. Les canots avancent dans le sillage l'un de l'autre au milieu de glaçons dont la blancheur immaculée contraste étrangement avec la noirceur du ciel. Sur les pics décharnés des bords du Sermilikfjord s'étendent de sombres nuées, déchirées par endroits; à travers ces trouées le ciel apparaît dans le lointain illuminé par un rayonnant coucher de soleil. Mais cela ne dure pas longtemps, les trous se ferment, les nuages deviennent plus sombres et la pluie s'abat sur nous.

Plus loin la marche devient pénible. Souvent, pour reconnaître la meilleure route à suivre, nous devons escalader un monticule de glace; du haut d'un de ces mamelons nous saluons une dernière fois le Jason en agitant le drapeau national. On nous voit de là-bas et le navire nous rend notre salut en abaissant son pavillon. Maintenant en avant! nous n'avons pas de temps à perdre.

Au début un grand isberg se trouvait dans l'ouest ; bien que nous nous dirigions toujours vers l'est, nous nous en rapprochons de plus en plus. Evidemment un courant nous poussait vers l'ouest. Nous faisons alors route pour passer à droite de cette montagne de glace. Tout à coup, dans son voisinage nous fûmes pris par un tourbillon terrible. Les glaçons jetés les uns sur les autres tournoyaient sur euxmêmes, et se renversaient en menaçant de briser nos deux canots. Sverdrup parvint à mettre en sécurité son canot sur un glaçon pendant que nous faisions tous nos efforts pour atteindre une flaque d'eau. A chaque instant notre embarcation risquait d'être brisée. En pareille circonstance, on doit se réfugier, si l'on peut, soit audessus des isfod', soit dans une anse creusée dans l'épaisseur des glaçons. Au prix de grands efforts nous réussissons à nous tirer

t. L'eau de mer érode les glaçons, principalement à leur ligne de flottaison. A la partie du glaçon proéminente en dessous de cette ligne on donne le nom de (( pied » (isfod). En cas de pression, ce pied constitue un excellent abri ; la portion du glaçon avançant sous l'eau arrête les autres drifis et les empêche d'atteindre le canot aluilé dans la flaque d'eau libre Mtuée au-dessus de cette langue de glaces. Les échancrures des glaçons offrent égalemcnl un abri sûr, leurs bords empêchant les drifis de pénétrer au fond de ces ouvertures.

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de ce mauvais pas et à atteindre une grande nappe d'eau ouverte sous le vent de l'isberg où nous sommes en sécurité. Il faut maintenant songer à Sverdrup. Nous lui faisons signe de nous suivre, et bientôt il nous rejoint.

Au delà nous rencontrons une série de flaques d'eau libre. De temps en temps les glaçons qui nous entourent sont violemment agités et jetés les uns contre les autres; toujours ces mouvements dans la banquise se produisent près des nombreux isbergs échoués dansées parages; dès que nous avons dépassé ces montagnes déglace flottante, tout redevient calme. Maintenant nous avons bon espoir de réussir et sommes tous pleins d'entrain. La pluie a cessé; le soleil rougit les nuages amoncelés sur le Sermilikfjord et enflamme les sommets neigeux de la côte.

Apercevant des flaques d'eau libre, je pense découvrir bientôt le chenal ouvert entre la côte et la banquise. Nous nous trouvions alors tout près delà rive occidentale du Sermilikfjord, nous distinguions même les pierres et toutes les aspérités de la montagne. Aucun obstacle ne semble devoir arrêter notre marche. Nous nous occupons de choisir l'endroit où nous pourrons faire le café une fois à terre.

Tout à coup les glaçons s'entre-choquent ; en toute hâte, nous cherchons un refuge sur l'un d'eux. Après cette alerte, en remettant à l'eau mon embarcation dans un chenal très étroit, une langue de glace pointue vient en percer la coque, f.e canot menaçantde couler, il faut le décharger de suite et le remonter sur un glaçon pour le réparer. Sverdrup et Krisliansen viennent à notre aide et très habilement remettent en état l'embarcation sans grande perle de temps à l'aide des quelques outils qu'ils ont seulement à leur disposition : un marteau en bois, une hache et quelques clous. Une planche de pin fut employée comme bordage.

Cet accident nous coupa la veine. Pendant que nous étions occupés à réparer le canot, les glaces s'étaient remises en mouvement, le ciel assombri, et la pluie avait repris. Toute vue est désormais masquée. Dans cette situation nous dressons la tente et attendons une embellie. Il est dix heures du matin (18 juillet). Depuis quinze heures nous travaillons à nous frayer un chemin à travers la banquise. Nous avons donc bien gagné quelques heures de repos.

Avant de nous endormir une éclaircïe nous permet d'apercevoir le Jason sous vapeur; bientôt après il disparaît sur l'océan. Probablement à bord on nous croyait à terre depuis longtemps, sains et saufs. « Lorsque Ravna vit le navire pour la dernière fois, écrit Ballo dans sa relation de voyage, il médit : «Sommes-nous bètes d'avoir quitté « le vapeur pour venir mourir ici. La grande mer sera notre tombeau. « — Cela aurait été très mal d'agir ainsi, répondis-je. Nous n'aurions « reçu aucun paiement à notre retour et peut-être le consul norvégien « nous aurait rapatriés à Karasjok aux frais du bureau de bienfai- « sance. Ce qui aurait été une grande honte pour nous. »

Pendant que nous dormons, un de nous reste debout, chargé de nous réveiller si la glace s'ouvrait assez pour nous permettre de continuer vers la côte. Dietrichson s'offrit pour faire le premier quart.

Les glaces ne s'écartèrent que très peu, une seule fois et encore pendant un instant. Je pensais profiter de cette occasion pour nous remettre en marche, mais bientôt les pressions recommencèrent. D'autre part les glaçons étaient trop petits pour qu'il fût possible de haler les canots. Tant que la pluie tombait, nous pouvions dormir et attendre. Nous étions déjà à ce moment emportés par un courant !

Nous sommes entraînés à toute vitesse au milieu d'un large banc de glace à l'ouest du Sermilikfjord. Là un courant nous porte dans le sud et nous éloigne de la côte, en dépit de tous nos efforts pour nous en rapprocher. Si nous n'avions pas été retardés par l'accident arrivé au canot, nous aurions pu traverser ce banc, où le courant est très violent, et atteindre ensuite des eaux plus calmes le long de terre.

La vitesse du courant dépassait toutes mes prévisions. Que ce courant fût rapide, je le savais, mais si j'avais connu sa véritable force, j'aurais pris d'autres dispositions. Il eût été par exemple préférable de débarquer sur la banquise plus à l'est, par le travers du cap Dan; là nous aurions, suivant toute probabilité, traversé la barrière de glaces, sans être entraînés à l'ouest, au delà de l'embouchure du Sermilikfjord, dans le grand banc où le courant porte vers le sud. Dans notre position nous pouvions seulement examiner la situation dans laquelle nous nous serions trouvés si nous avions agi ainsi. Si, pendant une heure seulement, le chenal avait été un peu ouvert.

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