‹ A travers le GrönlandChapitre 4 sur 100 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Pendant l'été de lcSN'2 j'étais embarqué à bord du baleinier norvégien1 Vilring, lorsque ce navire lui | n is par les glaces en vue de la côte orientale du Grônland sous le 66° 55' de latitude nord. Vingt-quatre jmus durant, le bâtiment, emprisonné dans la banquise et poussé par le courant, dériva vers terre, au grand effroi de l'équipage.

Derrière la nappe blanche des glaces flottantes s'élevaient de magnifiques massifs de pics el de glaciers resplendissants de lumière; plus magnifiques encore ils étaienl le soir, lorsqu'ils se délachaienl sur un fond de nuages empourprés par le soleil des nuits de l'été

I. Os baleiniers chassenl le stcnimatope mi lié dans les parages du Grôuland el de Jan Mayen. Nous désignons ces bâtiments sous le nom du baleiniers, faule d'une appellation française propre ;uix navires armés pour la chasse au phoque.

'2 A TRAVERS LE GRONLAMD.

polaire. Bien souvent, pendant cette détention, je montai au sommet du grand mal pour contempler la côte du Grônland. Celle terre inconnue m'attirait, sa vue remuait mon âme, et du coup je fis le projet d'arriver à celle cuir que tant de marin- avaient vainement essayé d'atteindre. Dans ma pensée, il était possible d'atterrir en traversant à pied la banquise, si un navire ne pouvait réussir à se frayer un passage au milieu des glaces. Sur-le-champ j'étais prêt à faire une tentative: mais, par mesure de prudence, le capitaine ne voulut pas l'autoriser. De retour en Norvège je publiai un article sur le Grônland oriental dan- le Bulletin de la Société royale de géographie de Copenhague (Dansk Geografisk Tidskrift, vol. Ylll, p. 76). On peut, écrivais-je, atteindre sans grandes difficultés la côte orientale du Grônland, en pénétrant avec un solide navire au milieu des glaces, puis en achevant à pied la traversée de la banquise. A celte époque j'avais seulement l'idée vague d'avancer un jour dan- l'intérieur du pays; plus tard seulement ce projet prit une forme précise.

Un soir de l'automne de 1883, en écoulant la lecture du journal, mon attention fut tout à coup atlirée par un télégramme annonçant l'heureux retour de l'expédition entreprise par Nordenskiôld dans l'intérieur du Grônland'. Conlrairemenl à son attente, le célèbre explorateur n'avait découvert aucune oasis de verdure au milieu des glaciers : partout il n'avail rencontré que des champs de neige infinis. Sur celte nappe cristalline, deux Laponsqui accompagnaient M. Nordenskiôld avaient parcouru, en se servant de ski*, une distance énorme en très peu de temps; dans celle région, ['inlandsis'" présentait un terrain excellent pour la marche sur les patin-. Ce fut pour moi l'étincelle. Pour traverser le Grônland, il fallait organiser une expédition de patineurs Scandinaves.

1. A.-E. Nordenskiôld, la Deuxième Expédition suédoise au Grônland. Tiaduit par Charles Rabot. Hachelte el C*.

2. Sous ce nom, les Norvégiens désignent de longs cl étroits patins en bois, en usage chez tous les peuples habitant le nord de l'ancien continent, il. Nansenen donne plus loin une longue description. Dans cette traduction nous conserverons presejuc toujours le mot ski, réservant celui de raquettes pour traduire le vocable snesko. [Noie du traducteur.)

.">. Nom sous lequel les géologues Scandinaves désignent les calottes glaciaires. [Noie du traducteur.)

De vigoureux patineurs, bien équipés, réussiraienl certainement à parcourir le Grônland, à condition de choisir judicieusement leur hase d'opérations. Cette base d'opérations était le point délicat de l'entreprise.

Si, à l'exemple des expéditions organisées antérieurement, on partait de la côte occidentale, le succès était incertain. On avait

derrière soi les établissements danois, et, devant, l'inconnu de l'immense désert de glace et de la côte orientale. En second lieu, parvenait-on à traverser l'inlandsis:

pour revenir ensuite en Norvège, il fallait

parcourir une seconde fois le glacier.

A mon avis aucune hésitation n'était permise. Il fallait traverser la banquise riveraine de la cote orientale du Grônland, débarquer sur celte solitude glacée, puis de là marcher vers les colonies danoises de la côte occidentale. Ce [dan avait l'avantage de couper toute retraite à la caravane; plus n'était besoin d'entraîner les hommes en avant; la côte orientale n'offrait aucun abri, aucun secours, tandis que devant soi la côte occidentale était une Terre promise. Dans ce cas, plus d'hésitation : il fallait marcher sans relâche vers les colonies danoises du littoral ouest ou mourir sur place.

En 1884 j'exposai mon plan de voyage dans une lettre adressée à un de mes amis de Copenhague. Je proposai alors l'organisation d'une expédition danoise-norvégienne à la côte orientale du Grônland. Aux Danois serait confiée l'exploration du littoral pendant que nous autres Norvégiens traverserions l'inlandsis de l'est à l'ouest.

KN VUE DE LA COTE ORIENTALE Ut GRÔ.VLAND.

Mon projet ne fui pas accepté. D'autres travaux absorbèrent ensuite mini temps, el je rie songeai plus au Grônland.

A la lin de 1887 seulement, je repris mon plan de voyage. Mon projet primitif était de faire appel à l'initiative privée pour couvrir les frais do l'exploration. Plusieurs personnes m'ayanl représente que notre expédition aurait un caractère plus national si je sollicitais l'appui du gouvernement, j'adressai la requête suivante au Conseil académique de l'Université de Krisliania :

« Je me propose d'organiser l'été prochain une expédition de patineurs pour Iraverser l'inlandsis du Grônland, qui est restée une des régions les moins connues de notre globe.

« Le très grand intérêt scientifique que présente la connaissance de ce pays explique les nombreuses tentatives entreprises pour pénétrer dans celle région. (Suit l'historique de ces différentes expéditions; le lecteur le trouvera relaté un peu plus loin.)...

ci Accompagné de patineurs, je projette de traverser le Grônland. Jusqu'ici le- Norvégiens n'ont guère contribué à l'exploration des terres polaires. Tandis que le Danemark el la Suède ont organisé de coûteuses expéditions vers ces régions lointaines, notre pays esl resté indifférent à ce mouvement. Les Norvégiens sont pourtant le peuple le mieux doué pour de semblables entre* [irises. Plus facilement que tous autres, nous pouvons supporter le froid de ces régions, el sur tous l'habileté de nos patineurs nous assure la supériorité, comme le prouve la reconnaissance des deux Laponsqui accompagnaient Nordenskiôld. Une caravane montée sur des ski, el suivie de traîneaux lires par des chiens, aurait de grandes chances pour réussir la traversée du Grônland. »

En terminant, je sollicitai la somme de 5000 couronnes1, pour couvrir les frais du voyage. Le Conseil académique accueillit avec bienveillance ma requête, et la transmit au .Ministère, en le priant de la présenter à la Chambre. Le gouvernement ne crut pas devoir déférer à ce désir. Le peuple norvégien est trop pauvre, expliquait quelques jours après un journal officieux, pour dépenser 7 000 francs à seule lin de permettre à un citoyen de faire un voyage d'agpémenl

1. 7(100 francs. La couronne vaul I IV. 40. [Noie du traducteur.)

au Gronland. En même temps presque loul le monde élail oppose ii mon projet. Pour vouloir Lenler pareille entreprise, je n'avais certainemenl pas mon bon sens, écrivait-on, mi bien je voulais me suicider; puis, à quoi bon aller explorer l'intérieur du Gronland?

M- M CI I IN'. \ M I f .

Fîeureusemenl pour moi, je n'eus besoin de solliciter le concours ni du gouvernement, ni des Chambres, \ l'époque où je présentai ma requête, un Danois, M. Augustin Gamél, mil à ma disposition la somme que j'avais demandée à mon pays. Ce généreux Mécène

avait, quelques années aiqiaia\anl, l'ail les frais de l'expédition de la Dijmphna, envoyée dans la mer de Kara sous le commandemenl du

lieutenant Hovgaard. Cette offre venant d'un étranger que je ne connaissais pas, à un moment où presque tous mes compatriotes considéraient mon projet comme l'œuvre d'un fou, me toucha profondément; immédiatement je l'acceptai avec reconnaissance.

Au mois de janvier 1888, mon plan de voyage fut publié dans la revue « Naturcn » sous le titre de Grônlands inlandsis. Après avoir résumé les tentatives faites antérieurement pour traverser le Grônland, j'exposai mon projet en ces termes :

« Accompagné de trois ou quatre vigoureux patineurs, je m'embarquerai, au commencement de juin, en Islande sur un baleinier norvégien et me dirigerai vers la côte orientale du Grônland. Sous le 06" de latitude nord, nous ferons une tentative pour approcher déterre'. Si le bâtiment ne peut atterrir5, il pénétrera au milieu des glaces aussi loin que possible, puis l'expédition gagnera la côte en traversant à pied la banquise. Pour franchir le chenal d'eau libre ouvert suivant toute probabilité le long du littoral, nous emporterons une embarcation légère dont la quille, garnie de patins, pourra glisser facilement sur la banquise. D'après mon expérience, celte marche sur la banquise ne présente pas d'obstacles insurmontables. En 1882, le baleinier Viking, d'Arendal, à boni duquel je me trouvais, fut bloqué par les glaces pendant vingt-quatre jours devant la côte orientale du Grônland. Au cours des promenades que je lis sur la banquise pendant celte détention, je me suis rendu compte de la nature des glaces qui la composent. Durant ce voyage, j'ai également appris à haler les embarcations sur les drifts3. Je pense donc avoir une expérience suffisante pour tenter l'entreprise. Mon projet serait de débarquer au nord du cap Dan, celte partie de la côte étant encore inconnue. Au sud de ce promontoire, au contraire, le littoral a été exploré par le commandant Holm et le lieutenant Th. Garde, de la marine royale danoise. En 1884, cette expédition, après avoir atteint un point situé un peu au nord du cap Dan, a

I . Je me, proposais d'abord île débarquer plus au nord, dans le fjord de Scoresby, encore inconnu. l*our mettre à exécution ce projet, un vapeur aurait été nécessaire. La location d'un pareil bâtiment étant naturellement Iris onéreuse, je dus renoncer à celte idée.

2 Nous envisagions la possibilité d'atterrir. Pendant l'été 1884, les baleinières avaient pu approcher très près de la cote.

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