NOTRE SEJOUR A GODTHAAB — A LA CHASSE SUR LES BORDS DE L'AMERALIKFJORD
Nous trouvâmes facilement à nous loger à Godlhaab.Dietrichson, Sverdrup et moi primes pension dans l'hospitalière maison du « directeur de la colonie » (kolonibestyrer*), lundis que nos trois autres compagnons furent logés dans l'ancienne habitation du docteur; Kristiansen et DOS deux Lapons s'installèrent là à leur guise et firent eux-mêmes leur popote.
Longtemps nous fûmes l'objet do la curiosité des indigènes. Balto raconte en ces termes son arrivée dans la capitale du Grônland méridional :
« La première soirée que nous passâmes dans notre maison, une
1. La hiérarchie administrative du Grônland comprend deux inspecteurs placés respectivement à la tète des deux grandes circonscriptions du pays (Inspectorat du nord, Inspectorat du sud), des directeurs de colonie (kolonibesiyrer), représentant de l'autorité danoise dans les villages les plus importants, îles .1 assistants 1) et des « volontaires 1). (Sole du traducteur . .)
foule de jeunes Gronlandaises se pressaient autour de nuire fenêtre, dépourvue de rideaux, pour nous regarder. La lumière éclairait tous nos mouvements, et les curieuses n'en perdaient pas un. Le même manège recommença chaque soir jusqu'au jour où les rideaux furent accrochés à notre fenêtre. »
Après un séjour de quelques jours, nous étions tous amis avec les indigènes. Chez les trois camarades établis dans l'ancienne habitation du médecin, les Eskimos se pressaient en foule. Du malin au soir on y jouait aux caries, on y faisait de la musique, et l'on y babillait sans trêve ni merci.
Le boute-en-train était, cela va sans dire, Balto. Dans un jargon bizarre de mauvais norvégien et d'eskimo, notre camarade racontait longuement nos aventures aux Eskimos ébahis. — Balto avait appris rapidement un certain nombre de mots de la langue grônlandaise, qui est pourtant très difficile, et il s'en servait avec l'aplomb le plus parfait. Ses récits, accompagnés de gestes exubérants, avaient pour thème soit notre traversée de l'inlandsis de glace, soit notre dérive sur la banquise. « Et jugez des souffrances de l'expédition: dans le grand désert de neige, impossible de faire du café, et seulement le dimanche on avait un peu de tabac pour fumer une pipe, et pendant la dérive au milieu des glaces, les Norvégiens n'avaient-ils pas mangé de la viande crue ! » Balto racontait également la vie de ses congénères sur les montagnes de la Laponie, la manière dont ils fabriquaient leurs vêtements et leurs mocassins.
Un de ses sujets favoris était le récit des longues courses en traîneaux tirés par les rennes. Tout cela était du plus haut intérêt pour les Gronlandais. Un petit nombre d'entre eux seulement comprenait, il est vrai, soit le norvégien, soit le danois, mais à l'aide d'une pantomime vive et animée, Balto suppléait à l'insuffisance de l'expression et à l'ignorance de la langue.
Krisliansen, beaucoup plus réservé, avait abandonné le premier rôle à Balto. Quant à Bavna, tout ce bruit ne lui convenait pas, et souvent il s'en plaignait à moi : « A un vieux Lapon comme moi, disait-il, une société aussi bruyante ne plaît guère ». Lorsque la chambre était remplie d'une foule animée, le bonhomme. se tenait dans un coin et faisait grise mine à toute celle jeunesse.
NOTRE SEJOUR A cnliTHAAIi.
D'autres fois il quittait la pièce en maugréant, et allait s'asseoir pendant (1rs heures, calme cl silencieux, dans quelque hutte grôn-
am: ET LABS llin.MW, DF. GODTllAU: (métis), IN DON chasseur et 5A femme. (D'APRÈS OE PHOTOGRAPHIE DE M. C. RÏBERG.)
landaise où il était du reste toujours accueilli avec bienveillance. Ravna était un bon vieux père de famille, tandis que Balto était
un garçon plein d'entrain et insouciant; la différence d'âge et de situation explique suffisamment leur diversité de goûts.
Jamais, autant que je pus le savoir, l'ordre ne fut trouble dans la maison habitée par nos gens. Pour éviter toute aventure fâcheuse, défense avait été faite au beau sexe indigène d'entrer dans la chambre des Lapons. Les Grônlandaises sont, comme on le sait, peu farouches.
Cette prohibition n'empêcha pas toutefois Ballo de tomber amoureux d'une jeune fille. Elle était fiancée à un catéchiste indigène qui habitait pour le moment une « colonie » située au nord de Godtbaab et avec lequel elle dînait se marier. Cet engagement n'empêcha pas Sophie d'écouter les protestations de Ballo ; mais l'idylle resta platonique.
Notre camarade écrivit à sa bien-aimée une lettre qu'un indigène se chargea de traduire en grônlandaîs. Dans cette missive, il lui expliquait qu'il renonçait à sa main pour deux raisons : d'abord elle était fiancée, et en second lieu jamais elle ne pourrait s'habituer à la vie des Lapons. Balto terminait en faisant ses adieux à Sophie et en l'assurant de son affection.
Le premier dimanche après l'arrivée de la caravane, la « saison » de Godtbaab commença par un bal. Tous les membres de l'expédition, à l'exception de Ravna, y prirent part et désormais n'eurent garde de manquer à aucune de ces réunions, du reste très fréquentes.
Bien curieux était l'aspect de la salle de bal remplie de Grônlandaises souriantes et toutes coquettement habillées. Leur petit costume masculin bariolé de couleurs vives ajoutait au piquant de tous ces frais minois. Inutile de dire que dans ces soirées notre succès fut complet ; Ballo ne fut cependant jamais un bon danseur.; les Lapons n'ont, comme on le sait, aucune danse, et dans cet exercice notre compagnon était absolument ridicule.
Les premiers temps de notre séjour furent très agréables. L'accueil des Grônlandais aussi bien que des Danois nous fit presque oublier les souffrances de notre exploration. Malgré cela, la pensée d'hiverner à Godlhaab ne nous était pas précisément agréable. Bien que nous eussions perdu l'espoir d'être rapatriés par le Fox, nous avions la hantise du départ.
NOTRE SÉJOUR A GODTIIAAB. 555
A chaque instant, nous pensions voir arriver un vapeur envoyé à notre recherche : mais rien ne vint. Il \ avail dans le port un vieux sloop. Si on nous le prêtait, nous pourrions gagner l'Amérique.
Le directeur de la colonie ne voulut pas malheureusement prendre sur lui de nous donner une pareille autorisation, et force nous fut de renoncera tout projet de départ.
Nous étions un jour à laide, lorsque des kayaks sont signalés venant du sud. Ces messagers nous remirent un gros paquet de lettres envoyées par le directeur des mines d'Ivigtut et par plusieurs fonctionnaires de colonies situées au sud de Godthaab.
La première lettre nous annonçait la remise de notre courrier à bord du Fox. La veille de l'arrivée de nos exprès, le vapeur était parti pour l'Europe, mais une grosse tempête l'avait aussitôt après obligé à chercher un refuge dans un mouillage voisin d'Ivigtut. Le vent étant tombé, le bateau allait repartir, lorsque furent aperçus deux kayaks arrivant à toute vitesse et faisant signe de les attendre. À la nouvelle de notre heureuse traversée du Grônland, le capitaine et le directeur des mines examinèrent, aussitôt le moyen de nous venir en aide; tous deux reconnurent. l'impossibilité pour le navire de remonter jusqu'à Godthaab. Personne à bord ne connaissait l'atterrissage de ce port, et si un accident était arrivé, il était impossible de nourrir dans la colonie pendant tout l'hiver les quarante ouvriers que le Fox rapatriait.
Finalement le capitaine fut forcé de ne pas nous attendre, et le vapeur partit pour l'Europe avec la nouvelle de notre succès. Le manque de eharbon obligea le bâtiment à relâcher à Skudesnaes, en Norvège; grâce à cet accident, notre patrie eut la primeur de la honne nouvelle.
Certains maintenant d'être obligés de rester au Grônland jusqu'au printemps, nous jouissons en paix du bonheur du temps présent. l'Ius intimes devenaient nos relations avec les indigènes et plus grande devenait notre sympathie pour eux. Afin d'apprendre à mieux les connaître, nous allions visiter les petits clans dispersés aux environs de Godthaab. Ainsi, dans le milieu d'octobre, en compagnie du directeur de la colonie, nous fîmes une excursion à Kangok, et plus tard, en novembre, à Narsak.
A TBAVERS LE GRONLAND.
La plus grande partie de l'hiver, je la consacrai à l'élude des Eskimos. Je vivais dan- leurs huiles, j'allais avec eux à la chasse; j'observais leurs mœurs et étudiais leur langue.
Depuis longtemps nous avions le projet d'aller chasser le renne sur les bords de l'Ameralikfjord, mais le mauvais état de la neige nous avait toujours empêchés de faire celle excursion. Le 25 enfin, nous nous mimes en route. Nous avions pris place dans un