VILLAGE DE SIDI-MOHAMMED-CHÉRIF
Mohammed chérif, un riche et très vénéré parent du chérif d’Ouezzan.
Harris, accompagné du kaïd qui reste agenouillé après avoir baisé le seuil de la porte, lui rend visite. Il est reçu avec une politesse affable, et peu après, en outre d’une opulente « mouna », on nous envoie, en abondance, dans de magnifiques vases de faïence, à dessins
polychromes, du thé vert, du sucre et des feuilles de menthe. Le chérif a poussé les prévenances jusqu’à nous faire apporter des cuillers d’argent, et en guise de tasses des petits verres de cristal, ornés de dessins en émail rose, vert et blanc, charmants, le tout servi sur un superbe plateau de cuivre, délicatement ciselé. Un brasero tout allumé, attenant à un trépied de fer forgé, artistement ouvragé, sur lequel repose un marabout de cuivre rempli d’eau déjà bouillante, a été mis à notre disposition.
Notre gourmand de kaïd prépare le thé à la mauresque : il remplit aux trois quarts la théière de sucre et de thé, y ajoute une poignée de feuilles de menthe, verse de l’eau bouillante, remue le tout avec une cuiller et quelques minutes après nous sert le remarquable breuvage. Nous goûtons ce nectar du bout des lèvres et laissons nos verres à peu près intacts, au grand étonnement du vieux soldat qui, sans perdre de temps, commence par les vider gloutonnement, rubis sur l’ongle, avec des claquements de langue tout particuliers et de forts bruits de lèvres; puis il finit ce qui reste dans la théière, remet ensuite du thé, du sucre et de la menthe, y verse de l’eau bouillante et absorbe un nombre incalculable de verres de ce sirop écœurant, ne s’arrêtant que lorsque les provisions lui font défaut.
Une fois repu, il tire son ignoble mouchoir sale, troué, souillé de tabac et en essuie consciencieusement le plateau, les cuillers et les verres. Il allait les reporter en cet état chez le chérif, si Brooks, témoin, par hasard, de ce sommaire et pittoresque nettoyage, n’était intervenu à temps pour lui arracher le tout des mains, le laver à fond, et le faire remettre au chérif.
Après cette fête de l’estomac Hadj Mohammed est de très aimable humeur et condescend volontiers, moyennant finances et sous le sceau du secret vis-à-vis de ses coreligionnaires, à ce que Forestier et moi fassions un croquis de sa vieille figure raccornie et tannée.
Ouezzan.
OUEZZAN
14 Février.
Il a gelé cette nuit ; mais le soleil s’est levé radieux absorbant les brumes matinales, réchauffant les herbes glacées, faisant craquer leur mince corset de givre, et l’air est frais et embaumé.
Harris va prendre congé du chérif et on se met en route. Nous sommes à quatre heures de marche environ d’Ouezzan ; on distingue les deux pics jumeaux de sa montagne, se détachant très nettement sur le ciel d’une grande pureté.
Nous suivons les sommets de collines escarpées et rocheuses ; on en redescend pour aller s’embourber dans des marécages au fond de vallées étroites. Puis, on côtoie des ruisseaux coulant à travers des prairies parsemées de marguerites, d’iris, de crocus, et on pénètre dans des gorges arides où la chaleur est accablante.
Maintenant, le terrain change d’aspect : les collines s’aplanissent, se déroulent en dépressions plus douces ; des petites rivières courent en tous sens ; des massifs d’arbres se montrent çà et là ; on se trouve dans des vergers sauvages entourés de murs bas en pierres sèches où croissent de vieux figuiers décrépits, avec des vignes entrelacées le long de leurs branches tordues.
La physionomie du pays s’accentue, la région devient, de plus en plus boisée : nous suivons Forée d’épais bois d’oliviers ; on rencontre des sources où sont arrêtés des voyageurs ; on se croise avec de nombreux troupeaux de bœufs, avec des caravanes, des troupes de chameaux, et tout à coup, arrivés à l’extrémité d’un plateau, nous apercevons Ouezzan, la ville sainte des chérifs, la Rome du Maghreb, assise au pied d’une montagne couverte de bosquets d’orangers, de forêts d’oliviers laissant de larges espaces arides et rocailleux.
La ville s’étage en une quantité de terrasses blanches, escaladant la pente raide, et du milieu de cette cascade étincelante de lumière surgissent de hauts minarets carrés, des dômes, des toits en faïences vertes de mosquées, et plus loin, au delà de massifs hérissés de pointes aiguës, aux versants grimpant les uns sur les autres, rayonnent les sommets neigeux des montagnes de Sheshouan.
Harris nous annonce une hospitalité généreuse de la part du chérif, qui est de ses amis. Il nous fait de merveilleux récits sur la somptuosité de ses palais, nous décrit les choses étranges que l’on y voit. Il nous parle de poissons d’or nageant dans des vasques de marbre incrustées d’or massif, de meubles rares, de tapis de prière fabuleux, de jardins féeriques. Il nous laisse entrevoir une réception princière avec des égards inattendus, de plantureuses « mounas « servies dans des pavillons luxueux, aux plafonds sculptés, peints et dorés, aux murs ornés de tentures de soie et de velours brodés d’or, garnis de riches et moelleux sofas.
Nous redescendons la colline, pensant aux belles choses qui nous attendent. Le terrain est sablonneux, raviné, couvert de palmiers nains, de tamaris, de taillis, de lauriers-cerises. Puis, on gravit une large chaussée bordée de murailles moussues, les clôtures de jardins ombreux; le milieu du chemin est une rivière de vase liquide où les mules enfoncent jusqu’aux genoux. A un coude brusque, la route descend en pente raide ; on est dans les faubourgs d’Ouezzan.
Nous traversons des rues infectes, entre d'ignobles baraques délabrées, on tourne dans un dédale de ruelles étroites et sales et on s’arrête dans un carrefour, près d’une mosquée, pendant qu’Harris va prévenir le chérif de notre arrivée.
Une demi-heure après, Harris vient nous retrouver l’oreille basse, complètement désappointé. Il a décliné ses noms, prénoms et qualités au secrétaire du chérif, le priant de faire savoir son arrivée à son maître, et ce dernier lui a fait répondre qu’il ne tenait en aucune façon à le recevoir, que l’on n’avait aucune maison à nous offrir pour
Une mosquée d’Ouezzan.
OUEZZAN
nous loger, et que la meilleure chose que nous puissions faire était d’aller camper sur le « Souk », en dehors de la ville. On ne pouvait nous dire d’une façon moins courtoise et plus catégorique que notre présence était importune et que l’on nous souhaitait à tous les diables.
Har ris horriblement vexé par cet affront, aussi gratuit qu’inexplicable, nous conduit vers le « Souk»
et nous le suivons profondément désillusionnés.
Sur la place , nos hommes dressent le camp. Le terrain est souillé d’immondices et de débris dégoûtants et une foule brutale, odieusement agressive ne se gêne nullement pour nous insulter et faire à nos dépens de grossières plaisanteries.
Le vieux kaïd, malgré les coups de lanière qu’il distribue impartialement de tous côtés à la population, est débordé. Nos hommes sont obligés de venir à la rescousse, pour l’appuyer et l’aider à expulser quelques, mauvais drôles aux mains crochues qui s’entêtent à vouloir examiner nos tentes de trop près.
Harris, qui ne peut s’expliquer
cette soudaine volte-face dans les
sentiments du chérif à son égard, en
arrive à cette conclusion, que son
1 Une mendiante.
secrétaire n’a pas dû se donner la
peine d’avertir son maître de sa présence, et que c’est de son propre chef qu’il nous a si cavalièrement envoyé... camper sur le « Souk ». 11 confie un billet adressé au chérif à un de nos hommes et lui recommande de le remettre personnellement et en mains propres à son destinataire.
Il a deviné juste, le secrétaire ne s’est pas acquitté de sa commission et a agi en tout cela de sa propre autorité, car son émissaire revient accompagné d’une escorte de douze soldats chargés de nous accompagner nous et nos bagages dans un pavillon que le chérif met à notre disposition. En même temps, il mande en sa présence Harris à qui il veut présenter ses excuses pour la façon incivile avec laquelle son
secrétaire Ta éconduit, par suite d’une regrettable méprise. Celui-ci, en effet, nous a confondus avec des Allemands qui, récemment de passage à Ouezzan, après avoir été fort bien reçus par le chérif, se sont conduits comme de véritables goujats.
Harris, réhabilité dans notre estime, rayonne d’une joie attendrie, et nos espérances renaissent à nouveau. Nous allons donc voir les poissons d’or, les bassins de marbre incrustés d'or, les palais dé fées, les jardins enchantés, et qui sait? peut-être de belles esclaves, dociles à tous nos caprices.
Le cœur battant d’espoir, fièrement campés sur nos mules, nous quittons l’abominable « Souk » et sa foule grouillante, qui déjà nous témoigne du respect, et nous pataugeons dans la boue à la suite des soldats qui nous conduisent dans le pavillon que le chérif nous destine. Nos hommes sont logés quelque part dans la ville.
C’est bien un peu petit, notre logement ; ce n’est guère qu’un simple portique délabré précédant une longue chambre étroite où on dresse nos lits. Au lieu de plafonds resplendissants de dorures, il n’y a que des poutrelles vierges de tout ornement ; comme décorations murales, en fait d’étoffes de soie et de velours brodées d’or, ce sont des parois nues d’où le plâtre tombe en larges plaques; en place de riches sofas de soie et de moelleux coussins entrevus dans notre imagination, le sol est pavé de mosaïques arrachées et brisées pour la plupart ; les jardins enchanteurs se réduisent à un ignoble jardin potager nu, abandonné, où sont accumulés dans des recoins des trognons de choux et d’autres détritus de légumes mêlés à des immondices; milles traces, d’ailleurs, du moindre petit bocal de poissons ; et je crois qu’il faudra renoncer à l’espoir si doucement caressé de voir apparaître des « almehs » ou des esclaves dans ce taudis.
Ce n’est pas tout à fait ce qu’Harris nous avait laissé croire : c’en est même très loin; nous avions rêvé quelque chose de plus luxueux, de moins sommairement meublé. Harris n’est cependant pas né en Gascogne, et il n’y a pas, que je sache, une province de ce nom et d’une telle réputation dans le Royaume-Uni... Mais, après tout, on s’est peut-être trompé : les soldats, dans l’émotion de revoir Bouak-el-Hadj , ont dû perdre la tête et nous ont sans doute conduits dans la demeure du jardinier, de même que par une déplorable erreur on nous a, à notre arrivée, envoyé... promener sur le « Souk ». Certainement tout cela s’arrangera demain , Forestier en est convaincu et moi aussi ; Ingram l’espère fortement, Marshall est du même avis, Harris ne dit rien, mais au fond doit penser comme nous. Nous nous endormons rêvant de
Une rue d’Ouezzan
OUEZZAN
palais merveilleux , de sultans , d’esclaves , de houris et d’un tas d’agréables choses orientales.
Nous parcourons la ville : les rues sont d’une malpropreté repoussante, partout des mares de boue noire et nauséabonde, des os à moitié rongés, des débris de légumes. Les maisons sont basses, quelquesunes ont des fenêtres à l’européenne, avec des volets peints en bleu. Les murs sont sales, dégradés. On passe sous des arches ruinées; sous des voûtes humides, trouées; sous des claires-voies de treillages vermoulus.
La rue des selliers n’est qu’un long marais puant, bordé de boutiques hideuses de vétusté, où l’on vend des gibecières de cuir ouvragé, des sacs à balles, des babouches.
Le bazar aux vêtements, près de celui des orfèvres, est sombre, étroit, très imparfaitement fourni de marchandises. Il communique avec une annexe, une large place rectangulaire couverte en roseaux appuyés sur des solives grossières, que supportent une rangée de troncs d’arbres à peine dégrossis, formant une colonnade dans la ligne centrale du carré. La plupart des boutiques sont fermées.
Une foule très mêlée circule dans tous ces bazars : des nègres, des Maures, des montagnards, des Berbères, des Juifs et quelques Européens, des renégats fixés dans le pays.
Près de notre pavillon s’élève une superbe mosquée. Sa tour octogonale, en briques rouges, est revêtue de magnifiques mosaïques de faïences blanches et vertes, encadrées de cintres ornementés et découpés en petites ogives délicatement travaillées. Au-dessus s’élève un minaret octogonal aussi,, à toit de faïences vertes, surmonté de sa brochette, de boules d’or, et terminé par un croissant doré. Parallèlement à une des faces du minaret se dresse, dominant le tout, la haute potence à laquelle le « muedden » hisse le drapeau blanc aux heures des prières.
Un bout de bâtisse très bas percée d’une toute petite porte à ogive festonnée et d’une étroite fenêtre en forme de meurtrière, couverte d’un toit de faïences ternes décolorées et moussues, s’appuie contre la base de la tour.
Une large porte ogivale, s’ouvrant dans un carré , de maçonnerie recouvert d’une grande coupole blanche, donne accès dans la mosquée dont nous distinguons très nettement les détails intérieurs : une vaste cour carrée pavée de mosaïques de marbre et de faïences, avec une fontaine centrale. Elle est à ciel ouvert, entourée de portiques donnant sur des galeries à plafonds de poutres de cèdre. Des portes s’ouvrent à différents endroits dans les murs. Les arches, dont les arêtes sont très fines et les courbes d’une forme exquise, sont d’une blancheur
Le bazaç aux vêtements.
éblouissante. Des nattes recouvrent le sol des galeries, et des fidèles sont prosternés.
Un splendide portail encadre la grande ogive à vousseaux ciselés de l’entrée, où deux hautes colonnes à chapiteaux corinthiens soutiennent un entablement merveilleux. C’est d’abord l’architrave toute revêtue de faïences ; des rosaces et des étoiles entrelacées avec des lignes d’un dessin charmant ; puis la frise, une broderie d’arabesques fouillée de séries d’arcades, d’ogives, d’entrelacs combinés avec un goût délicieux, et enfin une corniche composée d’une succession de consoles étroites, allongées, sculptées avec beaucoup de recherche, supportant un toit de faïences.
L’aspect de cette entrée monumentale sous l’ardent soleil de midi est féerique. Les boules du minaret étincellent; la lumière joue sur les faïences qui se détachent en tons clairs sur les vieilles briques rosées ; les dômes et les murs blanchis à la chaux brillent avec d’aveu-
Intérieur de mosquée à Ouezzan.
OUEZZAN
glants rayonnements ; les toits du minaret et du haut portail ont de ruisselantes clartés d’émeraudes ; des teintes bleuies chatoient sur le marbre des colonnes. Le soleil baigne le tout de ses ondes lumineuses, s’accrochant aux innombrables reliefs du superbe entablement, glissant sur les rosaces et les étoiles des faïences de l’architrave, accentuant les moulures des entrelacs de la frise, les faces sculptées des consoles de la corniche, produisant des effets inattendus d’une vigoureuse intensité.
Malgré les observations bruyantes et gênantes d’une bande de fidèles et de mendiants qui m’entourent, je parviens à terminer un croquis très complet de l’intérieur de la mosquée.
Har ris vient nous annoncer que Son Altesse Sidi Hadj-el- Arbi, le fils aîné du chérif d’Ouezzan, Hadj-Abd-es-Selam, daigne nous recevoir en audience cet après-midi. Nous faisons un brin de toilette et nous suivons le domestique de Son Altesse qui nous guide au palais.
Enfin nous allons donc voir de près, palper les merveilleuses choses qu’Harris Rue près de la mosquée,
nous a si éloquemment décrites, et cette perspective enchanteresse ébranle nos nerfs et chauffe à blanc nos imaginations surexcitées.
Nous descendons une rue à pic, près de la mosquée. On s’arrête devant un grand mur le long duquel sont couchés des soldats. L’un d’eux ouvre une petite porte donnant accès dans une sorte de salle
d’attente, une pièce nue bordée de banquettes de bois; puis par une seconde porte nous suivons un corridor étranglé, on descend quelques marches et on se trouve dans un jardin garni de plates-bandes fleuries séparées par de petits sentiers sablés. Il est entouré de murs tapissés de fleurs grimpantes, des rosiers, des clématites, des jasmins ; on entend des bruits de fontaines. Devant nous un long portique blanc et bas, à colonnes de marbre supportant des ogives d’un dessin varié et très compliqué, précède les appartements du chérif. Au milieu du portique, sous l’arcade, s’ouvrent, sous une ogive soutenue par de doubles colonnettes de marbre, les deux battants d’une porte en cèdre garnie d’ornements de cuivre.
Des esclaves nous introduisent. Séiim, qui est avec nous, baise le seuil de la porte et nous entrons dans une pièce à plafond de solives de bois nues. La pièce, un long corridor, s’étend très loin à notre droite et à notre gauche, avec des rideaux à moitié tirés qui la partagent, au besoin, en divers compartiments. Le centre de la pièce est pavé de mosaïques. Au pied d’un large escalier conduisant au « divan « et faisant face à la porte d’entrée se trouve un jet d’eau entouré d’un curieux appareil de bois et de cuivre, très laid de forme, jouant le rôle d’un candélabre, entre les branches duquel l’eau coule sans toucher le bizarre échafaudage.
Ce n’est pas encore la réalisation de notre rêve des Mille et une Nuits, mais tout à l’heure , probablement, on nous introduira dans les fameux appartements dorés. Ceci ne doit être qu’une sorte de « hall », un endroit où on reçoit les gens qu’on ne veut pas « recevoir ».
Sur un des sofas est étendu Sidi Hadj-el-Arbi, dans un « sulham » bleu enveioppé d’un « haïk » de soie blanc comme neige. Nous le trouvons occupé à découper avec des ciseaux de petits morceaux de carton. On nous apporte deux chaises de paille en bois blanc et des coussins.
Hadj-el-Arbi peut avoir une trentaine d’années. Il a le teint foncé, les yeux très noirs, les paupières un peu lourdes, les lèvres fortes, le nez aquilin et légèrement prononcé. Sa physionomie est douce, fière, empreinte d’une grande distinction. Il y a dans toute sa personne une expression vague de dédain poli, de fatigue et de bonté.
Nous prenons le thé : il demande à voir nos croquis qu’il examine avec intérêt; puis il nous invite à l’accompagner au « divan » où, sur des matelas recouverts de tapis, nous nous asseyons, les jambes croisées à l’orientale, parmi ses ministres, ses conseillers', à côté d’un grand dégingandé au système nerveux détraqué, une sorte de souffre-douleurs, de bouffon inconscient de son rôle.
OUEZZAN
On cause un peu par l’intermédiaire d’ Antonio et d’Harris, nos truchemans; on tourmente, entre temps, le malheureux idiot qui sursaute comme une carpe à chaque mouvement que l’on fait ; on absorbe d’autres tasses de thé parfumé de menthe, de verveine et d’ambre; le chérif fait à Harris la gracieuseté de lui offrir un très joli tapis de Smyrne, et nous prenons congé de son aimable Altesse et regagnons notre gîte.
En chemin Forestier a jeté lin coup d’œil sur le bassin du jet d’eau pour tâcher d’y découvrir les fameux poissons d’or ; il y a bien aperçu
une vieille salamandre catarrheuse, mais pas le moindre vestige de la plus maigre ablette, du plus petit goujon. Harris prévient nos questions en nous disant que Si- Ali, le secrétaire du pacha, lui a laissé savoir qu’ils étaient morts l’année dernière d’une fluxion de poitrine à la suite d’un refroidissement attrapé après que les bougies du candélabre avaient été éteintes.
Interrogé par nous sur la surprenante nudité des murs et des plafonds, sur la rareté et la qualité médiocre des tapis, enfin sur cette simplicité plus que Spartiate quand nous nous attendions, sur la foi de ses paroles, à trouver un luxe inouï, Harris, avec un soupir, finit par nous avouer la triste vérité : le pauvre chérif est momentanément dans une situation d’argent déplorable, grâce aux folles dépenses de son père. Celui-ci, marié à une Anglaise, est installé à Alger où il mène un train de vie exagéré, même pour un chérif; et Sidi Hadj-el-Arbi, en bon fils, afin de subvenir aux dépenses de son illustre père et de payer quelques dettes criardes, n’a pas hésité à faire flèche de tout bois. Il a vendu ou mis en gage les beaux « haïtés » brodés d’or, les coussins de velours et de soie, les superbes tapis de prière; il a sous-loué ses magnifiques jardins, s’est défait d’une partie de sa garde-robe et de son « harem », et est allé jusqu’à gratter, pour le transformer en « banknotes, » l’or de ses lambris ; tout cela pour combler le trou fait dans le
trésor des chérifs par Fauteur de ses jours, un aimable homme, fin gourmet et très amateur de bonnes choses.
Cette fois nous avons fait une croix sur les dernières illusions qui pouvaient nous rester. Le pape du Maroc réduit comme un simple étudiant en « dèche » à mettre ses bibelots au clou et à faire la scabreuse
Cimetière arabe.
connaissance de ma tante, c’était le comble de l’invraisemblance. C’était malheureusement aussi la stricte vérité.
Nous partons par un temps gris et froid. On sort de la ville par une des deux portes s’ouvrant sur le « Souk » que l’on traverse. On suit pendant dix minutes un sentier boueux bordé d'une double haie de cactus et d’aloès ; puis, laissant à droite les ruines sinistres du vieux Ouezzan, on débouche en pleine campagne.
Devant nous, le terrain s’étend en une continuité de plateaux terminés à l’horizon par des sommets de montagnes s’estompant dans la brume. Le sol est sablonneux, couvert de palmiers nains.
Le temps s’éclaircit un peu, mais reste toujours froid.
OUEZZAN
Les plateaux ont fait place à une quantité de mamelons peu élevés aux pentes raides, aux faîtes couronnés de rocs ; on en contourne les flancs très escarpés, et dans les vallées on rencontre des ruisseaux qui ont creusé profondément leur lit dans le sable et courent limpides et frais entre leurs rives bordées de lauriers-roses, de grenadiers, de chêneslièges, formant presque constamment des voûtes fleuries au-dessous desquelles on entend le léger bruissement de l’eau glissant sur les cailloux.
Le soleil se montre, le ciel est d’un bleu admirable.
Sur une montée abrupte, rocailleuse, sans la moindre végétation, ravinée par les eaux, calcinée par le soleil, nous nous croisons avec un malade que l’on transporte. Le malheureux, dévoré par la fièvre, est étendu sur le dos, le corps presque nu, en travers d’un âne que conduit un autre Arabe. Il gémit affreusement, ses membres pendent en ballottant le long des jambes de sa monture, sa tête oscille sur la croupe.
Souvent l’animal butte ou glisse sur ce terrain bouleversé ; alors le corps est secoué d’une effroyable façon, et on entend une plainte- déchirante. Des vautours suivent de loin dans l’air le groupe funèbre.
La région se boise. On suit maintenant une jolie route sableuse sur le versant d’un ravin. Au bas, à au milieu d’épais massifs d'arbres d’essences variées. A notre droite, tout le vallon jusqu’en haut est couvert d’oliviers centenaires aux troncs énormes, noueux, fendus de larges ouvertures, et leurs branches gigantesques, tordues en courbes fantastiques, s’étendent très haut au-dessus de nos têtes. Des maisons de chaume s’échelonnent entre les arbres jusqu’au sommet de la colline.
Au sortir de la gorge, le ruisseau, barré par un énorme pan de calcaire presque vertical de près de cent pieds de hauteur, s’enfonce sous terre et ressort de l'autre côté, s’échappant par un large trou voûté pour retomber dans un bassin creusé dans le sable et entouré de larges blocs détachés du rocher. Des femmes avec des cruches de cuivre et de terre viennent y puiser de l’eau.
Femme voyageant.
notre gauche, coule un ruisseau
Le sentier continue à longer la colline à mi-côte sur la lisière d’un bois d’oliviers. Ce bois est le cimetière du village, et une quantité de pierres blanches placées sur de légers renflements de terrain indiquent la place des tombes.
On rencontre des pâtres poussant devant eux des troupeaux de moutons, des femmes montées sur des ânes, des paysans revenant des champs.
Un vieillard aveugle s’avance lentement, droit, sec, marmottant des prières ; une de ses mains est appuyée sur la tête d’un gamin qui le guide, de l’autre il égrène un chapelet en bois de buis.
En bas, à gauche, les vallées et les collines se succèdent en ondulations basses, et tout au loin, on aperçoit, à F extrême horizon, une bande lumineuse, l’Atlantique.
Près de là, sur le penchant d’un coteau, à côté d’un hameau entouré d’orangers et d’oliviers, nos hommes dressent le camp.
En allant à Al-Cazar.
PRÈS D’AL-GAZAR
17 Février.
Par un ardent soleil, sous un ciel bleu éblouissant, nous levons le camp.
Pendant deux heures nous voyageons à travers un massif de collines uniformément couvertes de palmiers nains, de fougères, d’ajoncs, puis on débouche dans une plaine fertile, boisée, cultivée, très vivante.
Elle est arrosée par de nombreux ruisseaux.
Des joncs, des iris, croissant en masses épaisses, et des saules, des enchevêtrements d’arbustes, de plantes, de fleurs, encombrent les rives du lacis de leur exubérante végétation. Leurs eaux foisonnent de petits poissons et, quand leurs bandes, effarouchées par notre présence, font une volte soudaine et fuient dans l’onde limpide, leurs écailles luisent avec un éclair brusque; des tortues nagent mollement; des grenouilles sautent de toutes parts et de longues couleuvres grises rampent silencieusement dans l’herbe sous les fleurs parfumées, sous les larges feuilles, glissent dans le courant, traversent, la tête droite, l’œil fixe, et vont se perdre dans la verdure à l’autre bord.
On chevauche le long de petits sentiers de sable fin, s’entre-croisant
à travers un tapis de gazon semé de pâquerettes bleues, de gentianes, de mauves, et de chaque côté se déroulent des champs de colza, des zones de lavandes rosées ondoyant sous la brise, des orges, des luzernes.
Des alouettes chantent éperdument dans l’azur profond; des hommes aux traits fortement bronzés, bras nus, les vêtements relevés à la ceinture, manœuvrent leurs légères charrues ; de fraîches haleines passent chargées de bonnes et fortes senteurs; et le soleil éclaire de sa lumineuse splendeur, féconde de sa chaude caresse, cette terre palpitante de vie, chargée d’humus, gorgée de sucs.
On quitte ces plaines fertiles pour entrer dans des régions de sables ; nous retrouvons les interminables étendues de fougères, de palmiers nains; les plateaux pierreux dénudés; les nappes d’ajoncs brisées, de buissons d’aubépines; les infinies rangées de mamelons aux croupes rocheuses; les vallées sauvages avec leurs ruisseaux clairs aux bords touffus ; les grands espaces tristes, sans villages, sans maisons, sans tentes, où il n’y a ni hommes, ni troupeaux, où seuls les vautours
planent dans le ciel avec des cris rauques.
Un dernier plateau, où nous avançons parmi des lentisques , de gigantesques ajoncs, qui fouettent le poitrail de nos mules et frôlent bruyamment nos bottes, nous amène dans un massif de collines, se pliant en courbes amples et douces en partie cultivées.
On aperçoit les plaques brunes, vertes, jaunes des cultures, ressortant en notes crues et dures sur les tons gris des terres incultes, et, sur le versant d’un coteau, les toits de chaume d’un village.
Le chemin suit les bords d’un ruisseau très encaissé; on laisse, à gauche, un tombeau ruiné de saint s’abritant à l’ombre d’un bosquet d’oliviers, et, près du « douar », on fait halte. Les chasseurs vont battre les buissons, sauf Marshall, qui est toujours souffrant, et on dresse le camp.
Groupe de paysans.
PRÈS D’AL-CAZAR
Cette nuit, le village est en fête. On entend les sons perçants des musettes et des flûtes, les ronflements des tambourins, et, comme la nuit est très claire, nous distinguons les silhouettes de gens formés en rond, se donnant le bras, étroitement serrés les uns contre les autres, et se balançant d’avant en arrière en un mouvement saccadé et rythmé, unissant leurs voix en un chant sourd comme une sorte de lamentation étouffée et lugubre, scandant chacun de leurs mouvements. Un d’eux est au milieu du cercle, et se contorsionne d’une façon obscène, frappant des mains en cadence, pour marquer la mesure. Quelquefois, un des danseurs pousse un cri aigu et s’affaisse en écumant sur le sol : on l’enlève, un des Arabes de la foule prend sa place, et le branle continue de plus belle, tandis que les assistants ne cessent de battre des mains en accompagnant les modulations de l’orchestre, des flûtes, des tambourins et des musettes.
En approchant, nous sommes grandement étonnés de voir, au centre du cercle des danseurs, M. Sélirn, très déluré, l’œil brillant, se démenant avec des allures de singe lubrique.
Comme la fête menace de s’éterniser, nous regagnons le camp, et, pendant longtemps, les éclats de cette sauvage gaieté nous empêchent de dormir.
Ce matin, le soleil est éclatant, la chaleur est très forte. Les chasseurs ont rapporté hier une trentaine de perdrix, un lièvre et des cailles, et, comme le pays est giboyeux, on va rester ici un jour de plus pour massacrer encore quelques pauvres bêtes.
Oh ! ces enragés chasseurs, que de fois les avons-nous voués aux dieux infernaux, Forestier et moi, quand, pour satisfaire à leur sanguinaire et irrésistible passion pour tuer une couple de perdrix, un lièvre ou une douzaine d’alouettes, ils nous faisaient languir à travers des plaines monotones absolument dépourvues d’intérêt, tandis qu’à côté se trouvaient de curieuses ruines, de merveilleux paysages, de pittoresques rivières.
Méquinez, avec sa grandiose et morne tristesse, ses splendides portes ravagées par les siècles, ses imposants remparts découronnés ; Fez, avec ses farouches murailles éventrées, ses mystérieuses mosquées, ses rues originales, son étrange population ; Ouezzan, cette curieuse cité du Maghreb ; Al-Cazar, El-Arisch, toutes ces admirables villes ne firent jamais sur eux d’autre impression que celle d’un ennui et d’un dégoût profonds, ne représentèrent jamais pour eux autre
chose qu’un amoncellement de ruines quelconques, un enchevêtrement de rues sales, d’où ils eurent toujours grand’hâte de sortir pour aller faire parler la poudre aux oreilles des lapins de la plaine.
Un troupeau de moutons, qu’il s’empressait de photographier, intéressait bien autrement Ingram que ces vieilles portes démantibulées, tristes et solennelles ; Harris ne voyait dans les silencieuses et étranges cités de l’Islam que les bazars, et, dans les bazars, que l’occasion de conclure un bon marché; Marshall promenait partout sa nonchalante indifférence pour toutes choses. Et nous deux Forestier, victimes de cet amour forcené pour les troupeaux de moutons, de cet insatiable besoin de troubler à coups de fusil le repos d'inoffensives perdrix musulmanes, de ce blâmable dédain pour des choses d’une beauté originale et suprême, nous quittions avec d’amers regrets ces éblouissantes villes d’Orient, et, dans les grandes plaines abandonnées, nous suivions les implacables Nemrod.
Al-Cazar.
AL-CAZAR
19 Février.
Nous levons le camp assez tard. On est à deux heures seulement d’Al-Cazar.
Nous laissons derrière nous les champs cultivés; on avance sur les croupes de plateaux, parmi les bruyères et les genêts; on suit des gorges boisées, des pentes ravinées et bientôt on tombe dans des plaines d’ajoncs et de palmiers nains où des cours d’eau, des étangs étincellent au soleil. On traverse des marécages sur un pont, ou plutôt sur une série d’arches basses, ruinées, couvertes de broussailles, d’herbes, de lichens, et on atteint aux bords du Ivous.
Les eaux sont basses; dans la rivière, des gens lavent des peaux étalées sur des chevalets de bois, des femmes traversent se tenant par la main, formant une chaîne. On aborde aisément à l’autre rive et on prend pied sur une chaussée pavée, montant à pic, qui se continue sur un terrain plat en une suite de lacs de boue, bordée de trottoirs de pierre défoncés, entre des clôtures de jardins.
Ce sont de vieux murs déchiquetés, rongés de lichens jaunes, tapissés de mousses, de liserons, de jasmins, de volubilis; des palissades de bois vermoulues, disparaissant sous une végétation sauvage et envahissante de ciguës et de fenouils énormes, de grands glaïeuls rouges, de gigantesques achantes.
Derrière ces murs caducs, au delà de ces palissades disloquées, s’étendent d’immenses vergers et, mêlés aux palmiers, aux aloès, aux cactus, apparaissent des bouquets d’orangers, de citronniers, de grenadiers, d’impénétrables fouillis de plantes entrelacées, des bourraches bleues, des giroflées, des pervenches, des géraniums, qui sont ici des arbres, des espaces gazonnés et fleuris. Des mésanges, des pinsons, des loriots, s’ébattent dans le feuillage avec mille petits cris, et des cigognes volent d’arbre en arbre, en fouettant l’air de leurs ailes lourdes. De toutes ces fleurs, de ces plantes, de ces arbres, une odeur suave et forte s’échappe embaumant l’air de parfums pénétrants et exquis.
jNous voici dans les faubourgs d’Al-Cazar : des masures en ruine entourées d’amoncellements de fumier. On fait halte en dehors de la ville dans un terrain aride, semé de paille hachée, de plumes, de pattes de poulets, de carcasses, de débris de légumes, et on dresse les tentes sur cet emplacement où s’accumulent depuis des siècles des couches d’immondices superposées, laissées par les caravanes dans leurs campements successifs. Autour de nous miroitent des marais où lavent des blanchisseuses.
Al-Cazar, très plate, très terne, profile sur le ciel bleu ses murs gris
que le soleil colore d’une teinte rosée. Mêlés aux terrasses apparaissent, parmi des bouquets d’arbres, des toits à double pente, en tuiles rouges, et sur toutes les hautes tours carrées des mosquées, près de leurs nids de branchages, reposent des cigognes. Quelques-unes, perchées sur
L’Oued-Kous.
Rue d’Al-Cazar.
AL-Cx\Z AR
l’extrême faîte du toit du minaret se tiennent sur une patte, semblables à des ornements terminaux de pierre.
Nous entrons dans la ville par une antique porte ogivale minée à la base, usée aux angles, déjetée, finie; on devine plutôt qu’on ne voit
Al-Gazar .
sur ses voussures frustes des traces de festons d’arabesques, aux arêtes émoussées, aux lignes effacées.
On patauge dans des flaques de boue, éclaboussant des passants qui vous le rendent avec usure. On passe sous d’autres portes délabrées, sous des voûtes sombres ; on pénètre dans des dédales de ruelles étroites, tortueuses, des cloaques, d’où s’exilaient d’immondes puanteurs, où rampent, couverts de haillons sordides, des êtres chétifs, maigres, au teint plombé. Ils sortent comme de gros rats de trous béants s’ouvrant dans des murailles verdâtres, suintant d’humidité.
Nous gagnons les bazars, garantis du soleil par des nattes de joncs, de roseaux, étendues sur des traverses, ne laissant pénétrer qu’une lumière sourde et diffuse. Dans cette demi-obscurité, des marchands sont accroupis dans leurs trous noirs et aux devantures de leurs échoppes pendent des cuirs, des harnais, des sparteries de toutes sortes.
Au bazar aux orfèvres, des Juifs vendent des colliers, des bracelets d’argent, rehaussés de pierres précieuses, des bijoux de toutes formes, de toutes les époques.
Nous quittons le bazar par une autre porte donnant sur une large place pavée, entourée de grandes masures nues à toits de tuiles rouges défoncés. Contre ces bâtiments, sont adossées d’affreuses petites bou-
tiques informes. Tout autour de la place, sont installés de petits trafiquants ; les uns vendent, des fruits et des légumes, d’autres du poisson ; ici des sacs de blé sont entassés et on achète à la criée ; là des marchands de bric-à-brac ont étalé sur quelques planches posées à terre des choses
misérables et antédiluviennes. Des porteurs d’eau en sueur circulent faisant sonner leurs gobelets, à travers les groupes nombreux.
Nous fendons la foule et par une autre porte ogivale plus caduque, plus détériorée que toutes celles que nous avons vues et bravant toutes les lois de l’équilibre, nous retournons au camp.
Depuis quelques moments nous entendons du côté de la ville un grand tapage d’instruments de musique : des glapissements de musettes, des sons acerbes de flûtes, des roulements de tambourins, puis éclatent des pétarades incessantes de coups de fusil, des cris, des hurlements.
Tout à coup, nous voyons déboucher, par la porte de la ville qui fait face à notre camp, un groupe de magnifiques cavaliers splendidement vêtus, suivis d’une multitude tumultueuse en burnous gris.
L’un d’eux, un jeune homme d’une vingtaine d’années, d’allure excessivement distinguée, les précède; il a la figure délicate, la barbe noire et soyeuse et de grands yeux doux et lumineux. C’est, nous dit-on, un des frères du sultan; il va présider et prendre part à une fantasia en l’honneur de la circoncision du fils d’un grand personnage d’Al-Cazar.
La plèbe a envahi la place, s’est massée en ligne tandis que les cavaliers, le frère du sultan en tête, prennent leurs positions.
Ils ont vraiment très nohle mine ces beaux Sémites, aux têtes fièrement modelées, aux physionomies expressives, ces hommes tout en nerfs, au masque impassible, dissimulant, sous leur dignité froide, une férocité de fauve. Assis sur leurs hautes selles de velours brodé ils brandissent, de leurs bras nus, leurs longs fusils cerclés d argent, appuyant à peine sur leurs étriers niellés d’or l’extrémité de leurs
Le bazar aux orfèvres à Al-Cazar.
AL-CAZAR
pieds nus. Ils sont vêtus de « kaftans » pourpre, aurore, amaranthe, bleu de roi, de burnous de soie cerise ou vert céladon, à larges capuchons à moitié rabattus sur leurs turbans, et sont enveloppés dans les voiles flottants de leurs « haïks » de fine mousseline.
Les chevaux, harnachés d’or, de velours et de soie, piaffent, se cabrent, écumcnt et refusent de s’aligner.
Tout à coup, le jeune chef jette un cri aigu et prolongé, les cavaliers enfoncent leurs éperons dans le ventre de leurs chevaux et ceux-ci furieusement lancés, crinières au vent, écumants, passent comme un éclair devant nous, emportés dans un galop vertigineux. On entend un cliquetis d’armes, un souffle puissant de bêtes, et dans le rapide tourbillon de ces fantômes blancs, on entrevoit dans un nuage de poussière des burnous qui flottent, des gazes qui voltigent, des bouts de kaftans roses, bleus, pourpre, grenat, des bras bronzés, des canons de fusil qui reluisent, des têtes farouches aux yeux étincelants.
Soudain les cavaliers se renversent en arrière à toucher de la tète la
croupe de leurs coursiers, poussent ensemble un cri rauque, déchargent à la fois leurs fusils et d’un brusque mouvement s’arrêtent net dans leur course effrénée. Puis, aux applaudissements des Arabes enthousiasmés, ils reviennent, au pas de leurs chevaux blancs d’écume, à leur point de départ et recommencent leurs charges furibondes, leurs extravagantes fantasias.
Dans la foule, des groupes de montagnards se réunissent en cercles, tournent en bondissant, se tirant des . coups de feu dans les jambes en poussant des cris terribles.
Au crépuscule, les cavaliers se forment en troupe aux sons exaspérants des tambourins et des flûtes, les musettes recommencent à gémir et le brillant cortège, suivi de la plèbe en haillons de laine grise, rentre dans les murs d’Al-Cazar.
Les alentours de notre camp, si bruyants un moment auparavant, sont maintenant complètement déserts.
Seules, une vieille pauvresse et sa fille, sous des lambeaux de vêtements laissant entrevoir leurs chairs brunes, leurs membre amaigris, errent le long de quelques tombes isolées, entre nos tentes et les murs de la ville.
Elles glanent parmi les ordures tassées les brins de paille foulés, ramassant çà et là un grain d’orge ou d’avoine, un bout de loque dégoûtante, un haillon quelconque.
Absorbées dans leur travail répugnant, elles rampent sur le sol,
AL-CAZAR
baissées, l’œil fixé à terre, semblables, clans la pâleur du soir, à des goules en quête de cadavres à dévorer. Leurs silhouettes mouvantes,
Un coin du « souk » à Al-Gazar.
claires comme les pierres des tombes qu’elles frôlent, se détachent vaguement sur le fond sombre du terrain.
De temps à autre, elles se dressent toutes droites, raidissent leurs bras, exhalent une plainte, et de nouveau s’inclinent, courbant les reins, fouillant de leurs mains grêles et noires les ignobles détritus.
Parfois, un chien famélique, le poil hérissé, les crocs luisants, acharné sur un débris de charogne, gronde sourdement à leur approche. Alors, avec une malédiction, elles lancent des pierres à l’animal, qui se sauve et attend, près de là, qu’elles aient passé pour retourner à son abominable festin.
Puis, dans l’obscurité croissante, le groupe lugubre devient de plus en plus indistinct, s’éloigne, se fond dans les ténèbres, disparaît dans l’ombre.
Toute la nuit on a fait dans la ville un bacchanal enragé, la musique n’a pas discontinué, les coups de feu ont crépité constamment, les cris et les hurlements n’ont pas cessé. Les grenouilles des marais avoisinants se mettant de la partie ont coassé à l’unisson de ce vacarme, tandis que sous nos tentes pénétraient, apportés par le vent, les miasmes des marais, les morbides émanations des couches d'immondices recouvrant le sol au-dessus duquel nous reposons.
L’Oued- Warroui*.
L’OUED -WARROUR
20 Février.
Nous quittons Al-Cazar et ses odeurs écœurantes, nous traversons ses jardins parfumés et nous voici dans ses plaines fertiles. Ensuite recommencent les grandes étendues mornes, les champs d’asphodèles, les collines tapissées de bruyères. Puis reviennent les terrains cultivés.
On passe près d’un village, et longtemps les chiens nous poursuivent de leurs aboiements. Les environs sont charmants : des sources jaillissent de tous côtés, des filets d’eau courent capricieusement, décrivant des lacets sans fin à travers les herbes, les fleurs, parmi des plantations d'oliviers, des bosquets d’orangers, des taillis de myrtes, de lauriers-cerises, de chênes-lièges.
On abandonne, à regret, la délicieuse oasis et on continue sur des plateaux arides, interminables; puis dans un fond de vallée où paissent des bœufs, au bord d’un ruisseau, ombragé par des oliviers, nous faisons halte.
Deux Arabes sont couchés sous un olivier auprès d’un âne chargé de sacs de grain.
Le ruisseau traverse la route. D’un côté, il roule ses ondes claires sur une couche de cailloux blancs, brnisse doucement sous les voûtes de feuillages, se heurte avec un peu de bruit et un liseré d’écume contre les arêtes de fragments de rocs pointant à travers le courant, lèche en passant de gros blocs arrondis qui obstruent son cours et disparaît sous une arche verdoyante.
Deux figuiers, qui ont poussé dans la crevasse d’un énorme rocher moucheté de lichens tacheté de mousses et dont la hase trempe dans l’eau, sont tellement serrés l’un contre l’autre que les troncs jumeaux se sont pénétrés, n’en faisant qu’un, et l’arbre gigantesque couvre de son ombre un large espace. Des jasmins, des liserons, des chèvrefeuilles, grimpent le long de ses membres noueux, s’enroulent autour de ses branches tordues et retombent en guirlandes de fleurs odorantes. D’épais fourrés de myrtes bordent l'autre rive.
De l’autre côté, à droite de la route, le ruisseau se creuse de suite un lit, dans la terre molle d’une prairie, d’herbe fine, parsemée de cistes, de marguerites et d’iris et coule paisiblement entre des joncs, des nénuphars, des anémones, baignant les racines du groupe d’oliviers à l’ombre desquels nous nous reposons.
Des bœufs, dans l’eau jusqu’au poitrail, boivent à longs traits, puis, relevant la tête restent immobiles, le cou tendu, le mufle ruisselant, nous contemplant de leurs grands yeux doux. Des grenouilles, dérangées par leur présence, plongent avec bruit, des tortues nagent d’une rive à l’autre, des libellules passent avec des scintillements de saphir au milieu des nuées de moustiques, et des milliers de petits papillons blancs tourbillonnent follement, vous donnant l’illusion d’une bourrasque de neige.
Il est une heure : les deux Arabes à barbes blanches, nos voisins, ont étendu à terre des tapis, se sont prosternés et ont fait la deuxième prière du jour.
On repart à travers des champs de lavande, des solitudes tristes, invariablement tapissées de bruyères jusqu’au Oued-Warrour aux berges nues, de limon desséché, fendillé par le soleil.
En le traversant, une mule, portant des bagages, s’écarte de la ligne du gué, tombe dans un trou, perd pied et s’enfonce avec sa charge. Nos hommes accourent à l’aide, et après des efforts inouïs, on la remet à flot et on lui fait gagner la rive.
On fait halte un instant. Parmi les objets submergés se trouvent une valise de Forestier et une malle d’Ingram; on les ouvre, on en sort
L'OUED-WARROUR
le contenu, du linge de toilette d’ Ingram et le paletot de fourrures de Forestier. On les étale au soleil et une demi-heure après tout est sec et nous continuons notre route.
A peu de distance de l’Oued on s’arrête près d’un hameau et on établit le camp.
Ce matin le lemps est admirable : le ciel est d’un bleu intense, le soleil rayonnant. On lève le camp et on part.
Ce ne sont d’abord que coteaux boisés, parsemés de bouquets d’arbres, entrecoupés de ruisseaux; puis, après avoir suivi la crête d’un long plateau maigrement tapissé de fougères et d’ajoncs, nous entrons dans une région de sables roux et de rocs absolument aride.
Le terrain est raviné, bouleversé, semé d’énormes rochers gris et halés.
11 y a des réverbérations aveuglantes, la chaleur est suffocante et dans l’air passent des bouffées chaudes comme des souffles de fournaise.
Etincelant dans le ciel noir le soleil torride calcine les sables, désagrège les calcaires, élimé les rocs qui craquent, se brisent, s’effritent, et des ondes pesantes d’une chaleur lourde et sèche rampent, en miroitant avec des fourmillements, sur le sol crevassé et bossué, haletant sous l’âpre morsure de l’astre féroce.
Les mules avancent lentement, buttant à chaque pas, évitant difficilement de profondes ornières aux bords friables, s’émiettant sous le pied.
Inopinément, l’avant-train de ma monture cède brusquement sous moi, je décris une courbe dans l’espace et vais m’aplatir sur le sable à deux mètres en avant de ma bête, qui, les pieds de devant et les épaules enfouies dans un trou, fait des efforts désespérés pour se dégager. On finit par l’extirper de là, on réajuste son harnachement, je remonte en selle, et on continue sous Tardent soleil.
En haut, un aigle plane silencieux, les ailes étendues, immobiles, reposant sur le vent; il descend lentement, décrivant d’amples spirales.
De temps en temps, d’un coup d’aile vigoureux, il remonte un peu dans l’azur, se balance en de souples et tranquilles oscillations, et sa grande ombre mouvante, violette, en forme de croix, glisse sur les sables jaunes, escalade les rochers, s’engouffre dans les brèches sombres et, subitement, s’évanouit. Puis, la tache fuyante, le sinistre
suaire noir se montre tout à coup, surgissant de derrière un rocher, un repli de terrain, s’élançant d’un trou béant, continuant sa course inquiète et désolée.
Devant cette vision fantastique, ce simulacre de fantôme sans cesse en mouvement, effleurant le sol brûlant, fournissant, éperdu, sa marche vagabonde et muette, vous êtes étrangement surpris et vous
restez anxieux, cherchant la cause de cette chose bizarre, et inexplicable au premier abord.
Cette singulière apparition vous donne l’impression , vaguement définie, mais très saisissante, d’une chose surnaturelle, la perception indistincte et troublante d’un esprit, d’un être maudit qui aurait été condamné à hanter à jamais ces lieux, à errer éternellement et sans repos dans la morne tristesse de ces navrantes solitudes.
On va sans dire un mot, affaissé sur sa selle, abruti par l’intolérable chaleur.
De temps en temps, entre deux rocs, on aperçoit la mer qui flamboie comme une coulée d’argent, et la pointe d’un bleu gris transparent du cap Spartel.
Les rochers disparaissent peu à peu, on avance dans les sables à travers des tranchées irrégulières ; la chaleur devient de plus en plus étouffante.
Soudain, dans ce désert, un homme apparaît sur la crête d’une de ces vagues de sable. Presque nu, une sacoche de toile cirée en bandoulière, il avance au pas de course. La sueur ruisselle sur son front et le soleil frappant ses membres nus les fait reluire avec de forts reflets. Il a dit un mot à nos hommes, nous a salués en passant, sans s’arrêter, et a continué sa course, sous l’implacable soleil ; c’est un <( rekka », un courrier portant les lettres de Tanger à Fez.
Et il ira ainsi des lieues, prenant à peine le temps de manger ou de se reposer ; parcourant les monts, les plaines, les vallées, de
Un rekka.
N’SALA-BORIAN
son invariable pas accéléré; il passera à la nage les rivières débordées, luttant contre les terribles courants, contre les remous traîtres ; sa peau se tannera sous le dur soleil, sous la bise glacée, sous les pluies diluviennes; et toujours son talon corné foulera le sol de son pas immuable, infatigable, et la sueur coulant de ses membres sera bue par la terre aride.
Puis, un matin, on ne recevra pas à Fez les lettres au jour fixé, on attendra vainement le courrier, et de terribles accusations pèseront sur le misérable..
Et un jour, dans un fossé, le long d’une route, auprès d’une carcasse desséchée, on trouvera une sacoche de toile cirée contenant des lettres, et alors on n’accusera plus l’infortuné « rekka » qui sera mort à la peine, dans un coin écarté de la route, comme une pauvre bête malade qui, sentant la mort venir, se réfugie dans un creux de rocher, pour y rendre en paix son dernier soupir. Pauvre rekka !
Enfin nous sortons de ce Sahara, nous escaladons une dernière montée escarpée et nous sommes sur un plateau où la végétation reparaît : des palmiers nains d’abord, rares, clairsemés, puis des lentisques, des bouquets d’arbres grêles, des chênes verts, des chênes-lièges. Au loin on voit des sommets bleus de montagne.
Maintenant se montrent, dans un pays montagneux et boisé, des champs cultivés, des luzernes, des orges, des colzas. Nous élevons notre camp près d’un groupe de tentes de Bédouins, sur le versant d’un coteau, à N’sala-Borian.
Deux autres caravanes sont déjà installés avec des troupes de chameaux.
Sur le sol, des ballots, des caisses, des poutres, sont rangés en cercle; en dedans sont parquées les bêtes avec des entraves aux jambes.
Des émanations fortes s’échappent de cette agglomération d’animaux accroupis, pressés les uns contre les autres. Leurs longs cous se tordent avec d’étonnantes souplesses, et leur noir regard vous suit avec une fixité étrange. Parfois, l’un d’eux se soulève avec effort, tend le cou, et d’immondes gargouillements s’échappent de son gosier, secouant à grands coups toute sa charpente. D’autres ont sorti la poche de leur estomac, et le viscère sanguinolent pend, comme une outre gonflée, au coin de leur bouche dont les lèvres plates semblent mâchonner ces chairs tièdes et fumantes.
Des serviteurs circulent parmi les bêtes leur distribuant la nourriture et, autour d’un grand feu allumé au centre du cercle, les
marchands, groupés en rond, devisent, fument et se racontent des histoires.
Ils ont eu vite fait de lier connaissance avec nos hommes qui, une fois le camp dressé, sont allés les trouver, donnant et apprenant des nouvelles, chantant, jouant du « guimbry », s’abreuvant de thé.
Toute la nuit notre sommeil a été interrompu par les beuglements des horribles bêtes.
L’Atlantique.
AÏN-DALIEH
22 Février.
Les chameaux et les caravanes sont partis au petit jour; et le terrain, les buissons, les restes de litière sont encore imprégnés de l’âcre et persistante odeur des bêtes.
D’où nous sommes on commande une vue admirable : c’est un déroulement infini de rangées de collines, de plateaux, de terrains boisés; tout cela noyé dans une teinte bleuâtre allant toujours en s’adoucissant jusqu'aux sommets du Djebel-Habib, et plus loin jusqu’aux montagnes de Tétouan qui dressent dans l’azur leurs cimes d’un gris bleu cendré, d’une indéfinissable transparence.
Au premier plan, à droite, ce sont des pentes plantées d’orangers, d’oliviers, de taillis d’un vert sombre, à travers lesquels zigzaguent des sentiers clairs. A gauche, sur des dessus de coteaux, s’étendent en carrés irréguliers des champs de lavande et de luzerne, des terres fraîchement labourées.
On contourne longtemps les flancs des collines cultivées, puis on retrouve des terrains sablonneux couverts d’une végétation chétive : des ajoncs très clairsemés, des bruyères, avec quelques arbustes rabougris.
Maintenant nous voyons presque constamment la mer à notre gauche se déployant en vastes estuaires marécageux, pénétrant hardiment dans l’intérieur des terres. La pointe du Spartel grandit de plus
Les montagnes de Tétouan.
en plus, prend des tons moins aériens : on commence à distinguer la blanche aiguille de son phare.
Nous chevauchons dans des plaines parmi des palmiers nains, des
L’Atlantique.
ajoncs, des bruyères où serpente une assez large rivière, l’Oued- Maghsen, que nous traversons. Sur l’autre rive se trouve un tamaris, le seul de toute la plaine, planté sans doute pour indiquer où est le gué. Nous remontons des côtes incultes, on retrouve des sables et on arrive près d’un « douar » d’une dizaine de tentes près duquel on établit le camp.
AIN-DÀLIE H
Nos tentes s’élèvent sur le revers d’nn plateau s’inclinant en pente très douce vers la mer éclairée par le soleil couchant. Un cours d’eau
Notre camp.
se promène dans la plaine en capricieux méandres : on entend des perdrix rappeler, et des alouettes partent de tous côtés.
Les chasseurs vont à la recherche des perdrix, et Forestier et moi allons abattre des alouettes au cul-lever.
Tanger vu de l’intérieur.
TANGER
23 Février.
Ce soir nous coucherons à Tanger. Tout le monde a hâte d’arriver, les bêtes comme les gens. Les mules sentent l’écurie ; elles marchent d’un pas sec, rapide, la tête levée, les naseaux largement ouverts, et on a peine à obtenir qu’elles s’arrêtent quand on le désire.
Voici un petit café, quatre cloisons de roseaux supportant un toit de branchages sous un vieux figuier. Tout le monde s’arrête et on prend du café.
Harris devient plus Arabe que jamais. Dernièrement, surtout, il a été presque tous les soirs prendre le thé avec les hommes sous leur « gourbi », leur racontant des histoires et écoutant les leurs.
Ceux-ci disent tout bas qu’il va bientôt se faire circoncire : mais ce qu’ils savent bien et ce qu’ils ne veulent pas dire c’est que sous le prétexte d’apprendre l’arabe sous la tente des muletiers, ou d’y prendre des leçons de « guimbry », Harris prépare dans l’ombre son avènement au trône du Maroc, dans le cas probable où les populations déposeraient le sultan et l’appelleraient à le remplacer.
Il aurait même déjà nommé les grands dignitaires de l’empire, et une indiscrétion de Sélim nous a laissé savoir la composition de son ministère : lui, Sélim, aurait la place de « moul-el-méchouar », l’introducteur des ambassadeurs; notre vieux ka'ïd serait aux finances; nos deux muletiers chérifs, aux cultes; Gyclope à la justice, qui alors ne serait que borgne, mais... au Maroc; Djellali deviendrait le conseiller privé, le « moul-el-md’ol », le maître du parasol. Antonio devait être fait maître des pieux ou gardien de la tente de l’empereur, et Brooks maître des cuisines de l’empereur.
Il ne nous avait pas oubliés, ce cœur d’or d’Harris : Ingram devait fonder la gazette officielle et illustrée du Maroc sous le titre : « Le soleil couchant », avec la collaboration de Forestier et la mienne; à Marshall il confiait le poste délicat de gardien du harem. Car Harris aura son harem, et bien garni encore! Un sultan sans harem ne serait pas un sultan. Il l’a commandé, d’ailleurs, et il est très bien composé, cinq cents femmes de toutes couleurs, de tous poils, garanties, vaccinées et d’une haute respectabilité; oui, cinq cents, pas une de plus, pas une de moins ; dame ! si robuste que l’on puisse être, il faut encore compter avec ses forces, et la nature a des limites si les désirs des sultans n’en ont pas.
L’ordre impérial (car un empire sans ordre ne saurait durer longtemps) serait : l’étoile de Sheshouan, avec la devise connue : « Quo non ascendam. »
En outre il y avait ébauchés un tas de projets de routes, de canaux, de chemins de fer; dés brevets en blanc d’exploitations, des concessions de mines ; des décrets tout prêts où on réformait l’armée, la justice, la morale, les mœurs, la mode même. Son souple génie touchait à tout, s’abaissait même jusqu’aux plus menus détails, réglant minutieusement les choses les plus insignifiantes.
La troisième et dernière incarnation d’Harris s’esquissait en lignes d’une noble et imposante grandeur. Al-Aïssoui allait sauter dans la peau de Bouak-el-Iiadj comme Harris s’était fourré dans celle d’Aïssoui ; Je Maroc allait compter un grand empereur de plus et une nouvelle dynastie qui allait inonder le Maroc d’une multitude de petits chérifs.
Harris, nous allions oublier de le dire, en consultant soigneusement ses parchemins, en fouillant dans les recoins de sa généalogie, avait fini par découvrir, ou se persuader, ce qui revient au même, qu’il descendait de Mahomet par quelque part, il n’avait pas approfondi par où, le parchemin était si ancien, si mangé des vers, et cela juste à l’endroit où la filiation s’indiquait avec une clarté indéniable, mais
TANGER
certainement il avait du sang du prophète dans les veines, tiès peu, il est vrai, mais de si bonne qualité que cela compensait, et largement, pour la quantité.
Après avoir pris le café nous marchons un peu pour nous dégourdir les jambes. Harris est devant nous, entre Sélim et Djellali; ils se tiennent tous les trois par la main et folichonnent en se dandinant, chantant des airs arabes. Pour qu’il existe une telle intimité entre maître et valets, il faut que ces derniers aient en poche leurs brevets : l’un de maître du parasol et l’autre d’introducteur des ambassadeurs, ce qui les met presque sur un pied d’égalité avec Al-Àïssoui, sans quoi on ne s’expliquerait guère de la part de ce dernier cette ridicule familiarité.
Nous reprenons nos mules. On traverse des terrains vagues ravinés, on saute des ruisseaux, on se trouve dans des champs cultivés, et devant nous apparaît Tanger, Tanger la blanche, la ville souillée par la présence des Roumis.
On descend des collines, on en remonte; puis, à un dernier coude, au tournant d’un mamelon, nous voyons sa banlieue, où nous sommes en quelques moments.
On grimpe une route en pente raide, bordée d’arbres; nous côtoyons la ville par un chemin extérieur, le long des jardins , et nous arrivons à la petite ruelle passant derrière l’hôtel de la Villa de France, d’où nous sommes partis six semaines auparavant, le 7 janvier 1889.
On enlève Marshall, oscillant, presque évanoui sur sa selle, et on le transporte à l’hôtel. Nos hommes déposent nos bagages dans nos chambres respectives, et les restes disloqués de la caravane rentrent dans la ville.
Trois jours après, on hissait à bord du « Djebel-Tarick » Marshall, plus mort que vif, roulé comme un boa dans un paquet de couvertures
de laine. Le petit vapeur nous emmenait à Gibraltar, où nous embarquions sur un clés splendides steamers de la Compagnie anglaise P. et O., et, cinq jours après, nous retrouvions les brouillards de la Tamise, les ennuis de la douane, les cabs, les chemins de fer, toute la savante complication des choses de l’Occident, où nous reprenions notre place de rouages quelconques, pour y livrer le stupide et féroce combat de la vie, conséquence forcée de notre civilisation déséquilibrée.