PRES DES MONTS ZAHROUN
M Février.
Le soleil brille dans le ciel d'un bleu intense. De iValches baleines soufflent toutes parfumées d'odeurs d'arbres et de plantes, et la caravane avance allègrement dans un pays vallonné, fertile, sillonné de ruisseaux et de petites rivières.
Toujours à notre gaucbe, se découpent dures et sombres les crêtes déchirées des monts Zahroun. On longe le pied de leurs derniers contreforts. Sur des pentes raides, couvertes de forêts et d'épais fourrés, on aperçoit des villes blancbes, ceintes de murs, des villages fortifiés, des cercles de tentes de Bédouins, et sur leurs sommets surgissent, semblables à de formidables remparts ruinés, des rangées de rochers abiupls.
Nous suivons, pendant un (eiiips très long, des dessus de plateaux couverts, à perte de vue, de palmiers nains et d'ajoncs, où paraissent très gris de grands espaces dénudés. Puis on se retrouve dans des terres en culture, autour de villages à toits de chaume ; et les étendues vertes de palmiers nains et d'ajoncs recommencent iniinies, monotones et tristes.
Nous nous écartons peu à peu des montagnes de Zalu'oiin. que nous
A TRAVEUS LE MAHOC
laissons de plus en plus sur noire gauche. Maintenant elles nous apparaissent indistinctes, noyées dans une teinte bleue uniforme.
Une ville se présente étrangement située sur les cimes extrêmes de deux monts séparés par une profonde déchirure verticale, comme si elle eût été pourfendue par un gigantesque coup d"épée. Les Arabes nous disent que ces deux portions détachées ne formaient primitivement qu'une seule et même montagne sur laquelle s'élevait la cité.
Les montagnes des Beni-M"sara.
A la suite d'un tremblement de terre, la montagne s'était entr' ouverte et un abîme s'était creusé entre les deux parties de la ville violemment désunie.
On s'arrête pour le « lunch » auprès d'un ruisseau. Ingram en rapporte des brassées de cresson dont nous nous régalons. Nous sommes à un embranchement de chemins, et avons le choix entre deux routes qui se dirigent sur Ouezzan : Antonio propose de continuer par le haut des plateaux, le kaïd insiste pour que l'on suive par les vallées; on se décide à prendre la dernière route.
Ce sont d'abord des terrains cultivés : on traverse des champs de lavande, des multitudes de cours d'eau et de ruisseaux, et les éternels palmiers nains reparaissent. Puis, le sol, sec jusqu'alors, s'assouplit, les terres deviennent molles; on arrive dans des espaces nus, détrempés, qui se changent en un marais, une immense plaine de boue, morne et triste, où nos mules enfoncent jusqu'au poitrail. Le soleil disparaît
l'UES DES MO.NTS ZAllltOUN
derrière les collines qui nous encerclent et. perdus dans l'(>iendiie lernc et grise de ces marécages, d'où monte une humidité pénétrante, nous avançons péniblement, derrière le kaïd silencieux et maussade. Peu à peu nous distançons les mules de charge. De longs intervalles nous séparent les uns des autres; chacun suit comme il peut. Les bêtes éreintées font des arrêts prolongés et reprennent dii'licilement leur marche; une bise froide nous glace les os, et les lointains commencent
//liatf^rS!-
Le douar.
à s'estomper vaguement dans les ombres bleues du crépuscule qui tombe et s'étend lentement comme un grand linceul sur la plaine uniforme, lugubre.
Eniin, à la nuit tombante, nous émergeons de la mer de boue, uu à un, brisés, souillés, et nous faisons halte sur la pente d'une colline, près d'un « douar ». Ingram et Harris arrivent les premiers avec le kaïd; nous les suivons de près, Forestier et moi; c'est ensuite Marshall, courbé en deux sur sa selle, la figure décomposée par la soutTrance; puis on distingue dans la brunie la silhouette raide de l'impassible Brooks, et c'est tout. Aussi loin que l'œil peut fouiller, on ne découvre dans l'obscurité, qui s'épaissit de plus en plus, aucune trace de notre arrière-garde. Le pays est mal famé, infesté de hardis mécréants, toujours à l'affût des caravanes en détresse, pour
A THAVEIîS LE MAROC
les piller. Koiis sommes iiKjiiiets sur le sort de nos serviteurs.
Ilarris, accompagné dun Arabe du « douar », qui a pris le cheval d'ingram, Aa à la découverte et revient au bout de quelques minutes. Il a reucuntré nos gens au bas de la colline et ceux-ci ne lardent pas à paraître avec les mules. Hommes et bêtes sont épuisées de fatigue, dégouttant de boue; les bagages en sont éclaboussés.
Furieux, ils se sont rués contre le kaïd qui leur a fait prendre la mauvaise roule. Ils l'entouicnl. le secouent, rinjniicnl et nous nous hâtons dintervenii' pour dégager le vieillard cl calmer les colères de nos muleliei's exaspérés.
A la lueur d'un feu que les baliilanls du • duuar » ont allumé, on dresse le canlp, en dedans du cercle des tentes, car les environs sont peu sûrs, cl nous nous endornKjus dans le vacarme des aboiements des chiens et des cris que poussent, pcnir ne ])as se laisser aller au sommeil, les hommes qui nous veillenl.
Le Scbou.