‹ A travers le Turkestan russeChapitre 1 sur 92 · A travers le Turkestan russe · texte numérisé non relu

A travers le Turkestan russe

Cet ouvrage est tiédie par l'Auteur en hommage reconnaissant et respectueusement dévoué

Avant-Propos.

Le vaste groupement de pays désigné aujourd'hui sous le nom global de « Turkestan Russe » est une portion de l'immense territoire occupé au centre de l'Asie par les peuples Turks primitifs.

D'une superficie à peu prés égale au quart de l'Europe (si on y joint Khiva et la Boukharie), il est borné: à l'ouest, par la mer Caspienne ; à l est, par les monts Thian-Chan, limitrophes de la Chine. Au nord, ses déserts, ses steppes peuplés de nomades, confinent à la Russie d'Europe et à la Sibérie, tandis que toute sa partie méridionale, composée de plateaux et de grandes vallées, est délimitée du côté des pays situés plus au sud et au sudest, — la Perse, l'Afghanistan et la Kachgarie, — par les montagnes du Khorassan, le lit de l'Amou-Daria et les sommets alpestres du massif des Pamirs.

C'est cette partie méridionale du Turkestan Russe qui est la plus intéressante, par sa nature même et par la civilisation de ses habitants; car au pied des colossales montagnes, dans les larges et fertiles vallées, arrosées de nombreux cours d'eau, s'étendent les campagnes bien irriguées où, depuis de longs siècles, une population très dense se livre à l'agriculture et à toutes sortes d'industries.

Cependant cette région importante ne représente elle-même qu'une

AVANT-PROPOS

fraction de la grande unité administrative nouvelle que forme le « Gouvernement général du Turkcstan ».

Celui-ci, en effet, comprend maintenant les cinq provinces qui se suivent entre la mer Caspienne et la Chine, c'est-à-dire la Transeaspie, les provinces de Samarkand, du Syr-Daria, du Ferghana et de la Sémiretchié '*'. Il englobe enfin, sinon nominalement, du moins virtuellement, les deux Khanatsde Khiva et de Boukhara, aux destinées desquelles président encore des princes indigènes.

Toutefois, le Turkcstan Russe, ainsi organisé au point de vue de l'administration militaire, n'est pas encore une contrée absolument ouverte, car les étrangers ont besoin, pour s'y rendre et pour y séjourner, d'autorisations spéciales délivrées à Saint-Pétersbourg et visées par le Ministère de la Guerre.

Mais l'accès du pays est aisé à présent depuis l'établissement du chemin de fer militaire transcaspien ^construit avec tant de difficultés . et surtout depuis la création des lignes ferrées qui relient Samarkand, point terminus de la voie transcaspienne, à Tachkent, la capitale du Turkcstan. et à Andijan, point extrême de ces nouveaux tracés, qui ont été prolongés jusqu'aux frontières mêmes du Turkestan Oriental, ou Chinois.

S'il faut actuellement une quinzaine de jours pour aller par le plus court chemin de Paris à Tachkent, on pourra d'ici quelques années accomplir ce trajet en huit jours au plus, quand une autre ligne (déjà commencée), celle d'Orenbourg à Tachkent, aura relié directement Saint-Pétersbourg avec le siège du Gouvernement général du Turkestan.

11 y a quarante ans à peine, il en était tout autrement. Il fallait de longues semaines pour atteindre l'Asie Centrale, et bien des vicissitudes attendaient les hardis explorateurs qui pénétraient dans des contrées alors plus isolées du reste du monde et plus fermées qu'à l'époque de Tamcrlan. Ceux qui s'y hasardèrent dans le courant de la première moitié du xix' siècle risquaient même leur vie, puisqu'ils allaient dans des contrées musulmanes,

AVANT-PROPOS

gouvernées par des souverains fanatiques et qui n'hésitaient pas à faire emprisonner ou même à faire périr les Chrétiens assez indiscrets pour s'aventurer dans leurs domaines.

L'avancement rapide des Russes modifia subitement l'état des choses. En 1865 et en 1868, ils prirent Tachkent et Samarkand; en 1876, ils ajoutèrent le Khanat de Kokan et tout le pays du Ferghana au Gouvernement militaire du Turkestan; en 1881 enfin, ils conquirent, bien qu'avec peine, le district transcaspien. Depuis lors, de nombreux voyageurs ont pu visiter le pays et s'y livrer, en sécurité absolue, à des études de toute espèce.

La bibliographie concernant le Turkestan est par conséquent déjà considérable. Pour en avoir une idée, pour y choisir à son gré parmi les ouvrages les plus variés, il suffira de consulter le relevé très détaillé qui a été consacré à cette bibliographie dans le « Nouveau Dictionnaire de Géographie » de Vivien de Saint-Martin et L. Rousselet, publié en 1900.

On y trouvera la mention des écrits les plus anciens relatifs à l'Asie Centrale : les récits du Chinois Tchang-Kien, de 1 28 avant J.-C. ; les travaux de Claude Ptolémée, du 11e siècle de notre ère; les voyages de Zemarkh, en 564; du pèlerin bouddhiste Hioucn-Thsang de 628 à 645 ; — du Chinois Tchan-Tchoun, de 1220 à 1224; de l'Arabe lbn-Batoulah, de Lonjumel, de Rubruquis, de Marco Polo, dans la deuxième moitié du xinc siècle ; de Gonzalez de Clavijo, ambassadeur du Roi de Castille auprès de Tamerlan (140J), accompagné de Schildtpergcr ; du marchand anglais Jenkinson à Boukhara, de 1557a 1559; les mémoires écrits en turk-djaghatat\ vers 1 500, par le Sultan Baber, Empereur Mongol de Delhi.

Entre le xvi' et le xvin' siècle, rien n'a été divulgué sur des contrées qui restaient inaccessibles, tandis qu'au milieu de luttes intestines se développait la décadence.

La relation de l'officier russe léfrémoff, gardé captif à Boukhara

AVANT-PROPOS

pendant neuf ans, fut la première publication faite sur l'Asie Centrale depuis plusieurs siècles. Elle date de 1786.

Vers notre époque les travaux s'accumulèrent petit à petit. Ce furent les explorations et les voyages de Nazaroffen 18 1 j et 18 14; du Général de Mouravieffen i8ioet 1820; de Meyendorf en 1820; de Burnes en 1 83 1 et i8$2; de Wood, qui, le premier après Marco Polo, accéda à la région des Pamirs en 1836; du naturaliste Lehmann, de Struve et de Karéline en 1841 et 1842; de Ferricr en 1846; de Khanykoff en 1861; de Vambéry en i86j; de Makchéicff en 1867; de Vérestchaghine en 1867 et 1868; de Osten-Sackcn en 1867; de l'ethnographe Radloff en 1868; du naturaliste Fcdtchenko, de 1868 à 1871, qui découvrit les chaînes de l'Alaï et du Trans-Alaï, et dont les publications ne sont pas terminées encore; de Siévertzoff. de 1864 à [867; de Petzholdt en 1871 ; de Ujfalvy en 1877, et de Kostcnkoen 1880.

A tous ces résultats viennent s'ajouter les diverses publications laites depuis 187} par Pétrovsky, Vénioukoff, IvanofF, Schuyler, Mouchkétoff, Obroutcheff, et les articles de la Gazette du Turkestan, qui s'imprime à Tachkent depuis 1870, sous la direction de M. Maïcff.

Viennent, enfin, les explorations et les livres plus ou moins récents de G. Capus,deBonvalot,de Henri Moser, deLansdclI,deCurzon,de Ed. Blanc, de F. de Rocca, de Ross et Skrine, qui, sous le titre « The Heart of Asia », ont fait paraître en 1899 une étude historique très approfondie; et, en dernier lieu, l'exposé statistique établi par M. P. de Séménoff, à l'occasion de la participation de la Russie à l'Exposition Universelle de 1900.

Tous ces travaux et beaucoup d'autres encore, dus en grande partie à des voyageurs, à des officiers russes, et dont la nomenclature seule occuperait des pages entières, ont déjà bien fait connaître le Turkestan, et sont là pour le faire connaître davantage.

11 pourrait donc sembler superflu d'écrire un nouvel ouvrage sur ce

AVANT-PROPOS

sujet, si Fauteur n'avait eu pour but de montrer le pays sous le jour où il est le moins connu encore, au moyen de documents photographiques très nombreux et inédits.

J'ai assumé cette tâche en groupant un choix raisonné d'illustrations, reproduites d'après une partie des meilleurs clichés que j'ai réunis au Turkestan, et en les appuyant d'explications descriptives.

Au cours de mes pérégrinations je ne songeais guère, cependant, avoir l'occasion de les publier un jour.

Je n'avais, en effet, traversé la mer Caspienne au début de l'hiver (et à la suite d'un voyage au Caucase l'ait en compagnie de mon ami le Baron de Baye, si sympathiquement connu en Russie), qu'avec 1 idée de me borner à une courte visite de Boukhara, de Samarkand et de Tachkent.

Mais je fus bientôt encouragé à faire un séjour prolongé en Asie Centrale, grâce à l'aimable et bienveillant accueil qu'en l'absence de S. Exc. le Général Doukhovskoï, Gouverneur général du Turkestan, je trouvai auprès de LL. Exc. le Général Fédoroff, Gouverneur militaire de la province de Samarkand, le Général Médinsky, Vice-Gouverneur (maintenant Gouverneur), le Général Tchaïkovsky, Gouverneur militaire du Ferghana, et M. Ignatieff, Agent politique à Boukhara ; grâce à toutes les facilités obligeantes et à l'hospitalité que me donnèrent à Samarkand, Tachkent, Andijan et ailleurs, les Colonels Levchine, Lodijensky et Donovsky, M. et M"* Orsero de Krapkoff, ainsi que d'autres personnalités russes établies au Turkestan.

A tous, je présente ici l'expression de ma plus sincère gratitude.

Je finis par rester plusieurs mois dans le pays, charmé par la beauté des hautes montagnes et des florissantes vallées, par la splendeur des monuments du passé, par le coloris extraordinaire des costumes, et par l'attrait d une population éminemment pittoresque, — autant de sujets qui me procurèrent des impressions plus vives qu'aucune de celles déjà éprouvées dans d'autres pays d'Orient.

AVANT-PROPOS

La mémoire à tout jamais pénétrée de l'originalité si frappante du Turkestan, j'ai divisé en chapitres, propres à les mieux faire comprendre, les documents graphiques qui se succèdent dans ce volume :

L'aspect des nouvelles villes russes précédera celui des vieilles villes indigènes, de leurs bazars si animés et de leurs mosquées vénérables.

A leur suite, les ruines et les monuments anciens de Samarkand occuperont une place importante, en rapport avec leur intérêt archéologique et artistique.

Puis, le lecteur contemplera les riants paysages des campagnes qui encadrent les villes principales, et quelques sites des régions montagneuses qui les avoisinent.

11 pénétrera dans les maisons musulmanes, plus hospitalières ici que dans maint pays de l'Islam. Il verra comment y vivent les indigènes et quelles sont leurs coutumes domestiques, celles du moins qu'un étranger peut être admis à observer.

De près, il examinera les habitants en une série de nombreux portraits masculins et féminins, choisis dans une collection de types expressifs, que j'ai pu former sans grandes difficultés.

Enfin, il assistera aux mêlées des immenses agglomérations populaires, pendant les grandes fêtes profanes et religieuses, qui sont plus vivantes et plus colorées que dans n'importe quelle autre contrée asiatique.

Peu de temps après l'introduction des influences européennes, le lecteur trouvera ainsi, je l'espère, l'impression de ce que les régions civilisées du Turkestan Russe étaient naguère et de ce qu'elles sont encore, mais de ce qu'elles pourront cesser d'être — il faut s'y attendre — au fur et à mesure que les communications avec l'Occident deviendront plus directes et plus rapides.

Dans un certain nombre d'années, quand des générations nouvelles auront

AVANT-PROPOS

remplacé celles qui assistèrent à la russification progressive du pays, bien des modifications, bien des transformations se seront accentuées. Bien des souvenirs se seront peut-être même entièrement évanouis, tels ces monuments de Samarkand, derniers débris glorieux du règne de Tamerlan, exposés maintenant à la merci du premier tremblement de terre venu, qui pourra les réduire en poussière.

Ne traitera-t-on pas alors de « visionnaires » les voyageurs qui, sous la magie de toutes les magnificences qu'ils contemplèrent, ont donné à leurs descriptions des sensations de rève et de contes merveilleux ?

Puissent donc les documents et le texte, qui vont suivre, aider à illustrer les manifestations tangibles de l'Ame musulmane du Turkcstan. et les fixer d une manière durable !

Puissent-ils contribuer à conserver le reflet de son attrayante image ancienne, le jour où cette âme se sera peut-être rénovée, et alors surtout que la modernisation universelle aura répandu ses vagues envahissantes jusque sur ces régions éloignées, et encore somnolentes, en les submergeant à leur tour, comme le reste du monde...

Hugues Krafft.

( vu )

NOUVELLES VILLES RUSSES

Page 1