chapitre ^eisièmp
mais à voix basse. Les figures étaient animées, et de tous côtés s'élevait un frémissement sourd et presque silencieux. L'agitation qui régnait parmi le peuple thibétain avait moins pour objet la chute méritée du Nomekhan que l'intervention dont tout le monde se sentait froissé et humilié.
A la lamaserie de Sera, l'opposition se manifesta avec une tout autre énergie. Aussitôt qu'on y eut connaissance de l'édit impérial, l'insurrection fut spontanée et générale. Ces quinze mille lamas, qui étaient tous dévoués à la cause du Nomekhan, s'armèrent précipitamment de lances, de fusils, de bâtons, de tout ce qu'ils purent rencontrer, et se précipitèrent sur Lha-Ssa, dont ils n'étaient éloignés que d'une demi-lieue. Les épais nuages de poussière qu'ils soulevaient dans leur course désordonnée, et les épouvantables clameurs qu'ils faisaient entendre, annoncèrent leur arrivée aux habitants de Lha-Ssa.
(( Les lamas de Sera! Voici les lamas de Sera!... » Tel fut le cri qui retentit presque en même temps dans la ville entière, et qui porta l'effroi dans tous les oœurs. Les lamas fondirent comme une avalanche sur la résidence de l'ambassadeur chinois, et en firent voler les portes en éclats, aux cris mille fois répétés de : Mort à Ki-Chan ! mort aux Chinois ! Mais ils ne trouvèrent personne sur qui ils pussent faire tomber leur colère. L'ambassadeur, prévenu à temps de leur arrivée, était allé se cacher chez un Kalon, et les gens de sa suite s'étaient dispersés dans la ville. La multitude des lamas se divisa alors en plusieurs troupes ; les uns se portèrent au palais du Nomekhan, et les autres envahirent la demeure des Kalons, demandant à grands cris qu'on leur livrât l'ambassadeur chinois. Il y eut, sur ce point, une lutte longue et acharnée, dans laquelle un des quatre ministres thibétains fut mis en lambeaux ; les autres reçurent des blessures plus ou moins dangereuses.
Pendant qu'on se battait chez les Kalons pour s'emparer de la personne de Ki-Chan, la troupe la plus nombreuse des lamas avait enfoncé les portes de la prison où était enfermé le Nomekhan, et voulait le porter en triomphe jusqu'à la lamaserie de Sera. Le Nomekhan s'opposa vivement à ce projet, et usa de toute son influence pour calmer l'exaltation des lamas... Il leur dit que leur révolte inconsidérée aggravait sa position au lieu de l'améliorer.
<( Je suis, leur dit-il, victime d'une conspiration; j'irai à Pékin, j'éclairerai l'Empereur, et je reviendrai triomphant au milieu de vous. Maintenant, nous n'avons qu'à obéir au décret impérial... Je partirai selon ce qu'il m'a été ordonné... Vous autres, rentrez en paix dans votre lamaserie. »
Ces paroles ne changèrent pas la résolution des lamas; mais, la nuit venant à tomber, ils reprirent tumultueusement le chemin de Sera, se promettant bien de mieux organiser leur plan pour le lendemain.
Quand le jour parut, les lamas commencèrent à s'agiter dans leur immense
fi
Jtaubenir^ ùe bopage.
couvent, et se préparèrent à envahir de nouveau la ville de Lha-Ssa; mais, à leur grand étonnement, ils aperçurent dans la plaine, aux environs de la lamaserie, des tentes nombreuses et une multitude de soldats thibétains et chinois, armés jusqu'aux dents, et qui leur barraient le passage. A cette vue, tous les courages s'évanouirent;... la conque marine se fit entendre, et ces soldats improvisés, jetant bas les armes, rentrèrent dans leurs cellules, prirent leur livre sous le bras, et se rendirent tranquillement au chœur, pour réciter, selon l'usage, les prières du matin.
Quelques jours après, le Nomekhan, accompagné d'une bonne escorte, prit la route du Ssé-Tchouen, et s'achemina comme un mouton vers l'exil qui lui avait été assigné. On n'a jamais bien compris à Lha-Ssa comment cet homme, qui n'avait pas reculé devant le meurtre de trois Talé-lamas, n'avait pas voulu profiter de l'insurrection des lamas de Sera. Il est certain que, d'un seul mot, il eût pu anéantir tous les Chinois qui se trouvaient à Lha-Ssa, et peut-être mettre en feu le Thibet tout entier ; mais le Nomekhan n'était pas trempé pour un pareil rôle : il avait la lâche énergie d'un assassin, et non l'audace d'un séditieux.
Ki-Chan, enivré de son triomphe, voulut étendre son pouvoir jusque sur les Thibétains complices du Nomekhan. Cette prétention ne fut pas du goût des Kalons, qui lui déclarèrent qu'à eux seuls appartenait le droit de juger des gens qui ne dépendaient en rien de la Chine, et contre lesquels on n'avait pas demandé la protection de l'Empereur. Le Kin-Tchaï n'insista point ; mais pour ne pas avoir l'air de céder aux autorités thibétaines, il leur répondit ofiiciellement qu'il leur abandonnait ces assassins de bas étage, parce qu'ils ne valaient pas la peine qu'un représentant du grand Empereur se mêlât de leur affaire.
Un nouveau Nomekhan prit la place de l'exilé : on choisit pour cette charge éminente le Chaberon de la lamaserie de Ran-Tchan, jeune homme de dix-huit ans.
Le Talé-lama et le nouveau Nomekhan étant mineurs, la régence fut confiée au premier kalon. Toute la sollicitude du Régent consistait à élever des digues contre les empiétements et les usurpations de l'ambassadeur chinois, qui cherchait, par tous les moyens, à profiter de la faiblesse dans laquelle se trouvait le gouvernement thibétain \
1. Depuis que ces lignes ont été écrites, l'ambition, l'avarice, l'amour du bien-être, les intrigues de toute espèce ont de plus en plus avili les prêtres de Bouddlia. En 1914, des scandales si épouvantables éclatèrent dans certaines contrées de l'Asie, à l'occasion de la dilapidation des offrandes par les grands-lamas, que le pouvoir civil dut intervenir.