‹ A travers les États-UnisChapitre 10 sur 38 · LE NEW-YORK CENTRAL · texte numérisé non relu

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dant pas oublier la Fran<îe du passé, ni cette vieille monarchie française qui a tant fait pour la cause de la liberté américaine : je termine ces paroles, d'autant plus applaudies qu'elles ont été moins entendues, en proposant de boire aux souvenirs de ce passé dont aucun Français ne saurait être tenté de répudier l'héritage, parce qu'il est le patrimoine commun de notre gloire nationale et que tous les Français sont ses enfants. La pensée qui m'inspire est parfaitement comprise de tout mon auditoire, et celui-là même qui avait tout à l'heure porté ma santé se lève de nouveau et propose avec gravité de boire à la mémoire de Louis XVL

Ces divers plaisirs m'empêchent de prêter grande attention au pays que nous traversons et qui, du reste, depuis que nous avons quitté les rives de^ l'Hudson, n"a rien de très remarquable. La contrée est absolument plate; elle était autrefois couverte de forêts ; tous les arbres ont été coupés, et l'on roule en plein champ. Cependant, par endroits, on traverse un bois dont le défrichement aurait sans doute été rendu peu avantageux par l'humidité du sol. Ce bois est l'image exacte de l'ancienne forêt. Les arbres y meurent de vieillesse par la tête ; des troncs d'arbres pourris sont étendus à terre; la liane étouffe les jeunes pousses, et une eau noirâtre y croupit par flaques. C'est à se demander si ces forêts étaient aussi poétiques que l'imagination aime à se les figurer. Mais il faut avouer que la civilisation

l'est moins encore, et que 'ces vastes plaines cultivées, ces petites villes baptisées de noms anciens, Rome, Syracuse, Utique, que nous traversons d'une allure à peine ralentie, le chemin de fer suivant les rues et longeant les trottoirs, n'ont absolument rien qui parle à la curiosité. Depuis combien de temps la civilisation a-t-elle envahi ce pays? Je croirais qu'il y a déjà plusieurs siècles, si l'on ne m'avertissait à un certain moment que nous longeons les bords du lac Onéida. Le lac Onéida ! ceux qui connaissent bien les œuvres de Tucqueville peuvent se rappeler quelques pages charmantes où il raconte une course qu'il a faite à ce même lac pour y chercher la trace de deux Français morts au commencement du siècle, la peine qu'il a eue à trouver son chemin au milieu des bois, l'impression de tristesse et de solitude qu'il en a rapportée. Il n'y a que cinquante ans du voyage de Tocqueville, et sur les bords de ce même lac nous passons en chemin de fer, dans un train de luxe, attablés autour d'un lunch servi à la française. Ce petit fait montre mieux que tous les commentaires à quels pas de géant le progrès matériel a marché dans ce merveilleux pays.

Cependant nous arrivons au Niagara à la nuit close. Nous voudrions bien voir les chutes le soir, mais l'industrialisme, qui a mis ce lieu en coupe réglée, n'a garde de nous permettre de nous en approcher sans lui payer redevance. Une solide grille ferme l'accès du chemin qui conduit à la

LE NIAGARA Cl

cataracte. Force nous est donc d'aller prosaïquement nous coucher. Le lendemain est un dimanche, et nos hôtes ont eu soin d'arranger le programme de la matinée de façon que chacun ait le temps d'aller à son église. Beaucoup d'entre nous se rendent à la très modeste chapelle catholique, dont les frais de culte sont exclusivement payés par des fidèles assez pauvres. Cette situation qui en France nous paraîtrait difficile, ne semble rien enlever à l'indépendance et à l'autorité du prêtre qui la dessert, un Irlandais aux traits un peu accentués. En chaire, il annonce qu'un certain nombre d'enfants n'étant pas envoyés par leurs parents à l'école du dimanche, il pubhera la semaine suivante leurs noms à la grand'messe. Une vente a lieu en ce moment pour les besoins de la chapelle. Toutes les familles de la paroisse y sont venues, mais représentées souvent par un seul de leurs membres. Ce n'est pas assez, et il compte que chaque membre de chaque famille y viendra acheter quelque chose dans la limite de ses moyens. Tout en l'écoutant, je me demande si un curé français, indépendant cependant de ses paroissiens, oserait jamais leur parler sur ce ton d'autorité. Est-ce un bien? est-ce un mal? C'est là une grosse question que je n'ai pas même le temps de discuter dans mon esprit, car nous nous précipitons en voiture pour aller voir les chutes. Je dirai très sincèrement les impressions que j'ai ressenties.

Nous suivons d'abord pendant un quart d'heure un chemin détestable à travers un pays absolument plat et trivial. Ce pays était autrefois couvert de bois. Il est complètement nu aujourd'hui et aussi prosaïque qu'une plaine de Champagne. Nous allons d'abord visiter, à un quart de lieue environ, au-dessous de la chute, ce qu'on appelle les Whirlpool rapids. C'est un endroit où la rivière, profondément encaissée entre deux berges à pic, se brise avec impétuosité sur des rochers par-dessus lesquels elle rebondit. « Pour admirer, dit une annonce distribuée à profusion, ce magnifique spectacle qui donne à l'homme une si haute idée de la puissance de l'Éternel, il faut se rendre à l'ascenseur de MM. Buttery fils. » C'est, en effet, à l'ascenseur de MM. Buttery fils que nous nous rendons, et nous descendons du haut de la berge, dans une sorte de boîte mue par un rouage hydraulique, non sans quelques cris d'émotion de nos compagnes de voyage, qui, en vraies Parisiennes allais-je dire, viennent, pour la première fois, au Niagara. Le spectacle de cette lutte entre la force d'une masse d'eau lancée avec impétuosité et les obstacles jetés siir son passage est plutôt curieux que grandiose, mais ce qui en fait surtout la beauté, c'est la hauteur des berges escarpées entre lesquelles la rivière est encaissée. Le cours du Rhône, après Bellegarde, aux environs de ce qu'on appelle improprement la perte, peut en donner une idée, mais à la condition que par l'imagination on

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