LE NIAGARA
est déjà bien tard pour réparer le mal qui a été fait, et les arbres de la vieille forêt, qui nous les rendra? Pendant que nous sommes tous à regarder la chute, je m'abstrais un moment par la pensée de mes compagnons et, suivant le fil de ma rêverie, je me prends à me demander quelle impression a dû ressentir en présence de ce spectacle celui qui l'a pour la première fois contemplé. Combien de siècles y a-t-il qu'un de ces primitifs habitants de l'Amérique, dont l'origine demeure enveloppée de tant de mystères, s'est arrêté pour la première fois en ce même lieu où nous sommes aujourd'hui rassemblés? Était-ce un chasseur égaré à la poursuite de quelque gibier blessé? était-ce une horde de sauvages suivant le sentier de la guerre? Le chasseur s'est-il contenté d'apaiser sa soif dans le fleuve, les guerriers d'y laver leurs mains ensanglantées, et ont-ils continué leur route indifl'érents? ou bien, au contraire, se sont-ils arrêtés stupéfaits devant ce même spectacle qui nous attire aujourd'hui, et, pleins de terreur, se sont-ils jetés la face contre terre pour adorer leur Dieu? S'il est vrai que dans la langue indienne Niagara veuille dire : Tonnerre des eaux, ce nom expressif montrerait que l'impression de ces peuplades barbares n'a pas été moins vive que la nôtre. Je me demande cependant si un certain degré de civilisation et de culture n'est pas nécessaire à l'intelligence de la nature et si, par exemple, le paysan savoyard, élevé dans la vallée de Gha-
mounix, admire autant les glaciers du Mont-Blanc que le voyageur étranger. Je ne suis pas très enthousiaste de la civilisation, mais je le suis encore moins de la barbarie, et j'ai peine à croire, en y songeant bien, que les impressions des sauvages en présence du Niagara fussent très différentes de celles <le nos chevaux, qui pour le moment sont pacifiquement occupés à brouter l'herbe.
Nous remontons en voiture pour la troisième fois et, après avoir repassé sur la rive américaine, nous traversons de nouveau le fleuve sur un pont de bois situé au-dessus de la chute pour nous rendre à Goat-Island. Là, du moins, la nature a été respectée; les arbres sont encore debout. De la pointe de l'île opposée aux chutes on peut, mieux que de nulle part ailleurs, comprendre ce qui fait de la cataracte du Niagara un spectacle unique dans le monde. Le Niagara, comme on sait, est moins un fleuve que la décharge du lac Erié dans le lac Ontario ; aussi, avant qu'il se divise en deux bras, sa largeur estelle égale à celle du lac Léman à l'entrée du port de Genève. Cette immense masse d'eau roule avec rapidité, déjà agitée et frémissante, comme si elle pressentait les terribles accidents qu'elle va rencontrer. Les petits rochers sur lesquels elle bondit font par endroits bouillonner à sa surface une écume dont la blancheur contraste avec sa couleur bleue. A l'heure où nous parvenons à la pointe de l'île, le soleil vient de se coucher dans un ciel clair
et froid. La rive canadienne s'aperçoit encore couverte de bois, tandis que la rive américaine, plate et dénudée, se perd déjà dans une demi-obscurité. Ce qui rappelle l'homme disparaît ; on ne voit plus que la nature, la nature brute et sauvage, l'eau, le ciel, les arbres, et pour la première fois je voudrais être seul quelques instants.
Le lendemain est notre premier mauvais jour. Nous partons pour Baltimore et nous devons quitter à mi-chemin nos amis (déjà nous leur donnons ce nom) du comité de New-York.
Nous prenons VErie railroad, celui-là même qui a si fièrement planté une annonce au milieu du lit du Niagara. Ce malheureux chemin de fer, qui pourrait être une des meilleures lignes des États-Unis, est tombé, il y a quelques années, entre les mains de spéculateurs qui l'ont mené à mal et mis en faillite ou à peu près. Il est encore aujourd'hui sous séquestre. On n'en a pas moins mis à notre disposition un train spécial et fait imprimer l'Itinéraire de r excursion complimentaire qui nous est offerte. Nous longeons d'abord, mais sans le voir, tant la rive en est plate, les bords du lac Érié. Il y a deux jours nous avons passé non loin du lac Ontario. Le lac Ontario ! quel souvenir pour un lecteur de Cooper ! Mais j'ai pris le parti de cacher mon admiration pour l'auteur du Dernier des Mohicans, car il m'a paru que les Américains la tenaient pour un peu enfantine, etcomme je n'aipas reluses romans depuis
longtemps, il se pourrait bien qu'ils eussent raison. L'Itinéraire porte que nous devons nous arrêter à Portage pour admirer un pont fer de 234 pieds de long et de 800 pieds de haut, jeté sur la rivière Genessee. Nous admirons, en eflet, conformément au programme cet ouvrage d'art singulièrement élégant et hardi. Il y a six ans qu'il subit l'épreuve d'un trafic incessant; mais les officiers du génie qui nous accompagnent déclarent qu'en France l'administration des ponts et chaussées ne recevrait jamais un pareil travail. Cette administration tutélaire préférerait imposer à une compagnie de chemin de fer un pont dont l'établissement serait beaucoup plus long et plus coûteux sans présenter de plus grandes garanties de solidité. Nous suivons ensuite une gorge des Alleghanies, dont l'aspect rappelle celui de nos plus jolies vallées des Yosges et s'embellit encore des teintes rouges particulières au feuillage de certains arbres, déjà touchés par l'automne; enfin, malheureusement, nous arrivons à Elmira. Là, en effet, le comité de New- York doit nous quitter après nous avoir remis aux mains du comité de Baltimore, venu à notre rencontre. Nous échangeons force poignées de [main et promesses d'au revoir lorsque nous repasserons par New- York. Puis notre train s'ébranle, et pendant la première heure nous ne pouvons parler que de ceux et de celles auxquels nou s avons dû ces agréables jours.
La Siisqi*ehannah. — Baltimore. — La fête du Loriot. — Un maire qui est resté pauvre. — America suprême. — Un bal sans danseuses.
10—13 octobre.
Nous sommes arrivés à Baltimore sur les dix heures du soir, après un trajet dont la durée a été singulièrement raccourcie par la vitesse inusitée avec laquelle notre train a marché. Nous avons suivi pendant assez longtemps la vallée de la Susquehannah, que nous finissons par traverser sur un immense pont de bois aux environs d'Harrisburg, la capitale de l'État de Pensylvanie. La Susquehannah est un large fleuve aux eaux lentes et bourbeuses, qui n'est pas accessible aux bâtiments de commerce à cause de son peu de profondeur. Aussi est-elle fort renommée en Amérique pour les plaisirs qu'elle
procure aux chasseurs et pêcheurs. Ses rives marécageuses et couvertes de roseaux ont conservé un aspect sauvage. L'imagination peut aisément se représenter Ghactas et Atala s'arrêtaht dans leur fuite pour passer la nuit sous les arbres dont les branches recourbées trempent dans l'eau du fleuve, ou bien René écoutant, comme dans sa lande natale, au bord de l'étang désert, le murmure du jonc flétri.
Le soleil couchant glace un moment de teintes rosées le ruban argenté du fleuve, puis la nuit tombe, et les heures seraient assez longues à passer, si nous ne les employions à faire connaissance avec les membres de la délégation que la ville de Baltimore a envoyée au-devant de nous. Je crois m'apercevoir à certains indices que tous n'appartiennent pas au même monde. Voici, en causant avec les uns et avec les autres, quels éléments je démêle : la municipalité de Baltimore, représentée en l'absence du maire par plusieurs membres du conseil de ville, dont le personnage le plus important est un fabricant de chaussures; l'association des marchands (ce que nous appellerions la chambre de commerce ) représentée par son président, un des principaux négociants de la ville; la société et les clubs, représentés par quelques membres sans titre bien défini ; enfin plusieurs Français d'origine, établis à Baltimore ou naturalisés depuis peu, mais ayant conservé, avec Fhabitude de parler la langue de leur
ancienne patrie, une fidélité de souvenirs et d'aflection qui donne quelque chose de singulièrement cordial à leur manière d'être avec nous. Non seulement cette délégation de Baltimore représente un peu, comme on le voit, toutes les classes de la société (j'engage les gens qui croient qu'il n'y a pas de classes en Amérique à y aller simplement voir), mais dans la grande querelle qui a partagé l'Amérique, il y a quelques années, tous n'ont pas suivi le même chemin. Un ancien général des armées du Nord s'y rencontre avec un ancien officier de l'armée du Sud. « Gela n'empêche pas, me dit ce dernier en riant, que nous ne fassions très bon ménage ensemble. » En effet, bien que l'État du Maryland n'ait pas fait partie, pendant la guerre de Sécession, de la Confédération du Sud, cependant il s'en faut que l'opinion dominante fût en majorité favorable à la cause du Nord. La ville de Baltimore tomba même un moment au pouvoir du parti séparatiste, et si elle n'avait pas été aussitôt reprise, et l'Etat occupé militairement, il est possible que la cause du Sud y eût trouvé, au nord même de Washington, un vigoureux appui. Nous entrons donc dans une atmosphère politique nouvelle, et je me promets d'observer avec soin tous les petits symptômes qui pourront m'éclairer sur le véritable état des esprits. Enfin nous arrivons à Baltimore, et, vu l'heure avancée, notre entrée n'a rien qui rappelle la solennité de notre débarquement à New- York. Nous
montoos bourgeoisement dans les voitures qui nous attendent à la gare et nous conduisent directement à l'hôtel de Mount-Yernon. Nous y trouvons le maire de la ville, qui nous adresse quelques paroles de bienvenue, et c'en est fini des cérémonies officielles pour la soirée. En attendant l'arrivée, toujours fort lente, des bagages, nous faisons à trois ou quatre une assez courte promenade dans les environs de l'hôtel. L'hùtel de Mount-Yernon, qui est de dimensions assez modestes pour un hôtel américain, est situé dans le quartier aristocratique. Nous apercevons au clair de lune quelques maisons assez élégantes et coquettes. Mais les rues sont mal éclairées et désertes; point de voitures, point de passants. On sent qu'on est dans une ville de second ordre, bien loin de l'animation de Madison-Square et des splendeurs de Fifth-Avenue.
Le lendemain matin , nous nous mettons , les mêmes, en campagne d'assez bonne heure, et nous nous promenons un peu au hasard dans la ville, cherchant au contraire à diriger nos pas du côté du quartier commerçant. Je suis très amateur de ces flâneries au hasard dans les grands centres de population; on y apprend beaucoup de choses par les yeux, et parfois l'imagination y trouve aussi son plaisir. Mais ce qui fait surtout le charme de ces promenades dans nos vieilles villes européennes, c'est la diversité de leurs aspects et la variété des souvenirs qui sortent en quelque façon de terre
SOUS VOS pas. On tourne le coin d'un grand magasin de nouveautés, oii se presse une foule affairée, et on tombe dans une majestueuse rue Royale ou dans une sombre rue du Cloître. De grands vieux hôtels, à la mine triste et hautaine, vous rappellent le temps où des familles seigneuriales régnaient en souveraines dans cette ville aujourd'hui livrée à un conseil municipal de bas étage et, par une association d'idées involontaire, font penser à des vertus dont ces familles n'ont malheureusement pas toujours donné l'exemple. De cette maison basse, à la façade noircie par des pluies séculaires, qui donne sur un jardinet, vous pouvez de loin vous attendre à voir sortir, son bréviaire sous le bras, quelque vieux chanoine se rendant à la cathédrale pour chanter vêpres ou complies, et c'est seulement en vous approchant que vous lisez sur une plaque de cuivre le nom de quelque agence de banque ou d'assurance. Ces vieux ormes, dont les feuilles sèches tourbillonnent sur la place de l'Évêché, ont vu bien des prélats entrer en carrosse dans la cour de leur hôtel, et cette église, plus vieille encore, a reçu, voici tantôt cinq ou six siècles, le corps d'un très haut seigneur et de sa noble épouse donec ventât immutatio, jusqu'au jour du changement. Ainsi, tout écrasé qu'il est sous le poids du présent, le passé proteste encore de son existence, et il se venge de sa ruine en s'imposant à votre imagination et à vos souvenirs. Dans les villes américaines, rien de semblable : si
la curiosité est toujours eu éveil, si les yeux sont toujours amusés et instruits, l'imagination sommeille et rien ne vient troubler son repos. C'est qu'elles sont presque toutes bâties sur un plan uniforme, tirées à angle droit avec des rues numérotées (tel n'est pas cependant le cas de Baltimore), ce qui donne à l'étranger une singulière facilité pour se reconnaître, mais enlève à ces rues toute personnalité et toute vie. C'est que toutes les maisons paraissent avoir le même âge et avoir été construites par le même architecte. C'est qu'enfin tous les monuments qu'on rencontre sont essentiellement modernes et, à moins de bien rares exceptions, ne se rattachent à aucun, souvenir qui soit plus vieux que te siècle. Baltimore est une des villes américaines qui en compte le plus grand nombre : de là son surnom de cité monumentale. Parmi c€s monuments^ le plus célèbre est celui de Washington, qui a Une grande réputation aux Etats-Unis. C'est cependant sans beaucoup d'admiration que je passe au pied de ce monument, sorte de colonne Vendôme en marbre blanc, juchée sur un massif piédestal. Chacun a ses préférences ou ses antipathies architecturales; moi j'ai l'aversion du genre colonne. Continuant notre route un peu au hasard, nous arrivons dans Charles- Street, qui est la rue des boutiques élégantes, la rue de la Paix ou la rue Vivienne de Baltimore. L'avantdéjeuner est, nous dit-on, l'heure consacrée au shopping. Aussi nous rencontrons, généralement
BALTIMORE 1b
deux par deux, beaucoup de jeunes filles dont nous admirons la tailla bien prise, les petits pieds, la démarche cadencée et les toilettes de bon goût, sauf parfois les chapeaux, dont la forme évasée et menaçante renchérit encore sur les affreux chapeaux parisiens appelés, je crois, chapeaux à la Clarisse Harlowe. La ville de Baltimore se vante (c'est une prétention qu'ont au reste plusieurs villes des Etats- Unis) d'être celle oh l'on trouve le plus de jolies personnes, et celles que nous rencontrons ne font point mentir sa réputation.
Gharles-Street a déjà un certain air de fête, et c'est bien plus encore quand nous arrivons à Baltimore-Street, grande artère commerciale qui coupe la ville dans presque toute sa longueur. Toutes les maisons sont littéralement pavoisées de drapeaux américains et de drapeaux français, en beaucoup plus grande quantité encore qu'à New- York, et la foule bourdonnante qui remplit la rue, déborde les trottoirs, envahit la chaussée, est manifestement en liesse. J'avais cru d'abord, un peu orgueilleusement, que notre présence dans la ville était la seule cause de cette joie. J'avais bien cependant remarqué nombre d'affiches où je lisais en grosses lettres : Oriole feast (fête du Loriot). J'avais été aussi étonné de voir à la devanture de presque tous les magasins des loriots sous toutes les formes, empaillés d'abord, puis reproduits en gravures coloriées, peints sur des éventails, brodés sur des écrans
OU des coussins, et je me demandais quel rapport ce volatile pouvait avoir avec la délégation française. Rentré à l'hôtel, j'obtiens une explication qui, si elle satisfait ma curiosité, rabat un peu de mon amour-propre national. Cette explication, la voici.
La ville de Baltimore, à peu près seule parmi les villes américaines, a une origine aristocratique. Elle porte le nom de lord Baltimore, le premier colonisateur du Maryland, et il y a aujourd'hui cent cinquante ans qu'elle a été baptisée. Les couleurs héraldiques de lord Baltimore étaient jaune et noir, or et sable, dirait-on en termes de blason. Or Linné a donné le nom de Baltimore or'iole (loriot de Baltimore) à un oiseau de ces régions, au plumage jaune et noir. La ville de Baltimore a adopté cet oiseau comme emblème; elle a tenu à se rattacher au souvenir de son fondateur, et je suis convaincu que, si quelque descendant de lord Baltimore venait rendre visite à cette création de son aïeul, il y recevrait encore un bien autre accueil que nous. En l'honneur de ce cent cinquantième anniversaire, la ville de Baltimore a résolu de donner une fête qu'on célébrera à certains intervalles et qui est destinée à porter le nom d'Oriole feast. A vrai dire, l'anniversaire et, par conséquent, la fête, ont déjà été célébrés Tannée dernière; mais comme les habitants de Baltimore ont conservé un agréable souvenir de ces réjouissances et comme il n'y a pas de bonne fête sans lendemain, le conseil municipal a résolu d'en
donner une seconde représentation cette année en la faisant coïncider avec notre réception. Nous n'avons donc pas le droit de prendre toute cette joie pour nous. Mais ce qui est bien à notre compte el ce dont nous nous montrons particulièrement reconnaissants, c'est le cordial accueil que nous recevons d'un chacun et en particulier de ces Français de cœur et d'origine qui font partie du comité de réception. La glace des premiers rapports est rompue, et nous nous sentons déjà environnés à Baltimore de cette même atmosphère de sympathie qui nous avait rendu si agréable le séjour de New- York. Le plus grand journal de Baltimore a publié le matin même, en français, un article des plus chaleureux où il rappelle les services autrefois rendus par la France à la liberté américaine, et ses colonnes sont remplies des plus aimables notices et anecdotes sur nos grands-pères et sur nous-mêmes. Décidément, nous sommes aujourd'hui l'événement de la ville et nous pouvons faire concurrence au loriot.
Les membres du comité sont venus nous chercher à l'hôtel. Pour ne point marcher toujours en procession, nous nous partageons par petites bandes. Je fais partie de celle qui doit visiter les rues commerçantes de la ville et les bâtiments publics, sous la direction d'un général qui est, je crois, vice- président du comité. Le nombre des généraux n'est pas, en Amérique, inférieur à celui des colonels. Sont qualifiés généraux de droit ou par courtoisie : 1® tous
les généraux ou an.ciens généraux de l'armée régulière; 2° tous les. généraux ou anciens généraux de la milice ; 3" tous les anciens généraux ayant servi dans les armées du Sud ; 4° tous les anciens colonels ayant servi pendant la guerre de Sécession dans les armées du Nord, qu'au moment du licenciement de ces armées une loi a nommés tous généraux en bloc, comme fiche de consolation. Ces quatre catégories additionnées donnent un total considérable. Notre aimable guide appartient, je crois, à la quatrième. Depuis lors, il a changé le sabre pour la plume et, de général devenu journaliste, il nous mène tout d'abord aux bureaux de son journal, celui-là même où a paru le matin cet ai-ticle si bienveillant pour nous.
Pour nous faire mesurer les progrès de la presse en Amérique, il commence par nous montrer un spécimen réimprimé pour la circonstance de ce qu'était, il y a un peu plus de cent ans, the Baltimore American. C'est une modestepetite feuille de quatre pages, paraissant tous les huit jours, qui, en plus des nouvelles de la colonie, ne contient guère que des annonces, entre autres un avis daté de Mount-Vernon et signé de George Washington, offrant à louer des terres qui lui appartenaient, et la demande d'un messager pour faire une fois par semaine le transport du journal de Baltimore à Philadelphie. Cette demande a même donné lieu à une confusion assez plaisante, lorsque ce spécimen a été distribué dans
W Î6S rues, un brave homme étant venu se proposer le soir même au journal pour remplir l'office en question. Aujourd'hui le Baltimore American est un grand journal quotidien qui publie huit pages tous les jours. La moindre feuille de second ou de troisième ordre en Amérique contient, en effet, plus de matière que nos plus grands journaux et, je ne puis m'empêchet* de le dire à ce propos, est plus sérieusement rédigée. Là presse américaine, absolument supérieure sur ce point à la presse française, est exclusivement politique. Sans doute le ton de ses polémiques est acerbe et injurieux, et elle ne se fait point faute d'atlaquer jgrossièt^ment les personnes. Mais elle ne s'ocrnpe point de celles, hommes ou femmes, femmes siu'tout, qui n'invitent point le public à s'occuper de leurs affaires. Elle ne publie point de feuilletons. En un mot, ce genre des feuilles, demi-pohtiqUes etdemiinondaines, si à la mode dans notre pays, y est totalement inconnu. Gomme la presse américaine rend compte de tout, elle né passe sans doute point sous silence les faits scandaleux et les procès scabreux. Mais on les trouve à leur place dans le journal, à la colonne des faits divers ou des nouvelles judiciaires, où il faut les aller chercher, et non point s'étalant avec force commentaires à la première page du journal. Sans doute aussi, on peut citer quelques assez vilains journaux qui se publient aUx États-Unis. Il existe entre autres, à New-York, une petite feuille, appelée the Police News, qui rapporte avec illustra-
m A TRAVERS LES ÉTATS-UNIS
tiofis les faits de la chronique scandaleuse, mais on ne trouve point cette feuille sur la table des femmes du monde; la vente en est même interdite dans beaucoup d'endroits publics, et, pour la lire, il faut la volonté de se la procurer. En un mot, la presse, en Amérique, est, au point de vue moral, plus décente qu'en France, peut-être, certainement même, parce que le public des lecteurs, et surtout des lectrices, est plus sévère. Journalistes, lecteurs et lectrices ne me sauront peut-être pas grand gré de le dire, mais la vérité a ses droits.
Des bureaux de VAmerican nous nous rendons (toujours suivis par une foule curieuse et sympathique) à l'hôtel de ville. Il en est des bâtiments municipaux comme des pompes à feu : c'est pour nous une visite obligatoire dans chaque ville. Pour n'y point revenir, je dirai tout de suite ce qui m'a frappé dans ces installations. Leur caractère général est d'être très luxueuseset d'avoir coûté immensément d'argent. Il est vrai que trop souvent, à ce qu'on nous dit du moins, partie de cet argent est restée aux mains des municipalités ou des commissions chargées de le dépenser. Dans les bureaux de l'hôtel de ville de Baltimore, que nous visitons, on nous présente un employé d'un rang qui parait modeste, un caissier, je crois, en nous disant : « Il a rempli pendant longtemps des fonctions municipales ; il a même été maire. Mais il est toujours resté pauvre et il a conservé la réputation d'être honnête. » Ce com-
pliment, adressé à bout portant à un fonctionnaire public qui le reçoit sans sourciller, me fait supposer que peut-être tous les maires, ses successeurs (je ne parle pas du maire actuel dont l'honorabilité est proclamée par tous) ne l'auraient pas également méritée. Mais ce sont là affaires de ménage ; nous ne sommes juges que du résultat, qui est extrêmement satisfaisant.
Généralement, les hôtels de ville américains, plus ou moins spacieux suivant l'importance de la ville, sont construitssur un plan uniforme : une cour intérieure vitrée, avec de grands couloirs faisant à tous les étages le tour de la cour et servant de dégagements aux bureaux. Les salles ne sont point, comme en France, coupées et recoupées par des cloisons, pour faire autant de petits cabinets particuliers peur autant de directeurs, de chefs, de sous-chefs, de rédacteurs, etc. Sauf quelques employés d'un rang supérieur, tout le monde travaille en commun, dans plusieurs grandes salles, les employés étant seulement séparés du public par une barrière de bois. Chaque pays a sa couleur administrative : en France, c'est le vert ; en Amérique, c'est le brun. Les bureaux sont en bois d'acajou ou de mahogany, solides et simplement travaillés. Dans les bureaux où l'on acquitte les contributions, j'ai été frappé d'un détail bien entendu. A un pilier sont attachés des carnets de chèques sur les principales banques de la ville. Le contribuable qui vient s'acquitter n'a pas
besoin de se munir à l'avance de son argent ou d'un chèque. Il détache tout simplement d'un des livrets pendants un chèque qu'il remplit (tout le monde, en Amérique, a son argent dans une maison de banque) et ce chèque est accepté en payement par le receveur. Ajoutez à cela un système fort complet de téléphones et de communications électriques. En un mot, là comme partout, en Amérique, l'organisation tend à économiser le temps qui est de l'argent et à utiliser le travail des hommes qui coûte cher. En est-il ainsi chez nous ?
Nous rentrons à l'hôtel, où nous n'avons que le temps de prendre un déjeuner rapide, car on nous attend pour un concert donné en notre honneur par un orchestre venu tout exprès de New- York. Nous arrivons même en retard et nous sommes obligés de gagner à pied, au miheu de la foule, l'estrade qui nous est réservée. Aussi notre arrivée fait-elle peu d'effet et n'est-elle saluée que d'assez maigres applaudissements. Nous commençons à devenir difficiles. Un certain espace a été réservé entre l'estrade où nous nous trouvons et celle où est installé l'orchestre, espace défendu par des cordes. Mais l'envie de nous voir déplus près et aussi la poussée des derniers rangs sur les premiers fait qu'à un moment les cordes sont rompues et l'espace vide est envahi en un clin d'œil par une foule qui arrive jusqu'au pied de notre tribune. Je suis toujours curieux des foules, de leur aspect, de leurs impressions, et je regarde
celle-ci en la comparant dans ma pensée à une foule française. Il me semble que les figures sont moins fines, moins animées, je ne dirai pas moins intelligentes ; les femmes surtout sont plus communes et moins bien attifées. Ces at'rahgèitients coquets de chapeaux, de rubans, de cheveux, où excelle l'ouvrière parisienne, semblent leur être inconnus. Mais, prise dans son ensemble, cette population a quelque •chose d'honnête, de sérieux et de décent ; elle m'a paru de plus assez docile et bon ettfant, et j'ai adttiiré la patience avec laquelle, jusqu'au moment où la pression des derniers rangs est devenue trop forte, elle s'est laissé contenir par quelques agents.
Ce h'est pas la dernière fois que j'aurai occasion de remarquer la déférence témoignée par la foule américaine à tout symbole d'autorité. Le bâton du policeman a sur elle un empire immense jusqu'au moment où, tout à coup, animée de quelque sentiment violent, elle ne connaît plus ni frein, ni autorité, ni respect delà loi et de l'humanité. On a peine à croire, en effet, que ce soit cette même foule qui se rende parfois coupable de ces actes d'exécution sommaire par lesquels elle se substitue à l'action de la justice. Tout le monde a entendu parler de. ce qu'on appelle la loi du juge Lynch, et beaucoup de mes lecteurs ci'oient probablement, comme je le croyais moi-même, que cette main-mise de la populace sur Un coupable avéré fet sa pendaison sommaire (lors même qu'il n'aurait pas encouru par son crime
la peine de mort) n'ont lieu que dans ces territoires nouveaux où la justice est encore impuissante à protéger les citoyens. Pendant les sept semaines que j'ai passées aux États-Unis, il n'y a pas eu moins de quatre faits de lynchage, et cela non pas toujours dans des territoires récemment conquis par la civilisation. Ainsi l'un de ces faits a eu lieu à Cincinnati, ville dont la fondation remonte à cent ans et où l'organisation sociale est aiissi complète qu'elle peut l'être dans n'importe quelle ville de France. Lorsque, dans la perpétration de quelques-uns de ces faits, les haines de races jouent leur rôle, ils prennent même un certain caractère dramatique qui ajoute à leur horreur. C'est ainsi qu'à Charleston un nègre, accusé de crime sur la personne d'une petite fille blanche, a été extrait pendant la nuit de sa prison par une bande d'hommes à cheval et n'a jamais reparu depuis. Dans quels tourments lui auront-ils fait expier son forfait, le plus grand aux yeux des blancs qu'un nègre puisse commettre ? Nul ne le saura jamais. Et ce qu'il y a d'étrange, c'est que chez un peuple qui a un si grand respect pour les droits de la défense dans les procès criminels (les incidents du procès de Guiteau en ont bien donné la preuve) ces faits sont loin de causer l'émoi qu'ils produiraient chez nous. On les trouve mentionnés à la quatrième page des journaux, avec les explosions de mines et les accidents de chemin de fer. Si perfectionnée et raffinée même que soit sous certains
rapports la civilisation de ce peuple, il n'y a pas encore assez longtemps qu'il luttait contre les conditions de la barbarie pour avoir perdu tout souvenir des procédés auxquels il avait recours, et pour que, dans ses mouvements passionnés, il ne se laisse pas entraînera y retourner quelquefois.
Pendant que j'étudie cette foule, le concert commence et se poursuit très agréablement. Il y a beaucoup de très bons orchestres en Amérique, composés en grande partie d'exécutants allemands, et celui-ci passe pour un des meilleurs. J'avais cru d'abord, en voyant toujours les musiciens en uniforme et le chef d'orchestre en tenue d'officier, que c'était u ne musique militaire. Je m'étais trompé, paraît-il ; peutêtre n'était-ce pas tout à fait ma faute. Il y a, pour mon gOLit du moins, un peu trop d'instruments de cuivre, et je ne puis trouver beaucoup de charme à un solo de saxophone; mais un jeune cornet à piston s'escrime avec beaucoup d'agilité sur son instrument et obtient un beaucoup plus franc succès, je dois le dire, que la délégation française. Le concert se termine par un petit incident assez curieux, comme tout ce qui traduit à l'improviste les sentiments d'une multitude. L'orchestre joue l'air national américain ou du moins l'air officiel : Hail Columbia, qui a été pendant la guerre de Sécession l'air du gouvernement fédéral. Applaudissements réservés, un peu froids : la foule n'est pas remuée. Il attaque ensuite brusquement un morceau qui
n'est pas inscrit sur le progr'amme et qu'on me dit tout bas avoir été, au contraire, l'air adopté par les armées du Sud : Marylandy my Marylanà. C*est une belle mélodie, d'origine allemande, je crois, d'un mouvement lent et triste, qui est assez frappante, surtout comme hymne national d'une race vaincue. Cette fois, partage : une partie de la foule et de la tribune applaudit avec enthousiasme, Tautre reste froide, et je vois même quelques fronts se rembrunir. Puis tout à coup Forchestre attaque avec entrain et vigueur le vrai air national américain, l'air populaire du moins qui date de la guerre de l'Indépendance : Yankee Doodle. Cette fois plus de division : ce sont des bravos, des trépignements, des cris de bis, aussitôt satisfaits. Je viens d'assister là à l'explosion de sentiments qui sont au fond de bien des cœurs: chacun conservant dans le passé ses sympathies, voire ses rancunes, mais un profond sentiment national réunissant vainqueurs et vaincus, et l'idée de la grande patrie américaine l'emportant aujourd'hui sur toutes les divisions du passé.
Le soir, nouveau plaisir. Nous devons aller voir passer du haut d'une tribune, préparée pour nous dans Baltimore-Street, une procession mystique, mystic pageant, c'est-à-dire un défilé de chars allégoriques représentant divers épisodes de l'histoire du monde depuis la création jusqu'à nos jours. Nous attendons pendant assez longtemps dans une demi-obscurité la procession qui part de loin. Par-
fois nous croyons, aux mouvements de la foule, qu'elle est sur le point d'arriver; mais ce sont sim- ]>]('ment des industriels qui profitent de la circonsîance pour exhiber quelques réclames, entre autres un fondeur qui promène sur un char une énorme cloche et fait retentir un glas funèbre. En France 011 ferait évacuer la rue où doit passer le cortège iin.n heure avant son arrivée. Ici tramways et voitiios de toute sorte circulent jusqu'au dernier moment dans les rangs pressés de la foule qui s'ouvre sur leur passage et se referme ensuite sans mot dire. Enfin la procession arrive. Nous voyons défiler successivement sous nos yeux Moïse, Cyrus, Romulus, Charlemagne, Mahomet, Christophe .Colomb, Lafayette, d'autres héros encore, représentés r dans quelque action éclatante de leur vie et entourés d'autres figures; en tout vingt-quatre chars. On dirait autant d'immenses jouets tirés par des chevaux. Mais dans ce long défilé le plus grand succès est pour un char qui porte une gigantesque Amérique, tenant dans sa main des fils qui la rattachent à deux autres chars portant l'un l'Europe et l'autre l'Asie. On dirait d'abord qu'elle les tient en laisse. Mais ce serait mal interpréter la chose. Ces fils sont tout simplement ceux du télégraphe qui relie ou reliera l'Amérique d'un côté à l'Europe et de l'autre à l'Asie. Sur le programme cette allégorie est désignée sous ce nom : America suprême^ et ce sont sur le passage des trois chars des hurrahs enthousiastes.
g8 A TRAVERS LES ÉTATS-UNIS
Après le défilé de la procession, un petit souper nous est offert, et pendant ce temps nous faisons connaissance avec quelques personnes appartenant! au monde politique, entre autres avec le président du Sénat, arrivé, tout exprès de Washington pour entrer en relations avec nous. Le Sénat tient en ce moment une session extraordinaire, motivée par l'arrivée au pouvoir du nouveau président, M. Cliester Arthur, et par la nécessité de ratifier les nominations faites par lui. On sait que, d'après la constitution des États-Unis, la nomination d'un grand nombre de fonctionnaires est soumise au Sénat. Pour cette session, le Sénat a dû nommer un président, et celui qui a été nommé à une voix de majorité seulement, M. Bayard, sénateur du petit État de Delaware, appartient au parti démocratique, c'est-à-dire au parti de l'opposition, les républicains étant au pouvoir depuis la guerre. Aussi cette nomination, immédiatement répandue par le télégraphe dans tous les États-Unis, est-elle un assez gros événement, d'autant plus que, par la mort du président Garfîeld,le vice-président M. Arthur ayant été appelé au pouvoir, c'est le président du Sénat qui devient vice-président des États-Unis, et qui, en cas de décès du nouveau président, serait président à son tour. M. Bayard est un homme d'aimable accueil et d'excellentes manières; impossible de mieux représenter, avec plus de dignité et plus de bonne grâce à la fois, un corps aussi considérable.
Nous retrouvons aussi avec plaisir quelques jeunes membres du cabinet, assistant secretaries of state, sous-secrétaire d'État, dirait-on chez nous, avec lesquels nous avons déjà passé quelques agréables heures à New-York, et nous apprenons d'eux la suite de notre programme. Nous devons partir le surlendemain pour Washington, où nous passerons deux jours pour être présentés au président de la République et nous nous rendrons de là à York-Town en descendant le Potomac. En attendant, nous regagnons nos lits, dont nous avons besoin.
Le lendemain, j'hésite un certain temps entre me joindre à ceux qui sont invités à visiter un grand parc avec de beaux arbres dont on nous a beaucoup parlé, ou à ceux qui vont faire le tour du port. Je me décide pour le port; on trouve des parcs et des arbres partout. Nous traversons, pour nous rendre à l'embouchure du Patapsco-River, sur lequel est située Baltimore et qui se jette dans la baie de la Chesapeake, les quartiers populeux et ouvriers de la ville. Je suis frappé de ceci que la grande caserne à six étages où s'entasse la misère dans nos vieux pays semble ici inconnue. Les maisons ne se composent jamais que d'un rez-de-chaussée et d'un premier, et sont occupées tout au plus par deux, généralement par une seule famille. Je m'informe s'il y a beaucoup de misère à Baltimore. On me dit qu'il y en a moins qu'à New-York, et qu'il y a aussi moins de grandes fortunes. En Amérique, comme en Eu-
rope, on trouve la confirmation de cette loi singulière qui met toujours en contraste l'extrême pauvl'eté et l'extrême richesse. Tout en causant, nous arrivons au fort Mac-Henry qui défend l'entrée du port. €e f ôf l éi joué un grand rôle dans la guerre qui éclMa potir la seconde fois, en 1812, entre l'Angleterre et l'Amérique. Il soutint sans faiblir un bombardement et défendit avec succès l'entrée du port contre la flotte anglaise. Ce pauvre fort serait embarrassé aujourd'hui d'opposer une aussi héroïque résistance ; on l'a laissé tomber dans un état de dégradation absolue, et c'est à peine s'il est armé. Si grande est la sécurité des Américains, si profonde est leur confiance qu'aucune puissance européenne ne sera assez hardie pour venir portei' la guerre sur leurs rivages, qu'il en est ainsi de presque toutes leurs défenses côtières. Le même sentiment leur a fait ramener leur armée à un effectif insignifiant et néglige!* l'armement de leur marine militaire. Il y a cependant depuis peu une réaction contre cette politique. Sans prétendre à une intervention dans les affaires européennes, beaucoup d'esprits rêvent pour l'Amérique un rôle extérieur plus actif et plus militant. Je ne serais pas étonné qu'on vît d'ici à quelque temps les pouvoirs publics consentir à des sacrifices pécuniaires assez importants dans ce dessein. Ils ont raison; un grand pays comme le leur a le droit de compter davantage dans le règlement des affaires humaines; mais, sans le
trouver mauvais, il est bon de le savoir et de s'en préoccuper.
Dans les «nvii'ons immédiats da fort, je remarque plusieurs cottages, moins élégants que ceux de West-Point, mais fort convenables encore, qui sont destinés au logement des officiers. Toujours le même principe ; traiter les officiers en gentlemen et leur assurer la vie de famille. Nous nous rendons ensuite au port et nous insistons pour qu'on nous mène voir iiiio installation éminemment américaine, ce qu'on appelle un elevator, c'est-à-dire en réalité un magasin à blé. Celui auquel on nous conduit appartient au Ballimore and Ohio Railroad. Il est situé sur le quai. Vingt-quatre wagons de la Compagnie chargés de blé qui vient des plaines fertiles de l'Ohio et du Tcnuessee peuvent y entrer en même temps. Us déversent chacun leur contenu dans une sorte de cave. ^ Là une chaîne à godets vient prendre le blé et le porte aux étages supérieurs, oii il est vanné, puis finalement emmagasiné dans vingt-quatre réservoirs différents. A chacun de ces réservoirs est adapté un tuyau qui pend à l'extérieur et par lequel le blé descend dans les bateaux qui viennent s'amarrer le long de Velevator. En quelques heures un bateau est rempli et il peut faire voile pour l'Angleterre ou la France. Il y a là une organisation simple et puissante qui est, je l'avoue, assez effrayante, et tout convaincu que je sois qu'il faut subir le blé américain comme il faut subir tous les
progrès, je comprends que cela donne à réfléchir de voir cette immense quantité de céréales accumulées et prêtes à inonder nos vieillesjcontrées. Quel dommage, depuis le temps que les candidats promettent aux électeurs le blé cher et le pain à bon marché, qu'on n'ait pas trouvé le moyen de réaliser cet idéal! Mais puisqu'on est dans la douloureuse nécessité de choisir entre les deux termes de cette antinomie, je persiste à croire qu'il faut encore opter pour le pain à bon marché.
Le soir, je dîne en petit comité chez un riche commerçant de la ville, ce qui me donne occasion de pénétrer dans une de ces jolies maisons dont je goûte fort l'extérieur dans le quartier aristocratique. Celle où je dîne est arrangée tout à fait à l'anglaise ; à droite, au rez-de-chaussée, un salon plus long que large el qui a toute la profondeur de la maison ; à gauche, le cabinet du maître du logis fort bien arrangé avec un assortiment complet de ces fauteuils à bascule, les rocking-chairs, qui sont bien ce qu'il y a de plus confortable au monde ; puis la salle à manger. Au premier, les chambres d'habitation, avec gaz, sonnettes électriques, robinets d'eau froide et d'eau chaude. Il en est ainsi dans presque toutes les maisons américaines. Cela est fort commode pour la vie de tous les jours, mais avec nos idées françaises cela leur donne aussi un certain air de chambres d'auberge. On n'a pas l'air d'y être chez soi. Mais pourquoi ne se mettrait-on pas aussi
à l'aise chez soi qu'à l'auberge? Notre hôte a été commissaire à l'Exposition parisienne de 1878, et il nous fait voir les emplettes qu'il a faites : une levrette en porcelaine et un service de table fort instructif, représentant tous les souverains de l'Europe. A ces spécimens de l'industrie française je préfère un produit du pays : un fort beau service en argent repoussé, industrie spéciale à Baltimore, sur lequel s'étale la devise de notre hôte : « Dant lucem crescentibus orti. Aux cadets les aînés donnent la lumière. » Nulle part les devises n'ont coutume d'être modestes, peut-être aux États-Unis moins qu'ailleurs. Ce dîner, fort élégant et fort gai, nous repose des banquets d'hôtel.
En sortant, nous devons nous rendre à un bal donné en notre honneur dans la salle du théâtre. Si mes lecteurs se souviennent de ce que j'ai dit plus haut de la réputation de Baltimore, ils comprendront que nous n'eussions garde d'y manquer. Mais notre attente a été trompée, non j)oint que les quelques femmes ou filles des membres du comité qui s'y étaient rendues ne soutinssent tout à fait la réputation de beauté de leurs compatriotes, mais parce qu'en majorité la haute société féminine de Baltimore avait fait grève. On nous a dit d'abord que c'était faute de toilettes fraîches, mais cette indigence nous ayant paru peu vraisemblable chez des Américaines, il a fallu convenir qu'elles avaient craint de se commettre dans un bal nécessairement
donné par souscription, où la majorité des femmes présentes m'a paru, en effet, appartenir plutôt à la catégorie des vendeuses de Gharles-Street qu'à celle des acheteuses. . Nous l'avons regretté, mais nous n'avons pu le trouver mauvais, nous disant que certes maintes Parisiennes n'auraient jamais voulu venir à un bal par souscription. Ce petit incident bien futile m'a confirmé cependant dans l'idée que par tout pays certaine classe de la société a mêmes habitudes, mêmes instincts, et j'ajoute qu'il faut n'avoir point été en Amérique pour en douter.
Le lendemain, nous partons pour Washington. Les membres du comité nous accompagnent jusqu'à la gare et, du haut de la plate-forme de notre wagon, le général Boulanger adresse en notre nom à tous quelques paroles de chaleureux remerciements à ceux qui se sont donné tant de peine pour nous rendre agréable le séjour de leur ville et qui y ont si bien réussi. Ils poussent trois hurrahs en l'honneur de la France, nous poussons trois hurrahs en l'honneur de Baltimore, puis notre train se met en marche, et, après un parcours de deux heures dans un pays insignifiant, nous arrivons à Washington.
Washington. — Les magnifiques distances. — Présentations officielles. — Les ministères. — Le cimetière d'Arlington.
Washington^ où nous avons débarqué dans l'après-midi, est une viJle unique aux Etats-Unis. Conçue d'après un plan, elle a été exécutée sur un autre, et elle offre des contrastes qui lui donnent un aspect singulier. Lorsque, sous l'inspiration de Washington, l'architecte Andrew Ellicott en dessina le tracé, il l'avait ainsi imaginée : au centre, un immense monument public^ le Gàpitolé, situé sur une petite hauteur et qu'on apercevrait de tous côtés : dix grandes avenues de plusieurs milles de long, aboutissant toutes sur la place, au milieu de laquelle le Capitole serait situé, et une quantité innombrable de rues coupant ces avenues à angle droit,
m A TRAVERS' LES ÉTATS-UNIS
aigu ou obtus. Cette conception fort grandiose supposait que la ville choisie pour siège du gouvernement deviendrait aussi un grand centre dépopulation et que son développement commercial serait égal à son importance politique. Mais on ne commande pas aussi facilement à l'activité humaine et, même aux Etats-Unis, lorsque Washington propose, c'est encore Dieu qui dispose. Or Dieu a disposé que la capitale des Etats-Unis ne deviendrait jamais une ville populeuse et industrielle, et il faut avouer que sa situation au milieu d'une région assez stérile, sur un fleuve difficilement navigable, n'y prêtait pas beaucoup.
Puis le caprice s'en est mêlé. Pour que la mise à exécution du plan repondît au tracé, il aurait fallu que la population se groupât d'abord autour du Gapitole et que les maisons fussent régulièrement construites, l'une après l'autre, le long de toutes les avenues qui y convergent, de façon que le Gapitole demeurât toujours au centre de la ville. Or il s'en faut que ce système de construction ait été suivi. Il y atout d'abord une portion de l'emplacement réservé à la ville future où la population a obstinément refusé de se porter : c'est toute celle qui est comprise entre le Gapitole et la rivière qu'on appelle l'Eastern Branch. Il y a là de grands espaces qui sont restés presque déserts. Il en résulte que le Gapitole, au lieu d'être au centre de la ville, se trouve en quelque sorte à l'extrémité, ou du moins à l'extré-
mité delà portion réellement habitée, et sa plus belle .façade est tournée du côté désert, de sorte qu'en arrivant, c'est toujours par derrière qu'on l'aperçoit. De plus, les maisons ont été bâties capricieusement, là où chaque constructeur a trouvé un emplacement à sa convenance. Il en résulte qu'on rencontre à chaque pas des terrains vagues. Il y en a au pied même du Capitole, où des vaches broutent l'herbe, tout comme dans le Gampo Vaccino, l'antique Forum. Par contre, il y a des habitations fort élégantes qu'on a construites à deux ou trois milles du Capitole et auxquelles on n'arrive qu'après avoir traversé des régions presque désertes. Aussi les distances sontelles considérables à Washington, et d'aucuns pourraient trouver que cela est assez incommode. Mais le patriotisme américain, qui n'est jamais en reste, en a tiré un sujet d'orgueil et appelle Washington la ville des magnifiques distances. Chose singulière, grâce à toutes ces disparates, à ce mélange d'élégance et d'inachevé, à ces avenues dix fois trop larges pour la population qui y circule, à ces places désertes, à ces espaces abandonnés, la capitale de ce pays si plein de vie, de mouvement, d'avenir, a un certain air de ville morte. On dirait Versailles ou Rome, et lorsqu'on se promène le soir à travers ses rues solitaires et mal éclairées, l'aspect en a même quelque chose de lugubre. Mais le jour, avec ses grands bâtiments publics, ses larges voies de communication, ses squares plantés d'arbres et ornés de
statues, elle a aussi un aspect de grandeur qui n'est pas indigne de l'homme dont elle porte le nom et du. peuple aux grandes luttes politiques duquel elle sert aujourd'hui de théâtre.
La physionomie des villes influe, je commence à le croire, sur le caractère de leur population. A New-York, la ville de la richesse et de l'élégance, nous avons eu la réception sociale, empressée et délicate; à Baltimore, nous avons eu la réception municipale, toute ronde et cordiale. A Washington, nous allons voir la réception officielle, nécessairement plus cérémonieuse et plus froide. A peine débarqués dans la ville, nous sentons qu'à la différence de New- York et de Baltimore la ville même et la société ne sont pour rien dans l'invitation que nous avons reçue. Le soin de nous accueillir a été laissé tout entier aiix membres du gouvernement, et nous devons leur savoir d'autant plus de gré de la peine qu'ils ont prise pour que rien ne manquât à notre réception, que nous sommes tombés dans un assez mauvais moment.
L'invitation à nous adressée par le gouvernement des États-Unis était, bien entendu, antérieure à la mort du président Garfield. Or, sans parler du deuil sincère où ce tragique événement a jeté tout le pays, Tavènement au pouvoir de son successeur, le président Arthur, a singulièrement modifié la situation des choses et des personnes. Le président Arthur, bien qu'appartenant comme Garfîeld au parti repu-
blicain, était cependant le représentant d'une fraction différente de ce parti, et bien qu'il ait gardé jusqu'à présent les ministres de Garfîeld, chacun sait que ceux-ci ne doivent pas conserver longtemps une situation qu'ils ont au reste, dès le début, résignée entre ses mains. Au lendemain d'un aussi grand événement, dans cette situation précaire, il aurait donc été très naturel que l'organisation des fêtes d'York-Town ne tînt qu'un rang secondaire dans leurs préoccupations et que les préparatifs de notre réception en souffrissent un peu. Il n'y paraît rien cependant, et nous trouvons tout le cérémonial réglé d'avance ou à peu près. Nous apprenons que nous devons d'abord être présentés aux ministres et que cette présentation aura lieu chez celui que nous appellerions en France le chef du cabinet, M. Blaine. M. Blaine est en effet à la tête du département d'État, c'est-à-dire du département ministériel où sont concentrées les relations du gouvernement fédéral avec les divers États de l'Union et avec les puissances étrangères. De là nous devons nous rendre au Gapitole pour être présentés au président de la République et assister à une séance du Sénat. Deux jours nous sont donnés pour visiter la ville de Washington et les environs, et, le troisième, nous devons partir pour York-Town. Notre introducteur, dans ces cérémonies officielles, doit être naturellement notre ministre, M. Outrey, que j'ai rencontré autrefois consul à Beyrouth et que je retrouve
avec infiniment de plaisir à Washington, où il est fort apprécié. Depuis, notre gouvernement a malheureusement commis la faute de ne pas l'y laisser.
Suivant le programme, nous nous rendons le lendemain au département d'Etat, où nous sommes présentés officiellement à M. Blaine, avec lequel nous étions déjà, au reste, entrés en relation la veille, et à ses collègues, les autres ministres. De là nous partons en voiture, plus processionnellement que jamais, musique en tête, un ministre par voiture, M. de Rochambeau, qui est le chef de file de notre petite bande, dans la première voiture, avec les chefs de la mission officielle. Pour nous rendre au Capitole, nous remontons la longue avenue de Pensylvanie. Un cordon de troupes fait la haie sur notre passage ; je remarque la diversité des uniformes, dont quelques-uns rappellent beaucoup certains uniformes français. Ce n'est pas sans étonnement que je lis, le soir, dans le journal le nom des différents détachements que nous avons ainsi passés en revue : zouaves de Washington, chevaliers de Pythias, chevaliers de Saint-Pierre. (Qu'est-ce peuvent bien être aux États-Unis des chevaliers de Saint-Pierre?) Je remarque aussi un détachement exclusivement composé de nègres, et quelques policemen, nègres également. Cinq pompes à feu ferment la marche. Il n'y a pas lieu cependant à jeter de l'eau froide sur l'enthousiasme de la population, qui nous regarde passer avec une curiosité indifférente. Nous ne
WASHINGTON ^"^^^S-^^^^gjl^.
sommes pas ses invités, et ce n'esl pas son afiaire de ^ nous faire fête.
Enfin nous arrivons au Gapitole. Nous gravissons un très majestueux escalier qui mène à l'entrée de la rotonde, et nous pénétrons sous la coupole dont le diamètre est, je crois, légèrement supérieur à celui (le Saint-Pierre de Rome. Toute une moitié de cette rotonde a déjà été envahie par une foule dont la rue a fourni la plus grande partie et qui applaudit à notre entrée ; l'autre moitié nous a été réservée, et nous nous y rangeons. Au bout de quelques minutes, le président apparaît et s'avance vers nous. 11 est en redingote ; nous sommes en habit et cravate blanche, mais nous apprenons le lendemain que l'habit le jour est (fort raisonnablement) chose tout à fait inconnue aux États-Unis. M. Outrey, qui parle anglais avec beaucoup de facilité, se détache alors et prononce quelques paroles bien tournées, auxquelles le président répond avec bonne grâce. Le président est un homme d'une haute stature, à l'air grave, et qui figure dans les cérémonies offi- . cielles avec beaucoup de dignité. Il passe ensuite devant notre front en serrant la main à chacun de nous ; mais comme il ne parle pas français et que l'immense majorité d'entre nous ne parle pas anglais, l'échange de relations se borne à la poignée (le main classique sur la terre américaine: Cette réception toute républicaine terminée, nous passons dans la salle du Sénat, où nous allons, au contraire,
assister à une scène parlementaire à l'anglaise.
J'ai dit que deux jours auparavant nous avions été présentés au président du Sénat, M. Bayard, candidat heureux des démocrates. Mais dès lors la scène a changé. M. Bayard avait été nommé président pro tempore à une voix de majorité, et il avait dû cette majorité à la non-admission au vote de trois sénateurs dont l'élection n'avait pas encore été validée. Ces trois sénateurs ayant été depuis lors admis, une élection pour la présidence définitive a eu lieu, et la majorité de M. Bayard s'est changée en une minorité de deux voix. Le candidat des républicains a été nommé, et M. Bayard a repris son rôle de leader de l'opposition. En France, on ne ferait pas mieux.
C'est le matin même qu'on nous a informés de ce changement en nous avertissant qu'une fois admis dans la salle des séances, le Sénat suspendrait probablement en notre honneur le cours de ses délibérations. Nous pénétnms, en effet, dans la salle, non point dans les tribunes, mais dans une partie réservée derrière les sièges des sénateurs. M. Bayard se lève alors et, dans un langage très élégant, propose au Sénat de suspendre sa séance pour que nous puissions être introduits dans l'espace réservé aux sénateurs et entrer en relations directes avec les membres de la haute assemblée. Dans notre pays, pareille motion serait faite par le président. Ici, au contraire, elle est faite par le chef de l'opposition ;
le président représentant de la majorité se borne à recueillir les ayes et les noes. C'est la manière anglaise de constater l'unanimité. Nous sommes alors introduits dans l'espace réservé aux sénateurs ; c'était la politesse la plus grande que le Sénat pût nous faire ; on eût appelé cela autrefois chez nous : admettre aux honneurs de la séance. Le président du Sénat descend de son bureau. M. Bayard vient se mettre à côté de lui, et chacun d'eux nous serre la main à mesure que nous défilons. On reconnaît là tout de suite un pays où les partis sont disciplinés et où leurs chefs ont en quelque sorte une position officielle. Pendant les quelques minutes que nous passons dans la salle du Sénat, je m'applique à noter ce qui distingue cette salle d'une salle de séances française. Elle est rectangulaire au lieu d'être en hémicycle, et chacun des sénateurs est assis sur un siège tournant sur pivot, avec un petit bureau devant hii. Je regarde aussi les sénateurs : les uns ont l'air aussi comme il faut que quiconque ; les autres sont d'aspect moins distingué, et j'imagine que l'on doit trouver de ces différences jusque dans la Chambre des lords. Chambre des lords et Sénat américain sont aujourd'hui, j'en suis convaincu, plus semblables qu'au temps où maints lords arrivaient le soir un peu gris et où par contre Webster, le Berryer de l'Amérique, se mouchait, m'a-t-on dit, dans ses doigts à la tribune. Je note cependant un petit trait : beaucoup de sénateurs, et le président du
lOi A TRAVERS LES ÉTATS-UNIS
Sénat lui-même, ont un chapeau en feutre mou. En Europe, on ne viendrait guère à une assemblée délibérante autrement qu'avec un chapeau noir. Je n'ai pas grand temps, du reste, pour faire mes observations, car, au bout de quelques minutes, nous quittons la salle des séances et nous revenons à l'hôtel, tous enchantés de notre journée, y compris certain courrier américain que nous avons pris à New-York pour veiller sur nos bagages et qui, s'étant faufilé dans nos rangs à notre insu, a profité de l'occasion pour venir sans façon serrer la main du président du Sénat.
Nous employons les deux jours qui nous sont laissés à visiter la ville de Washington, ce qui demande beaucoup de temps (à cause desmagnifîques distances), et ses environs, qui sont fort beaux. Mes lecteurs ne me demanderont pas de leur décrire le Gapitole: cette description se trouve partout, et, si j'avais même à dire ce que j'en pense, je serais assez embarrassé. La façade a une incontestable grandeur, avec ses deux ailes, son portique et ses trois escaliers. Mais c'est la portion qu'on voit le moins, parce qu'elle regarde cette partie quasi déserte de Washington, où il n'y a ni habitations privées, ni bâtiments publics. La coupole a beaucoup de hardiesse, mais elle écrase le portique, qu'il est au reste question de surélever. Les ailes sont en marbre blanc, mais le bâtiment du milieu est en pierres peintes ; la coupole est en fonte ; en un mot, tout
l'ensemble a quelque chose à la fois de majestueux et d'incomplet. On sent que l'architecte, les architectesplutôt (carie Gapitoleaétéconstruiten plusieurs fois) se sont proposés de dépasser Saint-Pierre ; ils n'(^nt réussi qu'à provoquer une comparaison redoutable. Pour moi, décidément, j'aime mieux la vue de Sainl-Pierre, bien que la façade du Bernin ne soit pas non plus sans reproche ; mais la disposition de l'église et de la place, avec cette élégante colonnade circulaire qui, contenant en quelque sorte le regard, le force à se reporter sur la façade, arrive à une combinaison de grâce et d'harmonie dans le grandiose auquel n'atteint point le Capitole, entouré qu'il est de terrains vagues ou de maisons modernes. Tel n'est pas l'avis d'un Washingtonien avec lequel je discute cette question délicate et qui, du reste, n'a jamais visité l'Italie. « Combien a coûté Saint-Pierre? » me demande-t-il. Je suis obligé de lui avouer que je n'en sais rien, et sur ce point capital mon ignorance l'étonné. Le Capitole a coûté 65 millions.
Washington est la ville des ministères, et la visite de ces grands bâtiments publics fait partie du programme indiqué. On met infiniment de bonne grâce à nous les montrer dans tous leurs détails. Ce sont de très belles constructions de style ionien ou dorique, d'une architecture un peu massive, mais d'aspect assez imposant. Trois ministères et des plus importants, le département d'État, le département
de la guerre et celui de la marine, sont réunis dans un même bâtiment, ce qui épargne du chemin aux solliciteurs. Il y a aussi des solliciteurs en Amérique et même beaucoup. La disposition intérieure de ces ministères est semblable, en plus grand, à celle des hôtels de ville que nous avons visités : de larges couloirs servant de dégagement à d'immenses salles où les employés travaillent en commun ; des installations de détail bien entendues, grands bureaux en bois, ascenseurs, crachoirs partout et, au pied d'un grand escalier, un crachoir centrai, sorte de piscine remplie de sable. Tout cela en beaux matériaux de pierre ou de bois, proprement tenu, largement éclairé, avec un certain air cossu. On sent qu'on a voulu bien faire sans regarder à la dépense, et on a très bien fait. Beaucoup de femmes sont employées dans ces ministères, non point comme simples auxiliaires, mais ayant rang officiel, sans pouvoir cependant s'élever au-dessus d'an certain grade qui me paraît correspondre à peu près à celui de sous-chef de bureau chez nous, 4,000 ou 5,000 francs de traitement. Si l'on emploie des femmes dans les ministères aux États-Utiis, ce n'est ni affaire de préférence ni théorie. Dans un pays où l'activité humaine trouve tant de débouchés, où il y a tant de moyens de faire fortune, on se procurerait difficilement assez d'hommes pour remplir ces emplois peu lucratifs. Nos yeux français sont un peu étonnés de voir ces femmes travaillant dans la même salle, au même
WASHINGTON lO'
bureau que les hommes. Je demande à un employé supérieur, comment il se trouve d'avoir à comiofianH. der ce personnel : « Pas trop mal, me dit-il ; en s'y prenant bien, elles sont plus faciles à gouverner que des hommes. »
Une institution d'une tout autre nature, mais curieuse également à visiter, est ce qu'on appelle the Smithsonian Institute, fondée par un Anglais « pour raccroissement et la diffusion de la science parmi les hommes ». Mais par la force des choses, c est la science américaine qui y tient le plus de place. On y trouve, entre autres, une exposition de la flore et de la faune américaines anciennes et mo- (Itn-nes. On nous présente à un jeune boa de dix ïiiois qui donnait de grandes espérance^, mais dont la santé inspire depuis quelque temps de vives inquiétudes. Il paraît se mourir de nostalgie ou peutêtre d'inanition, les jeunes lapins qu'on lui donne à dévorer tout vivants ne suffisant pas à son appétit. La portion vraiment curieuse de cet institut et qui serait à visiter en détail, si nous en avions le temps, c'est la collection de tout ce qui a trait à l'histoire de F Amérique dans les temps reculés. Géologues, philologues, antiquaires ont l'esprit fort en travail sur cette question : Quelle est l'origine des Américains primitifs et quelle était leur civilisation ? Les brochures succèdent aux brochures, les livres aux livres? mais la question ne s^éclaircit guère. Le savant directeur du musée que j'interroge à ce sujet m'avoue
avec tristesse que plus on cherche moins on trouve, et que plus les études sont approfondies, moins les résultats sont certains. Je comprends que ces études passionnent les savants américains, car moi, étranger et profane, je ne sache rien qui mette davantage l'imagination en éveil que cette histoire primitive et divinatoire du vieux monde. Mais pour les Américains, il s'y mêle encore une question de patriotisme. Leur passé historique est si court qu'ils ont à cœur de ressusciter leur passé préhistorique.' De même que les moindres faits de leurs annales sont environnés de leur culte et de leurs pieux souvenirs, de même tout ce qui touche à l'histoire de leur vieux continent, à l'origine obscure de leurs premiers habitants, au développement de leur antique civilisation, est l'objet de leurs investigations minutieuses. Loin d'avoir le mépris de leurs ancêtres ils voudraient savoir de qui ils sont les héi itiers, et je ne connais pas de sentiment qui soit plus à l'honneur d'un peuple jeune.
Les environs immédiats de Washington doivent d'avoir en partie conservé leur aspect pittoresque à leur stérilité même. Le sol sablonneux n'a jias été mis en culture avec autant d'ardeur que les régions fertiles de la Nouvelle-Angleterre, et une partie des antiques bois est encore debout. La plus belle promenade qu'il y ait à faire aux alentours de la ville est une visite au cimetière d'Arlington, où ont été réunis les cadavres de tous ceux qui ont été tués
dans les nombreux combats dont la Virginie a été le théâtre pendant la guerre de sécession* C'est depuis quelques années seulement que le Nord et le Sud ont commencé à réunir leurs morts dans de vastes nécropoles qui leur sont exclusivement consacrées, et il y a plusieurs cimetières de ce genre aux États-Unis. Mais de tous ces cimetières le plus vaste et le plus beau est incontestablement celui d'Arlington, car on y a rassemblé les dépouilles de tous ceux qui ont été tués durant les désastreuses défaites qui ont signalé pour le Nord le commencement de la lutte. Ce qui rend pour nous cette visite plus pariiculièrement intéressante, c'est que notre guide est le général Sherman, le véritable héros de la guerre de sécession, celui qui poussa cette pointe hardie à travers les Etats du Sud, depuis Atlanta jusqu'à la mer et détermina ainsi la chute défmilive du Sud. Je l'avais déjà été voir la veille, porteur d'une lettre d'introduction, dans la petite maison très modeste où il demeure, malgré sa grande situalion de commandant en chef de l'armée des Etats- Unis. Je lui avais bien trouvé l'air que je me figurais, quelque chose à la fois de martial et de simple, moitié soldat et mo'ûïé g oit leman- former, un Davout tempéré par un Bugeaud. La considération dont il est entouré aux États-Unis n'est pas moindre que sa renommée, car, à la différence du plus illustre de ses compagnons d'armes, le général Grant, il n'a pas cherché à faire de ses services militaires le raar-
110 A TRAVKRS LKS ÉTATS- UNIS
cliepied de sa fortune politique. C'est lui qui nous a proposé cette promenade, et il est intéressant de l'entendre parler de cette terrible guerre en acteur, mais en acteur impartial, et au point de vue militaire seulement.
Pour nous rendre au cimetière d'Arlington, nous traversons le Potomac, qui coule, encore encaissé, entre des collines boisées, et nous suivons au travers d'un taillis assez pauvre une route montante et sablonneuse qui doit être en hiver une véritable fondrière. Cette route nous mène au sommet d'un plateau. Nous franchissons une grille et nous nous arrêtons un instant pour lire une assez belle inscription en vers dont je regrette de ne me rappeler que le sens : « A l'entrée de ce camp funèbre, la senlinelle ne monte point sa garde silencieuse ; les soldats ne seront point réveillés au matin par le roulement des tambours; mais sur leur repos veille nuit et jour la gloire, cette sentinelle immortelle. » Puis nous pénétrons dans un parc en futaie et nous commençons à apercevoir des pierres blanches rangées sous les arbres : c'est le cimetière. Ce parc et la maison où nous allons arriver appartenaient autrefois au général Lee, celui-là même qui était à Ja tête des armées du Sud, et lui ont été enlevés, il faut bien le dire, par une véritable confîscati(U), déguisée sous le nom d'une saisie pour non-payement des contributions dues par lui. Mais cette origine fâcheuse a été en partie puriliée par la destination
WASHIXGTOX ni
([ui a été donnée à la propriété conlisquée. Le Nord n*a pas seulement recueilli ses morts; il a ramassé aussi ceux du Sud quand les cadavres se trouvaient mêlés et il leur a assuré la sépulture dans le même terrain. Sur les tombes, à l'indication du nom et du régiment, on a seulement ajouté un R., rebelle. J'aurais mieux aimé une autre désignation qui impliquât davantage la réconciliation et l'oubli dans la mort.
Todtfefe îes ttrtnbe^ ôorit i^n^éeé i^ôtls les atbres. par régiment, les nègres d'un côté, les soldats blancs dé Tautre, les officiers dans une tombe à part un peu en avant de k ligne, corti^e" si tôtiis étaient encore sous les armes. Nous nous promenons un peti au hasard parmi ces tombes; aucune ne porte d'inscription spéciale, mais une simple mention : le norti et le numéro du régiment. Cependant j'en rërriarque une d'une forme un peu différente; je m'approche; c'est la pierre d'un caveau où ont été ensevelis, il y a plus d'un demi-siècle, lin enfant, sa jeiirië riiëfé et son père enlevés en quelques jours. Une inscription simplement rédigée à consacré leui^ noms et les regrets de leurs proches. Cette tombe de famille existait dans lèpafé'du^héfalLéfe'éff t)ri a 6» l6 respect de ne pas là déplacer. Je ne sais pourquoi le souvenir de cette humble tragédie domestique me touche davantage q&è icéldi dé toiïtë^ ces moi^S'' inconnues qui nous en\ironnent. Serait-ce parce qû'éllb a quelque chose de plus semblable à ce qui peut ar-
river demain à chacun de nous, et ne sommes-nous pas tous comme le voyageur d'André Ghénier qui, après avoir lu sur sa route une inscription gravée sur la tombe d'un jeune homme et arrosée par les larmes de sa fiancée, reprend tout pensif le chemin de sa demeure :
Peusaut à sou épouse et craiguaut de mourir.
Tous les ans, le 1" mai, il y a dans ce cimetière une cérémonie publique, une sorte de jour des morts. Cette cérémonie a lieu auprès d'un monument élevé à la mémoire des moi'ts inconnus. Il n'y en a pas moins de quatre mille dont on n'a pas pu distinguer les traits et qui dorment oubliés dans une vaste fosse commune. Le soin des autres tombes est laissé à la piété des parents, qui payent généralement une redevance au conservateur pour qu'elles soient entretenues avec soin. Celui-ci loge dans l'ancienne maison) du général Lee, une lourde) mansion àun seul étage avec un fronton et un péristyle grec. C'est, nous dit-on, le type de ce qu'était autrefois la demeure d'un gentleman de la Virginie. De la pelouse qui s'étend devant cette maison on découvre une vue admirable. Le Potomac passe au pied delà colline et, après sa jonction avec l'Eastern Branch, s'élargit jusqu'aux proportions d'un grand fleuve. La ville de Washington s'étale au loi^i entre les deux rivières avec ses monuments massifs. Le soleil
vient de se coucher, et le dôme du Capitole, se détachant en noir sur le ciel rouge, rappelle vraiment, cette fois], la coupole de Saint -Pierre lorsqu'on l'aperçoit des collines qui entourent la Ville éternelle. Il y a dans ce paysage, à cette heure, une grandeur calme et triste qui répond bien au sentiment mélancohque dont cette longue promenade à travers les tombes nous a tous pénétrés. Et cependant, tout en suivant pour descendre du sommet de la colline une route qui serpente sous des ombrages magnifiques, nous nous disons les uns aux autres que les souvenirs de cette longue lutte entre le Nord et le Sud qui a tranché le cours de tant de vies n'ont cependant point l'amertume de ceux que nos dernières discordes ont laissés dans les cœurs français, que si la cause victorieuse était bien digne de vaincre, il y avait cependant de part et d'autre (l'existence tout entière du général Lee est là pour en témoigner) de nobles sentiments en lutte, et qu'après tout il n'y a qu'un grand peuple qui soit capable d'une grande guerre civile.
i4 Imt*^-
iuob i»ij (
»i 1, ^tjud i^O'i
"OÎ'» Til'Ui lO;.
Le Potomac. — Mount-Vrrnon. — Yorktown. — Los deux drapeaux. — La cfintennial oration. — La rt'vuo naYal<3,.-- La capitulation (rYorkt<nvii ou 1781.
i!ï^;"i liii .»! ifsnlt