‹ A travers les États-UnisChapitre 23 sur 38 · DE NEW-YORK A CHICAGO · texte numérisé non relu

DE NEW-YORK A CHICAGO

OU huitième, d'un train qui comprend un sleepingcar pour la nuit, un parlor-car pour le jour et un hotel-coach, c'est-à-dire un restaurant. C'est fort luxueux; aussi le conducteur du train, auquel j'ai été régulièrement présenté, me confie-t-il que, suivant lui, cela ne pourra pas durer, parce que cela coûte trop cher aux compagnies.

Ledit conducteur est originaire de l'Etat deRhode- Island et très préoccupé de savoir si j'ai été satisfait de la réception qui nous a été faite à Newport, son pays natal. Il a lu avec beaucoup de soin dans les journaux le récit de cette réception et me communique en fort bons termes son opinion sur les harangues qui nous ont été débitées. D'une façon générale, j'ai remarqué plusieurs fois qu'aux Etats- Unis les individus issus directement des classes populaires paraissent avoir plus de culture que leurs pareils chez nous et aussi (je vais étonner beaucoup de personnes) des façons moins communes, à condition qu'on prenne son parti d'être traité absolument par eux d'égal à égal ; car il ne faut pas compter sur cette déférence que, même dans notre pays si démocratique, l'homme sorti du peuple continue de témoigner au bourgeois. Cela n'empêche pas le conducteur du sleeping-car américain de recevoir parfaitement les deux dollars que vous mettez dans sa main, et vous êtes plus embarrassé pour les lui offrir qu'il ne l'est pour les prendre.

La région que je traverse d abord n'est point nou-

velle pour moi, car j'ai déjà suivi ces jolies vallées des AUeghanies en me rendant du Niagara à Baltimore; mais, à partir de Pittsburg, j'entre en pays inconnu. C'est le royaume de la houille et du fer. A la nuit tombante, les gueules des hauts-fourneaux apparaissent rouges et menaçantes, dardant leurs flammes dans l'obscurité. Le train s'élève lentement par une rampe en fer à cheval au-dessus de la vallée constellée de feux, puis s'enfonce dans d'étroits passages de montagne. L'obscurité est complète et je n'ai d'autre ressource que de gagner mon sleepingcar, où je fais ma première expérience d'une nuit en chemin de fer, expérience tout à fait satisfaisante, car nous ne sommes que deux dans l'immense wagon et je ne me doute pas de la présence de mon compagnon, couché à l'autre bout. Je dors d'un demisommeil, tenu en éveil par la curiosité. Être emporté la nuit, d'une allure rapide, vers des contrées inconnues, sans savoir quels aspects frapperont vos yeux le lendemain au réveil, est une des sensations les plus douces que je connaisse, la seule qui rende au sentiment de la vie en elle-même ce charme passager que lui prête la première jeunesse.

Dès qu'il fait jour, je m'empresse de regarder par la fenêtre. 0 déception! d'abord il tombe par torrents une pluie froide mélangée de neige qui barre la vue ; puis le pays que nous traversons est un pays de bruyères et d'arbres rabougris, plat, mouillé, entrecoupé de fondrières. Je me crois en Sologne ou

CHICAGO ÎÔS

plutôt dans certaines gâtines limitrophes du Nivernais et de la Bourgogne, où j'ai beaucoup chassé jadis. Je m'attends à voir passer un cerf, la tête basse, la langue pendante, poursuivi par une meute de chiens haletants et une bande de chasseurs boueux. Ce n'est pas, au moins, que je sois dédaigneux des gâtines et de leurs grands horizons ; mais, pour ce voir, point n'était besoin, peut-être, de venir aussi loin.

Cependant nous approchons rapidement de Chicago; j'aperçois sur ma droite une immense étendue d'eau grisâtre agitée par le vent, dont les vagues déferlent sur une rive boueuse et plate : c'est le lac Michigan! Tout annonce le voisinage d'une ville importante, entre autres le grand nombre des voies ferrées. Nous dépassons un train qui court parallèlement au nôtre. C'est la concurrence. Quelques minutes après, il nous rejoint et nous dépasse à son tour. Puis nous le dépassons de nouveau et il ne tiendrait qu'à moi de dire que j'ai assisté à une course de locomotives. Mais, comme les deux trains arrivent à Chicago à heure fixe et dans la même gare, la course n'est pas bien sérieuse, et je soupçonne qu'il en est ainsi de toutes celles que des touristes pleins d'imagination se sont plu à raconter.

Enfin, nous débarquons dans la gare de Chicago, sorte de grande halle en bois qui sert à plusieurs chemins de fer. Il pleut toujours à torrents et l'eau tombe à travers les planches disjointes de la toiture.

Un omnibus me conduit à l'hôtel, oii je reste quelques instants fort perplexe. J'avais pensé, puisque j'ai pour mon rapide voyage quarante-huit heures de marge, à m'arrêter une journée à Chicago. Mais le premier aspect de la ville ne m'a pas intéressé, avec ses grandes rues rectilignes et ses pâtés de maisons absolument semblables les unes aux autres. Une courte promenade que je fais de l'hôtel à la poste achève de me dégoûter. J'enfonce jusqu'à la cheville dans une boue liquide et j'ai peine à me préserver contre les rafales de pluie et de neige. Ce que j'ai vu du lac Michigan, sur les bords duquel je me faisais un plaisir de me promener, ne m'a point séduit. Brusquement je prends mon parti et je me fais reconduire à la gare du chemin de fer. C'est toujours une journée de gagnée; et puis, s'il faut tout dire, je ne tenais pas beaucoup à voir Chicago. Chicago est le grand entrepôt du blé, du bétail, du cochon surtout. Il n'y a, paraît-il, ville au monde, pas même Cincinnati, si fîère autrefois de son surnom de Porcopolis, où l'on en tue, débite et sale une aussi grande quantité par jour. Mais c'est précisément cela qui ne m'intéresse pas du tout. Je fais en ce moment un voyage d'imagination et j'aimerais presque mieux ne pas savoir que Chicago est la ville où le côté industriel et spéculateur du caractère américain se développe avec toute son âpreté. On y fait et défait des fortunes aussi rapidement que lors du grand incendie de 187i on a recon-

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