‹ A travers les États-UnisChapitre 25 sur 38 · L'«UNI0N PACIFIC · texte numérisé non relu

L'«UNI0N PACIFIC

indifférent de payer la livre de viande quelques sous de plus ou de. n'en pas manger du tout.

Si relevée que soit cette conversation, la journée ne m'en paraît pas moins longue, et je vois avec plaisir venir la nuit. Le lendemain matin, sur les neuf heures, nous arrivons à Councils Blufl" sur les bords du Missouri, et, après l'avoir traversé sur un pont de fer très hardi, nous débarquons à Omaha. C'est la tête de ligne de V Union Pacific et le point de départ du voyage à travers les contrées récemment conquises à la civilisation. Je m'en aperçois tout de suite à un petit détail. Je demande au buffet un timbre-poste de cinq cents. On me le fait payer sept et comme je demande pourquoi : « Pour la peine de l'avoir apporté ici, » me répond-on. Sous prétexte de cette peine, qui, en réalité, est absolument nulle, le voyageur est victime depuis Omaha jusqu'à San- Francisco d'une exploitation en règle. Trois fois par jour, on lui fait payer au pri?^ d'un dollar un maigre et exécrable repas, où figurent invariablement de prétendus biftecks d'antilope que j'ai toujours soupçonnés d'être de vulgaire entrecôte de bœuf. Impossible de se procurer dans aucune gare un fruit, un journal, un livre ; mais à peine le train entret-il en marche que vous êtes soumis aux incessantes sollicitations d'un industriel qui vous offre tout cela pour le double ou le triple de la valeur et ne vous laisse point en repos que vous ne lui ayez acheté quelque chose.

Ces petites vexations ne sont rien pour le voyageur qui passe. Mais ce qui est plus sérieux, c'est que les deux compagnies de V Union et du Central Pacific\ qui sont en possession d'un monopole de fait, s'entendent pour faire payer aux marchandises un prix exorbitant, sans que le gouvernement fédéral, qui a pourtant contribué par une subvention à la construction de cette grande ligne, ait le moyen d'exercer quelque contrôle sur ces tarifs. Cette situation, qui fait l'objet de réclamations très violentes, durera aussi longtemps que le monopole des deux compagnies, c'est-à-dire jusqu'au moment où une nouvelle ligne parallèle qui passera plus au nord viendra leur faire concurrence; à moins toutefois, comme il arrive souvent, que toutes ces compagnies ne s'entendent pour maintenir les mêmes tarifs. Alors les réclamations continueront et les compagnies n'en auront cure. J'ai pu remarquer en effet, en lisant les journaux, qu'en dépit du bon marché général des transports, — fruit d'une concurrence illimitée et souvent ruineuse pour les actionnaires, — les réclamations du public contre les compagnies de chemins de fer n'étaient pas moins fréquentes en Amérique qu'en France et figuraient, comme chez nous, dans certains programmes électoraux. Il s'est même formé récemment dans l'État de New-

1. UUnion Pacific va de Omaha à Ogden et le Centrai Pacific d'Ogden à San-Francisco. Ce sont deux compagnies distinctes, mais syndiquées.

York un parti sous le nom d' anti-monopolistes ^ qui réclame... l'abolition du monopole des chemins de fer. Ceci ne tendrait-il pas à prouver une seule chose, c'est que par tous pays les transportés trouvent toujours que les transporteurs leur font payer le transport trop cher.

Ces prosaïques questions de tarifs m'intéressent fort peu pour l'instant. J'ai bien autre chose en tête. Je suis au moment de pénétrer dans ces prairies, dont j'ai rêvé si souvent, et je ressens ce délicieux émoi que donne toujours à l'imagination la satisfaction imminente d'une curiosité d'ancienne date. Hélas ! je ne tarde pas à m'apercevoir que cette vive attente aura le sort commun et se terminera par une déception. La pluie glaciale que j'avais trouvée à Chicago s'est transformée dans ces régions plus élevées en une tourmente de neige. Les prairies en sont couvertes et, aussi loin que l'œil peut s'étendre, il n'aperçoit qu'un blanc tapis, dont pas un accident de terrain, pas un rocher, pas un arbre ne vient interrompre l'uniformité. Comme je veux à toute force trouver aux prairies un aspect particulier, je m'efforce de me persuader qu'elles doivent ressembler aux steppes de la Russie. Je pense aux Récits d'un chasseur russe et je cherche à y placer quelques scènes de Tourguenef. Mais où sont les bouleaux qui jouent dans ces scènes un si grand rôle? Force m'est à la fin de convenir intérieurement que le pays auquel les prairies du Far-

West ressemblent le plus c'est... à la Beauce par un temps de neige. Toutefois le spectacle de cette immensité blanche à travers laquelle nous roulons pendant des heures et des heures n'est pas sans grandeur, et sa monotonie même donne l'idée de la largeur du continent que nous traversons.

Point de villes, point de villages, rarement quelques habitations isolées. Les stations ne sont que de simples dépôts d'eau et de charbon autour desquels se groupent quelques magasins de denrées nécessaires à la vie quotidienne. Là viennent évidemment s'approvisionner pour de longs jours les habitants de ces vastes fermes qu'on aperçoit de loin en loin, race énergique et inculte qui soutient solitairement la lutte de la civilisation contre la nature. Il faut aller aussi loin pour trouver l'Américain légendaire en chapeau mou, en bottes crottées, que l'on rencontrait autrefois entre New- York et Chicago et sous les traits duquel beaucoup de Parisiens sont disposés à se représenter la nation tout entière. Je trouve même, soit dit en passant, qu'on lui reproche bien sévèrement l'état de ses bottes. Comment ne seraientelles pas crottées quand tous les chemins sont des fondrières et quand, aux abords mêmes des stations, on enfonce dans la boue dès qu'on fait un pas hors du trottoir en bois. Mais je me demande pourquoi beaucoup de mes compagnons de route sont sans cravate, et pourquoi, tout en tirant de temps à autre un mouchoir pour s'essuyer le front,

ils se mouchent souvent dans leurs doigts. Ils sont assez silencieux, comme des gens qui auraient trop à penser pour avoir envie de causer, et si généralement un revolver passé à leur ceinture montre qu'il ne doit pas faire bon leur chercher querelle, il n'y a rien non plus dans leur attitude qui soit grossier et provocant. Je n'en ai vu aucun se rendre coupable de quelque impolitesse. A tout prendre, ils ne sont pas très différents d'aspect et de manières de nos fermiers de Beauce et de Brie, lorsqu'ils se rendent à Paris le jour du marché aux grains ; et c'est aux voyageurs de cette catégorie, ce n'est pas à ceux qui se rendent en première classe à Trouville et à Nice, qu'il faut les comparer, si l'on veut rapprocher la manière d'être des habitants des deux pays.

C'est par ces observations sur ce milieu nouveau auquel je me trouve mêlé, que je m'efforce de rompre l'uniformité de cette route monotone à travers ces steppes blanches. Je soupire cependant après l'arrivée de la nuit, qui du moins passe vite, tout en proclamant qu'il est absolument désagréable de coucher dans le même compartiment que vingthuit autres personnes, avec un compagnon superposé au-dessus de votre tête, et d'assister chaque soir à des exhibitions de linge d'une propreté douteuse, et chaque matin à un lavage général dans un cabinet de toilette commun. Je compte beaucoup, pour la journée du lendemain, sur la traversée des

montagnes Rocheuses, au pied desquelles nous arrivons vers dix heures du matin. Tout en déjeunant à Gheyenne, ancien lieu de campement situé au pied des montagnes, qui prend déjà des airs de ville, nous apprenons que le train venant de San-Francisco a été arrêté vingt-quatre heures par la neige. Mais il a déblayé la voie pour nous et on nous assure que nous passerons sans difficultés, si la neige n'est pas tombée de nouveau. Nous commençons par une rampe assez rapide Tascension de la chaîne, et bientôt nous nous enfonçons dans les gorges.

Avec la franchise qui est ou tout au moins devrait être la loi du voyageur, j'avouerai que cette traversée des montagnes Rocheuses a été pour moi une nouvelle déception. Rocheuses elles sont sans doute, et même d'une assez belle teinte rougeâtre, mais absolument dénudées, sans arbres, sans verdure, sans eau et sans grands aspects. Rien qui vaille les Alpes ou les Pyrénées. Ce qui achève de rendre cette traversée assez maussade, c'est la quantité des tunnels en bois ou snowsheds qui ont été élevés pour préserver la voie des amoncellements de neige. A peine est-on sorti d'un de ces tunnels qu'on entre dans un autre, et la vue est interceptée à chaque instant. Cependant l'étroitesse même des gorges à travers lesquelles passe le chemin de fer à voie unique rend parfois le défilé intéressant. A certains endroits on pourrait presque toucher avec la main la paroi du rocher. A d'autres, la gorge s'évase un

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peu pour se resserrer bientôt. On pourrait se croire enfermé dans un cercle infranchissable, et il est impossible d'apercevoir de loin la fente imperceptible par laquelle le chemin de fer va passer et celle par laquelle il est sorti. G'^st ce qu'on appelle les gâtes. Mais, à la longue, la monotonie de ces défilés égale presque celle des prairies, bien que la largeur même de cette chaîne de montagnes (le passage ne dure pas moins d'une journée) finisse par produire aussi une certaine impression de grandeur. Le lendemain matin, lorsque je me réveille de nouveau dans un pays absolument plat, je me prends à regretter les montagnes et je commencerais à me sentir envahi par l'ennui si je ne nouais une relation qui change le cours de mes idées et même celui de mes projets. Parmi mes compagnons de route j'avais remarqué, pour son air doux, tranquille et ses bonnes manières, un jeune homme qui paraissait âgé d'une vingtaine d'années. Les cheveux et la barbe d'un blond très clair, |les yeux gris et doux, l'air un peu timide, la mise convenable et plutôt soignée, il avait assez l'air d'un jeune Anglais faisant son tour du monde. Je n'avais point eu l'occasion d'entrer en relations directes avec lui, et je connaissais à peine le son de sa voix très douce, lorsque mon attention fut attirée, le second jour de notre départ d'Omaha, par une discussion assez vive qui s'était élevée à l'extrémité du wagon et dont il paraissait être le centre. Je m'approchai, je prêtai l'oreille, et je

reconnus qu'il discutait avec un chapelain de l'armée fédérale (mon voisin de lit, par parenthèse) la question de savoir si la polygamie était interdite par l'Évangile. Le chapelain soutenait l'affirmative, naturellement; mais son jeune contradicteur tenait bon, et je fus frappé de l'ardeur qu'il apportait dans son argumentation, tout en remarquant qu'il ne s'y mêlait aucune ironie, ni même aucune intention irrespectueuse. Je me demandais à quel interlocuteur le chapelain pouvait bien avoir affaire, lorsque quelques paroles et quelques arguments échangés de part et d'autre me firent deviner l'énigme : ce jeune homme, à l'air si poli, à la mise si soignée, à la voix si douce, était un mormon, et c'était à cause de cela que la question de la polygamie lui tenait si fort au cœur. Peu à peu le bruit de la présence d'un mormon se répandit dans le train. Un cercle se forma autour de lui et la discussion devint générale, chacun voulant placer son mot, jusques et y compris le conducteur du sleeping-car, qui se mit, tout comme le chapelain, à argumenter contre le mormon, à grand renfort de textes. Je ne m'imagine pas chez nous, peut-être à tort, un chef de train citant des versets de l'Évangile. Mais bientôt la discussion dégénéra en personnalités.

— Combien avez-vous de femmes? lui demanda assez brutalement un voyageur.

— Je ne suis pas encore marié, répondit-il.

— Alors vous n'êtes pas un bon mormon.

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