LE GRAND DÉSERT AMÉRICAIN
soit arrivé pour accepter une vie pareille! Sans doute, ce sont des mineurs attirés par la fièvre de l'or dans ce nouvel état d'Arizona que nous traversons et auxquels la fortune n'aura pas souri; ou bien encore ce sont des individus qui ont quelque chose à cacher dans leur passé et qui sont venus chercher dans ces régions désolées la sécurité et l'oubli. Pendant que la machine se remplit, ils échangent quelques mots avec le mécanicien et lui demandent probablement des nouvelles du monde civilisé ; puis le train se remet en marche et en voilà pour eux jusqu'au lendemain.
Si jamais on fait le fameux chemin de fer transsaharien, ce sera quelque chose de semblable. Aussi je retrouve avec joie toutes ces vives impressions que j'avais éprouvées autrefois en Orient. Ce sont ces mêmes couleurs tranchées du désert, ce sable d'un jaune brillant, ce ciel d'un bleu dur, se perdant à l'horizon dans un mirage vaporeux. C'est le même aspect de grandeur et de solitude qui m'avait tant frappé, il y a dix-neuf ans, lorsque je contemplais, du haut des collines qui baignent leur pied dans le Nil, ces plaines de sable qui se déroulent sans ondulation et sans Hmites jusque vers les régions mystérieuses de l'Afrique centrale. Je me souviens encore d'avoir quitté un soir ma daahbieh pour monter jusqu'au sommet d'une de ces collines que surmontaient les ruines d'un temple, et d'être resté assis sur ces ruines jusqu'à la tombée de la nuit, regar-
dant tour à tour le soleil qui disparaissait dans le ciel enflammé, le Nil qui déroulait à mes pieds le large ruban de ses eaux, le désert qui s'étendait à perte de vue, et me demandant avec quel sentiment les antiques habitants de cette vieille terre contemplaient autrefois ce même spectacle. Eh bien, je ne sais pas si ce désert américain, sans passé, sans nom, n'a pas plus de grandeur encore, et si la pensée de ces siècles de solitude qui ont précédé la récente conquête de l'homme ne parle pas plus encore à l'imagination que le souvenir de ces siècles d'histoire. Aussi, malgré la poussière et la chaleur, je ne puis m'arracher de la petite plate-forme qui termine notre wagon; je m'enivre de ce soleil, de ces couleurs que je ne verrai plus et la tombée de la nuit peut seule m'en chasser.
Enfin nous franchissons le rio Colorado, qui marque la limite du désert, et, vers les huit heures du soir, nous arrivons à Fort-Yuma. Nous sommes à la frontière du Mexique. La chaleur est encore si forte, qu'après le dîner, je peux me promener longtemps sans manteau sous lavérandah qui fait le tour du buffet de la gare comme dans une locanda espagnole. Le ciel est d'une pureté admirable, et je ne sais si c'est encore un effet de cette imagination crédule qui m'a fait trouver plus de grandeur à la vue du Pacifique qu'à celle de la Manche, mais je ne crois pas avoir jamais vu autant et de plus brillantes étoiles.
C'en est fini de la partie pittoresque de mon voyage. Nous roulons le lendemain dans un pays ondulé, inculte, sans caractère, et, le surlendemain, après avoir franchi durant la nuit un dernier contrefort des montagnes Rocheuses, nous traversons les interminables prairies du Kansas. Ces prairies sont encore absolument sauvages. Parfois on y voit galoper au loin des troupeaux d'antilopes effrayées par le bruit du chemin de fer. Dans le voisinage d'une des stations, le train court pendant un quart d'heure au milieu des flammes. C'est un commencement de mise en culture, et le feu a été mis volontairement à la prairie pour la débarrasser des herbes sèches. Il y a dix ans, les Indiens erraient encore en maîtres dans ces prairies, vivant de rapine 'et attaquant les caravanes qui se rendaient au Mexique. C'est là qu'ont vécu les derniers trappeurs américains et que les derniers Œils-de-Faucon ont suivi l'Indien à la piste. Tel rocher, qui donne aujourd'hui son nom à une prosaïque station de chemin de fer, a été rendu célèbre dans cette légende des prairies par les massacres qui ont eu lieu aux alentours, et celui qui conduira un jour la charrue dans ce sol encore inculte, s'étonnera, comme le laboureur de Virgile, de heurter avec son soc des cadavres et des armes.
Exesa inveniet scabra rvibigine pila Grandiaque effossis mirabitur ossa sepulcris.
Nous sortons des prairies à Kansas-Gity et nous
traversons le Missouri, qui charrie des glaçons. Nous sommes, en effet, remontés vers le nord, et, en deux jours, j'ai passé de la température de l'Orient à celle de nos climats. Nous traversons de grands bois où, comme dans nos forêts, des branches mortes sont prisonnières dans des flaques d'eau gelées. Les troncs d'arbre se détachent en noir sur un ciel neigeux. Impossible d'imaginer une transition plus brusque. Enfin, après une dernière journée à travers un pays qui ressemble à tous les pays du monde, nous arrivons assez tard à Saint-Louis.
J'ai tenu à m'arrêter un jour à Saint-Louis et à voir le Mississipi. Pourquoi? Je le dirai sans crainte quand je devrais m'exposer à un peu de ridicule. J'ai eu dans mon enfance la passion et j'ai encore le goût de Chateaubriand. Je sais bien qu'il est fort passé de mode aujourd'hui, mais je sens en moi le goût de tant de choses démodées, que je ne rougis pas plus de celui-là que d'un autre. J'irai jusqu'à convenir que j'aime Atala et que je trouve un charme infini à la chanson que, dans leur fuite à travers la forêt, elle chante à Ghactas : « Si le geai bleu du Meschacebé disaitàlanonpareilledes Florides : « Pourquoi vous plaignez-vous si tristement? » N'avez-vous pas ici de belles eaux et de beaux » ombrages et toute sorte de pâture comme dans » vos forêts? — Oui, répondrait lanonpareille fugi- » tive, » mais mon nid est dans le jasmin, qui me l'ap- » portera? et le soleil de ma savane, l'avez-vous? »
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C'est en souvenir d' Atala que j e tenais à voir le Meschacebé. Aussi, le soir même de mon arrivée, j'essaye de gagner le bord du fleuve. Le Mississipi, par une belle nuit, pensai-je, cela doit être superbe. Impossible d'y arriver. Il n'y a pas de quai à Saint- Louis ; je me perds dans des ruelles, j'enfonce dans des fondrières et je suis obligé de regagner mon hôtel, fort désappointé. Le lendemain matin, de bonne heure, je me fais indiquer le chemin de l'unique et gigantesque pont qui met en communication les deux rives. Les abords en sont malpropres ; à l'entrée, un immense parapet barre la vue à droite et à gauche, et ce n'est que vers le milieu qu'on commence à avoir la vue du fleuve. Hélas ! le geai bleu du Meschacebé, où est-il? et qu'il a bien fait de s'envoler ! Je ne vois couler sous mes pieds que des eaux jaunes et sales, entre deux rives boueuses bordées de fabriques. Un épais nuage de fumée s'appesantit sur le fleuve et rapproche l'horizon. La Tamise, aux environs de Greenwich, par un jour de brouillard, voilà ce que j'ai sous les yeux. Impossible d'imaginer une déception plus complète. Involontairement, je m'en prends à Chateaubriand, et je commence à croire ce que disent ses ennemis, qu'il n'a jamais vu le Mississipi. Par acquit de conscience, je traverse le pont; l'autre rive est encore plus boueuse et plus sale. Je reviens furieux à l'hôtel, non sans avoir remarqué cependant que la traversée du pont m'a pris dix-sept minutes, montre en main.
mais ne sachant que faire du reste de ma journée. Fort heureusement une inspiration me vient : c'est que le Mississipi gagnerait peut-être à être vu en dehors de la ville ; car, de bonne foi, iî n'est pas juste de lui reprocher les nombreuses fabriques qui ont été élevées sur ses bords. Je prends au hasard un des nombreux cars qui courent dans les rues parallèles au fleuve, et ce car me conduit, en effet, en dehors de la ville. J'essaye alors, à travers champs, de gagner le fleuve lui-même. Je m'embourbe dans des marais ; je suis arrêté par des barrières de joncs et de roseaux que je ne puis franchir, et je suis obligé de revenir sur mes pas. Cette poursuite à la recherche du Mississipi prend quelque chose de comique, et je finis par rire de mon dépit. Fort heureusement pour moi, une gigantesque affiche m'apprend que, sur une petite colline voisine, on peut acheter à très bon compte des terrains d'où Ton jouit d'une vue magnifique. « Voilà mon affaire ! » me dis-je ; non que je veuille acheter un terrain, mais je voudrais bien jouir de la vue. Après tant de déceptions, j'éprouve cependant encore un peu de méfiance, et ce n'est pas sans appréhension que j'arrive au sommet de la colline. Enfin, je suis à demi récompensé, car j'aperçois le Mississipi se déroulant au loin dans toute sa largeur. Un peu avant d'arriver à Saint-Louis, il fait un coude, et son lit est si large, son cours si lent, qu'on dirait un lac à l'eau dormante. Ses bords marécageux et les
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îles couvertes de joncs qui, par endroits, divisent son lit en plusieurs bras, en gâtent bien un peu l'aspect. Mais ses eaux, d'un bleu pâle, ne sont point encore souillées par toutes les impuretés qu'y déversent les fabriques de Saint-Louis, et leur allure paisible n'est point sans grandeur et sans grâce. Quand on songe qu'à pareille distance de son embouchure il a cette largeur, et qu'il a déjà traversé plusieurs centaines de lieues de pays, on comprend cette légende que les Indiens attachaient à son nom. C'est bien le père des eaux, le maître fleuve de ce grand continent, auprès duquel tout, dans notre vieille Europe, plus vraiment pittoresque peut-être, paraît cependant taillé petitement. Aussi suis-je singulièrement captivé par ce dernier aspect de la nature américaine, à laquelle j'aurai trouvé jusqu'au bout plus de grandeur que de charme, et ce n'est pas sans peine que je m'arrache à cette contemplation pour rentrer à Saint-Louis.
Le soir, je m'embarque en chemin de fer, et, après quarante heures déroute, je débarque à New- York, à la gare du Pennsylvania Railrond, dont je suis parti, ayant accompli mon programme de point en point, et fait en dix-huit jours (dont quatorze en chemin de fer) un voyage circulaire de plus de deux mille cinq cents lieues. A peine arrivé, je me précipite au bureau de la Compagnie transatlantique, et là, j'apprends que le bateau par lequel je devais revenir, retardé par une tempête, n'est
pas encore arrivé. Fort heureusement, il n'en est pas de même du paquebot delà Compagnie anglaise des Gunnard, qui devait partir le même jour et sur lequel je retiens immédiatement mon passage. Le surlendemain, je quitte New-York, accompagné jusque sur le quai du départ par l'expression d'un amical regret, et, lorsque je vois rapidement disparaître des figures amies, je suis étonné de surprendre en moi-même, mêlée à l'immense joie du retour, la tristesse du sentiment de l'adieu.
30 novembre-9 décembre.
Ballolté pendant dix jours entre le ciel et l'eau sur une mer grise, par un temps maussade, à bord d'un bâtiment où je ne connais personne, sauf un charmant jeune ménage américain, malheureusement marié de la veille, je me sentirais envahi par un profond ennui si je n'employais ces dix jours à mettre un peu d'ordre dans mes souvenirs, qui s'entre-choquent dans ma tête au milieu d'une confusion inexprimable, et si je ne cherchais, du sein de cette confusion, à dégager mon impression d'ensemble. C'est cette impression que je voudrais résumer ici en cherchant à recouvrer la liberté de mon jugement, jusqu'ici un peu enchaînée peut-
être par la cordialité de l'accueil que nous avons reçu.
Il me paraît impossible d'avoir visité les États- Unis et surtout de les avoir traversés sans éprouver le sentiment qu'on se trouve en présence d'un peuple singulièrement vigoureux, valide, exubérant de jeunesse et d'activité. Ceux qui parlent de la décadence des États-Unis, ceux-là n'y ont jamais mis les pieds, ou y ont été avec un parti pris, ce qui est absolument la même chose. L'avenir agricole et industriel qui s'ouvre devant eux est indéfini. C'est à peine s'ils ont commencé à exploiter la moitié de leurs richesses de toute nature, et ils ne paraissent pas disposés à laisser ces richesses dormir dans le sol. Quand un peuple est laborieux, actif, industrieux, voire même un peu âpre au gain ; quand à son activité, à son industrie, à son amour du gain, la nature offre des éléments qui semblent inépuisables; quand, chaque année, un sang nouveau vient s'infuser dans ses veines, et que la seule difficulté qui retarde son développement est la disproportion de son territoire avec sa population, on peut pousser la logique de théories respectables jusqu'à prédire sa fin prochaine, mais on s'expose à se voir donner par les faits de cruels démentis.
Est-ce à dire qu'il faille chercher chez les Américains le modèle politique que si longtemps les théoriciens de la république ont off'ert à notre admiration et regarder de l'autre côté de l'Atlan-
tique pour y trouver le spectacle d'une démocratie sage, pure et bien réglée? Celui qui répondrait affirmativement à cette question ferait sourire les Américains eux-mêmes. Il suffit, en efTet, d'ouvrir un de leurs journaux et de lire la véhémence des accusations portées par les partis les uns contre les autres (accusations dont il faut, même si l'on veut se former un jugement équitable, rabattre toujours un peu) pour se convaincre que les Etats-Unis n'ont échappé à aucun des vices qui semblent inhérents à la démocratie pure^ Ce que, depuis quelques années, nous commençons à voir en germe chez nous, fleurit au grand soleil chez eux. La tyrannie des coteries politiques, la mobilité perpétuelle dans le personnel administratif, la médiocrité, et pire encore que la médiocrité, dans la composition des conseils électifs, la mise à l'écart de toute l'aristocratie morale et intellectuelle du pays, enfin la corruption, toutes ces plaies s'étalent à la surface du corps politique. Il est assez probable que, d'ici à quelques années, nous n'aurons rien à envier aux Américains sous ce rapport, mais eux-mêmes ne nous conseilleraient pas de les prendre pour modèles.
La seule question qui puisse, suivant moi, être sérieusement débattue entre esprits de sang-froid,
1. Un petit roman intitulé Democracy, qui a paru aux États-Unis depuis mon voyage, contient une satire de la société et des mœurs politiques qui a fait quelque tapage à Washington.
étrangers aux dénigrements et aux enthousiasmes de parti pris, est celle-ci : depuis l'ouverture de la nouvelle période que marque dans l'histoire des Etats-Unis la fin de la guerre de sécession, l'abolition de l'esclavage et le rétablissement de l'Union, c'està-dire depuis bientôt vingt ans, l'état politique et social des États-Unis va-t-il en se détériorant en dépit de leur prospérité matérielle, ou bien, au contraire, y a-t-il, à l'encontre des travers et des vices dont eux-mêmes se sentent atteints, un mouvement de réaction? Aucune forme politique n'étant, en effet, sans inconvénients, aucune société sans vices, toute la question, quand on veut prévoir l'avenir d'un peuple, est de savoir s'il se laisse aller sur la pente de ses défauts ou s'il fait effort, au contraire, pour la remonter. Je dirai en toute franchise quelle est, à çnes yeux du moins, la réponse équitable à cette question.
Les premières années qui ont suivi la .fin de la guerre de sécession ont été tout simplement déplorables et marquent parmi les plus tristes dans l'histoire des États-Unis. Lorsqu'on a vu, d'un côté, les États du Sud livrés sans défense, après la défaite, à tous les excès d'une coterie de vainqueurs brutaux et à toutes les représailles d'une poignée de vaincus exaspérés; de l'autre, les États du Nord, dominés par un général de capacité, somme toute, assez médiocre, se maintenant au pouvoir pendant huit ans par les plus détestables moyens, s'entourant
d'hommes tarés et couvrant à tout le moins de sa complicité tacite leurs détestables rapines ; lorsque ce scandale ayant pris fin par son excès même, on a vu une élection présidentielle, disputée à quelques voix près, se partager en deux parties égales l'Union à peine reconstituée ; et, lorsqu'une enquête a révélé que les deux partis, démocrate et républicain, avaient fait également usage de moyens violents et frauduleux, il était naturel que, sans aucun parti pris de malveillance, les pronostics les plus noirs fussent portés sur l'avenir des États- Unis, et il n'est pas étonnant que les écrits publiés à cette date et sous l'impression de ces événements, les deux volumes de M. Claudio Janet sur les États- Unis contemporains, les études si profondes et si ingénieuses de M. le duc d'Ayen sur la constitution politique des États-Unis, se soient ressentis du déplorable spectacle donné durant les huit années de présidence du général Grant. BStlCTOft Libnar^
Il s'est passé cependant alors un fait remarquable. Lorsque la commission arbitrale chargée de prononcer sur la validité des suffrages conférés aux deux candidats présidentiels Hayes et Tilden se fut prononcée, à tort ou à raison, en faveur de Hayes, on pouvait légitimement croire qu'une nouvelle sécession allait éclater aux États-Unis et que ce grand pays allait s'abîmer définitivement dans les dissensions intestines. Il n'en fut rien et le peuple américain donna, dans cette circonstance, une grande
preuve de ce respect de la légalité, de cet esprit de mesure qui fait la force de la race anglo-saxonne et sa supériorité politique sur la nôtre. Le parti vaincu se soumit sans mot dire à une décision dont le bien fondé aurait parfaitement pu être contesté, et ne se promit d'autres représailles qu'une revanche légale. En même temps se manifestait dans le public indépendant un sentiment d'énergique réprobation contre le système de corruption politique qui, à la vérité, ne datait pas du général Grant, mais qui, sous son administration, en était arrivé à s'étaler avec impudeur. C'est ce sentiment qui, après avoir, lors delà dernière élection, fait arriver Garfieldà la présidence, malgré la fraction de son propre parti encore inféodée au général Grant, donne encore aujourd'hui à son successeur, le président Arthur, la force nécessaire pour se dégager d'amis compromettants et (comme il vient de le faire tout récemment) pour se mettre en travers du congrès lorsque celui-ci ne craint pas de gaspiller les deniers de l'État en vue de donner satisfaction à des intérêts électoraux*. On ne saurait donc contester l'existence et la force chaque jour croissante aux États-Unis d'une opinion publique dont la moralité est plus saine , plus sévère que celle du personnel poli-
1. Ce sentiment est entré également pour beaucoup dans la défaite du parti républicain aux dernières élections législatives, défaite que j'avais signalée comme probable au cours de ces études.
tique et avec laquelle ce personnel est obligé de compter.
L'existence de cette opinion indépendante des partis, dont quelques grands journaux, tels, par exemple, que le New-York Herald, ont la prétention d'être l'expression, est d'autant moins étonnante, qu'une portion considérable de la nation ne se mêle que de fort loin à toutes ces luttes. Ce serait, en effet, une grande erreur que de juger du peuple américain lui-même par ceux qui officiellement le représentent. Il existe, en effet, là-bas, à la fois une population laborieuse, toute à ses affaires, qui se soucie au fond assez peu de ces grandes querelles de républicains à démocrates, et, au-dessus d'elle, une société beaucoup plus relevée de manières et desentiments que le monde des politiciens, qui dédaigne de renoncer à ses élégances ou à ses occupations intellectuelles pour solliciter les suffrages populaires, bien qu'elle commence cependant (et c'est là aussi un heureux symptôme) à sortir un* peu de son abstention.
Je sais également de par le monde une nation et une société qui seraient singulièrement méconnues, voire même un peu calomniées, si elles étaient jugées d'après leurs représentants et leurs maîtres. Il y a là, en quelque sorte, un phénomène de double vie, qui est le propre des pays démocratiques et qu'il faut savoir observer si l'on se mêle de juger l'Amérique ou la France.
Il est, en outre (je parle de l'Amérique), deux grandes qualités qui sont communes à toute la nation et qui compensent bien des défauts. La première, c'est le respect de la liberté. A quelques violences de polémique que les partis se portent les uns contre les autres, jamais celui qui est au pouvoir n'a la pensée d'abuser de sa supprématie législative pour confisquer ou restreindre les droits de la minorité. Pour tous les citoyens, à quelque parti, à quelque couleur, à quelque secte qu'ils appartiennent, le droit de parler, d'écrire, de se réunir, de s'associer est absolu, et il en est fait largement usage. A l'exercice de ces droits, la violence populaire peut parfois apporter obstacle, comme elle intervient parfois brutalement dans la justice par le lynchage. Mais le droit subsiste et reparaît aussitôt. La liberté est le patrimoine de chacun, et ce patrimoine est à l'abri des atteintes durables, tout comme celui de la propriété privée.
A côté de cette grande vertu politique, les Américains ont. conservé une grande vertu sociale : le respect des convictions religieuses. Sans doute, pas plus qu'en tout autre pays, les croyances chrétiennes n'ont complètement échappé à l'ébranlement du siècle, et, si l'on comparaît l'Amérique d'aujourd'hui à celle d'il y a cinquante ans, peut-être y trouveraiton, à côté des progrès de la tolérance par laquelle ne brillaient pas les descendants des anciens puritains, un certain relâchement dans la ferveur reli-
gieuse. Mais l'influence des croj^ances chrétiennes n'en est pas moins demeurée très grande. Cette influence se traduit dans la vie sociale par la multiplicité des sectes, ce qui est souvent l'indice d'un esprit d'ardente recherche, et (ce qui vaut peut-être mieux) par une grande activité de la charité. Dans la vie publique, le respect de ces croyances s'impose également aux politiciens, et, bien que la religion soit peut-être le moindre souci de beaucoup d'entre eux, ils ne s'aventureraient pas à le témoigner ouvertement. Dans ce pays où la séparation de l'Éghse et de l'État est un principe absolu, la conception de ce qu'on appelle chez nous l'État laïque, c'est-à-dire d'un pouvoir indiff'érent en théorie, en pratique hostile à toute influence religieuse, n'entre dans l'esprit de personne. J'en puis citer une preuve.
Il existe en Amérique une fête nationale: the Thanks giving day, le jour d'actions de grâces, où tous les citoyens sont invités par les pouvoirs publics à se rendre dans l'église de leur culte respectif pour y remercier Dieu des bénédictions répandues par lui sur l'Union et pour lui demander la continuation de ses faveurs. Jamais président n'a manqué à ce pieux usage, et j'étais là-bas, lorsque le président Arthur, dans un langage très élevé, a adressé à ses concitoyens une proclamation pour les engager à célébrer avec pompe le Thanks giving day. L'appel a été entendu, et il n'y a pas un édiflce religieux, depuis les splendides cathédrales
catholiques qui sont l'ornement des grandes villes, jusqu'aux plus modestes chapelles indépendantes, où les citoyens de l'Union ne se soient assemblés, obéissant à une même pensée religieuse. Au point de vue de la moralité sociale, il y a là une garantie qui vaut peut-être celle de l'instruction civique. Je résumerai donc mon impression en disant que, s'il y aurait de notre part trop de modestie à nous humilier devant les Américains, il pourrait bien se faire cependant qu'ils fussent en train de revenir des excès où nous allons et de remonter la pente que nous descendons.
Il est une autre impression, celle-là très vive, presque poignante, que j'ai éprouvée là-bas, et que je ne tairai pas, si douloureux qu'il soit de Texprimer. Il est impossible, je ne dis pas seulement de traverser l'Amérique, mais encore de jeter les yeux sur la carte de ce vaste continent sans être frappé de la place qu'y ont tenue autrefois l'influence et le nom de la France. Sans même parler du Canada et de la Louisiane, qu'elle a possédés si loi%temps, ce sont des explorateurs français comme Lasalle, ou des jésuites comme le père Marquette qui ont découvert ses principaux lacs, reconnu le cours de ses plus grands fleuves et fondé les premières stations destinées à devenir dans ces contrées encore sauvages les avant-postes de la civihsation. La Nouvelle-Orléans, Saint-Louis, Sainte-Croix, Sainte- Geneviève, Vincennes, Versailles, ces noms français
qu'on lit à chaque instant sur la carte de l'Amérique sont là pour rappeler ces glorieux souvenirs. Maintes fois, en entendant ainsi à l'improviste retentir un de ces noms, je me suis rappelé ces deux vers d'une romance, un peu démodée, comme toutes les romances, qui a charmé la génération de 1830, au temps heureux où l'on rêvait de reconquérir la frontière du Rhin :
Triste et rêveur, mii, je pense à nos pères ; Le fer en main, ils ravageaient ces bords.
Ces bords du Mississipi et des grands lacs américains, nos pères ne les ont point ravagés, ils les ont ouverts à la civilisation, et, si l'on est quelque peu enclin à l'oublier en France, on s'en souvient en Amérique, oii un écrivain de talent, Parkman, s'est fait, en plusieurs volumes très intéressants, l'historien des découvertes et de l'influence françaises. Qu 'estil resté de cette influence ? Hélas ! des noms, rien que des noms : Stat magni nominis umbra. Sur cet immense territoire, au nord et au midi duquel notre puissance semblait autrefois si fortement assise, et que nos hardis pionniers ont sillonné dans tous les sens, nous ne possédons plus aujourd'hui un pouce de terre. Notre langue s'oublie, notre influence est nulle. L'Anglais qui débarque aux États-Unis entend résonner du moins l'idiome de sa patrie ; l'Allemand trouve précieusement conservés à plus d'un foyer
les souvenirs et les mœurs de l'Allemagne ; mais la France, où est-elle ?
J'exagère cependant en disant que l'influence française est nulle aux États-Unis ; mais on aimerait presque mieux ne pas l'y retrouver, car elle ne s'exerce que par ses côtés les plus frivoles. L'Amérique nous envoie son blé, son bétail, bientôt peutêtre ses produits fabriqués. Nous lui envoyons nos modes et notre littérature légère. Les Américaines qui se piquent d'élégance font venir leurs robes de Paris ; on joue Madame Angot à New- York et on trouve chez quelques libraires la traduction de Nana .
0 France, chère patrie si douleureusement aimée, es-tu donc définitivement vaincue dans la grande lutte des nations, et, comme la Grèce antique, en es-tu réduite à te venger du monde en lui donnant tes vices I
Ah I puisse-t-il ne pas en être ainsi et puissionsnous revoir bientôt ces jours oii ton pavillon, promené par les mers, commandait au loin le respect de ton nom ! Mais, pendant cette éclipse momentanée de ton astre, demeure au moins fidèle à ton génie en n'essayant pas de devenir un peuple positif, calculateur et pratique ! Conserve ce qui a fait dans le passé ton charme et ta grandeur, cette flamme dont tu n'as cessé de brûler pour toutes les idées généreuses, cet amour de l'idéal auquel tu as fait tant d'imprudents sacrifices, ce sens du beau que tu
sais parfois préférer à l'utile, et ne cesse jamais de mériter cet hommage qu'en des vers justement inspirés t'adressait une étrangère : < 0 France ! je t'aime, car tu es le poète des nations. »