a travers les nuages une excursion a bord du nouveau-monde
Le ballon s'enleva aussitôt ; la musique du 18^ envoya dans les airs les sonorités vagues de fanfares dont les vibrations avaient peine à nous suivre; les acclamations du public nous accompagnèrent quelques instants et nous n'entendimes plus rien
Nous planions & mille mètres au dessus du sol.
Il ne fallait plus nous chercher sur la terre.
Quelles sensations avions-nous éprouvée c'est difficile à esquisser; à bien consid rer, il nous sembla que la nacelle du Noi veau Monde restait en place ; que la teri s'effondrait et disparaissait sous g pression.
Godard, que nous appellerions volontiei (( le roi des airs » est intraitable pendat les préparatifs^du'^gonflement.
Avisez-vous un jour de^ lui demandei pendant ses manœuvres 'préliminaires, î le temps lui semble propice, si son ma tériel lui coûte cher, si Taérostation est u
sport] agréable et vous me communi
querez ses réponses... Moi je pourrais bie vous les dire d'avance ; mais il n'y a qu les grands généraux des derniers jours ( premier empire et le premier aéronaute ( siècle qui aient le droit de prononcer • mot simple et sublime, énergique et'mys térieux, éloquent et superbe, qui; signif tout et rien , mais qu'on comprend toi jours.
En revanche/ dès que Godard se sent quelques ^miniers de mètres au dessus ( l'humanité, il n'y a pas —j'allais dire sur terre (?) — d'homme plus aimable, de profe seur plus bienveillant , de capitaine ph rempli de sollicitude , de narrateur pli intéressant.
Mon ami Charles Fourcade et moi, avions pris place dans la nacelle in Nouveau Monde. Elle contient quatre places ; nous étions trois; le confortable ne laissait donc rien à désirer. C'était asiatique 1
En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, et sans nous en apercevoir, nous étions à huit cents mètres au dessus de la ville ; le vent violent qui semblait, au départ, nous annoncer une ascension difficile sinon périlleuse, persista quelques instants à agiter la cime de arbres et à raser le sol ; mais nous n'en ressentions plus les atteintes.
Nous étions partis à 4 heures. A 4 h. 2 nous étions au dessus de la Préfecture ; une brise nous portait ensuite sur le Palais de Justice ; à 4 h. 3 nous passions sur la Haute-Plante et un vent d'Est bien caractérisé nous portait vers Lescar. Nous étions alors à douze cents mètres environ au dessus du sol.
. Le spectacle qui s'offrait à nous ne peut ni se peindre, ni se raconter , ni s'écrire ; l'humanité disparaissait ; les trois mille personnes qui saluaient notre départ nous apparaissaient comme un grouillement d'in- 5)ectes; la terre nous semblait dépeuplée; nos édifices avaient les proportions de jouets
d'enfants et le Château de Pau lui-naê nous faisait TefiTet d'un objet d'étagère.
Cependant le panorama grandissait; i main invisible semblait dérouler sous i yeux une carte fantastique.
La ville de Nay s'endormait dans brouillard ; au loin la tour du Jardin Masî de Tarbes se laissait deviner à travers nuages gris qui se jetaient sur la ch lieu des Hautes-Pyrénées, et plus p de nous, le clocher d'Arzacq , l'église Thèze, le donjon de Navailles....
Les derniers rayons du soleil couchi coloraient diversement le paysage.... Al que les premières rides du mouvem( pyrénéen brillaient sous des reflets empoi prés, les grandes perspectives de Lembe Garlin, St-Sever se revêtaient de tein sombres.
Les villas des coteaux de Gelos et Juranc; se distinguent à merveille; nous apercevc les villas Estephani, Chazal, Taillefer, M( rose, Bellevue, le château deBillères, etc. €
A 4 heures 1/4, nous planons sur le Bil< château de M. d'Ariste; nous sommes directement au-dessus que si nous laissic glisser un objet, il tomberait certaineme sur les toits de l'habitation.
Les plus grands chênes nous font l'ef de plumeaux minuscules ; les collines sei
blent aplaties ; la route de Pau à Bayonne se déroule au loin avec sa bordure de peupliers, et le Gave qui, dans la vallée de Nay, disparait sous des teintes d'ardoise, resplendit à nos pieds sous les derniers rayons du soleil. Derrière nous, vers l'Est, de grandes tâches grises semblables à des amoncellements de tempêtes, envahissent l'horizon.. . Dans la direction d'Oloron des nuages transparents courent les vallées , escaladent les collines, suivent les sinuosités du terrain et paraissent chercher un asile pour la nuit.
Nous détachons quelquefois nos yeux du paysage pour regarder la grosse boule qui s'agite au-dessus de nous ; la transparence du gaz nous permet de voir l'intérieur de Taérostat; la moindre couture, la moindre déchirure imperceptible, le moindre détail de construction nous apparaissent, et notre capitaine répond avec une parfaite bienveillance aux questions, parfois bien naïves cependant, que nous lui posons.
Instinctivement, nous regardons de temps en temps si les huit cordes qui tiennent la nacelle au-dessus de l'espace sont solides. . . . pensez donc 1 1 ?
Tandis que nous passons sur Lescar, dont la cathédrale et l'Ecole Normale attirent nos r^ards pendant quelques secondes.
Fourcade s'extasie devant la grandiose poésie du panorama, et manifeste son enthousiasme en soufflant aussi désagréablement que possible dans un cor de chasse qu-il s'est obstiné à emporter dans son excursion aérienne,
Quant à moi, comme feu Grassot j'aurais donné trente sous pour avoir une harpe; mais le malheur est que je n'en sais pas jouer et que d'ailleurs l'instrument doit être gênant surtout en ballon.
V'ià a la grande tasse 1 » s'écrie Godard, qui consultait l'horizon depuis quelques minutes.
La (( grande tasse » c'était tout simplement l'Océan qui apparaissait au loin dans la direction de la Barre ou de Cap-Breton ; les flots, d'un bleu indigo, se détachaient en effet , sur la grève dont les tons fauves s'assombrissaient .
Orthez, Peyrehorade, les flèches de la cathédrale de Bayonne, se montrent tour à tour.
Nous sommes en ce moment au-dessus de Lagor; il est 4 h. 45. Godard jette du lest pour la première fois; nous nous élevons aussitôt de plus de 500 mètres et nous atteignons 2,600 m. d'altitude.
Nous planons au-dessus des nuages; un grand voile opaque, semblable à un
paravent fantastiques, s'étend le long de la chaîne des Pyrénées^ qu'il dissimule aux simples mortels , mais non à nous qui jouissons absolument du panorama des montagnes en les considérant par dessus les nuages mêmes qui s'amoncellent à leur base.
Godard fait quelques expériences fort intéressantes sur la répercussion des sons; il se penche sur les bords de la nacelle et crie : « Ohé ! Godard 1 1 1 » Deux^minutes après, l'écho répète très distinctement et avec la même force : « Ohé ! Godard I ! I » Semblable résultat avec le cor de chasse de l'ami Fourcade.
Autre observation scientifique :
Nous avions emporté des fourrures de nombreux vêtements pensant que nous gèlerions là-haut. Godard nous avait laissé faire en disant avec son bon sourire : allez toujours : « c'est autant de lest. »
Et il nous avait recommandé d'attacher à ces vêtements notre carte afin que l'objet jeté dans l'espace nous fut rapporté. Il nous avait même conseillé de prendre la même précaution pour les vêtements que nous avions sur nous I ! prrr ! ! I
A deux mille cinq cents mètres au-dessus .du niveau du sol nous ressentions une telle chaleur que nous étions obligés non-seule-
ment d'enlever nos pardessus, mais nos jaquettes... En bas nous gelions; en haut nous étouffions.
Le contraire se produit en été ; les rayonnements du soleil concentrent la chaleur au niveau du sol et on éprouve de grandes sensations de froid à mesure qu'on s'élève.
Nous sommes à près de 2,700 mètres au-dessus du sol ; les bruits de la terre arrivent jusqu'à nous; il y a un bal champêtre dans un village des environs de Lagor et nous entendons à merveille la grosse caisse de l'orchestre ; quelques jeunes gens crient « bravo I » en nous voyant passer sans doute, et nous distinguons très bien leurs paroles.... Plus loin, on tire plusieurs coups de fusil dans notre direction.
Un train vient de partir de la gare d' Argagnon ; nous entendons le sifflet et les mouvements de la locomotive ; nous considérons quelques instants cette série de wagons gros comme le poing... Ce train, d'après les vibrations qui parviennent jusqu'à nous, doit certainement être lancé à son maximum de vitesse ; mais il nous fait l'effet de marcher à une allure de 2 kilomètres à l'heure.
Nous lunchons agréablement en contemplant le passage ; il ne suffit pas à Godard et à ses voyageurs de dévorer l'espace pour
calmer un appétit aiguisé par près de trois mille mètres d'altitude.
Cependant la nature se revêt de teintes assombries^ il est 5 heures 5 minutes; le soleil se voile ; quelque rayons égarés décochent leurs lueurs dernières sur les clochers d'Artix, de Denguin, de Lagor; nous apercevons les châteaux d'Audejos, de Lacq, de Mont, d'Argagnon, deMaslacq, dont les vertes pelouses baignent dans le brouillard...
En moins de rien, le spectacle change ; la coloration des paysages s'évapore sous les premiers embrassements du crépuscule....
C'est le soir...
Un courant nous porte vers Sauveterre; mais Godard redoute avec raison l'obscurité pour Tatterrissement et il se prépare à descendre.
II observe de loin un petit vallon, à quelques centaines de mètres de la route d'Orthez à Sauveterre; il nous le désigne, et nous descendons avec la rapidité de réclair 1....
L'endroit choisi lui parait avoir des inconvénients; il est hérissé de petits arbres qui pourraient gêner la descente; il remonte aussitôt de plusieurs centaines de mètres, grâce à quelques poignées de lest, et nous bondissons par dessus une colline couronnée do grands chênes.
Il n'y a rien, parait-il, comme un petit arbre bien garni de branches pour adoucir lé choc de la descente ; notre capitaine en aperçoit un, placé au milieu d'une haie;, il jette son ancre, qui s'enfonce dans le sol, et nous tombons au beau milieu d'un noyer qui craque sous le poids, qui se brise et amortit la secousse.
Le sol était jonché de branches brisées.
La descente de l'aérostat s'était opérée avec une telle rapidité que nous tombions plus vite que le lest jeté par Godard ; nous rencontrions le sable en route et il nous aveuglait.
Il était cinq heures vingt minutes; nous avions fait près de 48 kilomètres en 1 h. 20; à peu près la vitesse d'un express.
Il est bon d'ajouter ici, pour donner à nos lecteurs une idée aussi étendue que possible de la chose, que le voyageur aérien ne s'aperçoit pas que le ballon avance.
Il voit les clochers et les villages fuir devant lui et il en conclut qu'il s'en éloigne; niais il ne se sent pas marcher....
Nous avions atterri sur les confins des communes de Lanneplàa et Montestrucq, à cinquante mètres environ de la route d'Orthez à Sauveterre.
On devine d'ici le nez de quelques braves gens qui retournaient tranquillement chez
eux, au sortir du cabaret, et qui voyaient tomber du ciel à quelques pas du chemin uû globe de mille mètres cubes , traînant après lui un panier contenant trois créatures humaines.
. Cependant nous n'avons eu qu'à nous louer des habitants des communes de Montestrucq et de Lanneplaa; il se sont mis fort aimablement à notre disposition, et grâce à eux, le dégonflement du ballon, et l'emballage des accessoires se sont opérés en quelques instants. Deux chars à bœufs ont porté le matériel à Orthez, et le soir même nous l'emportions à Pau avec nos bagages.
Godard nous racontait qu'il ne lui était pas arrivé deux fois sur cent de descendre dans un pays sans trouver sur le terrain d'atterrissement des paysans prêts à le seconder.
La terre serait donc plus peuplée . qu'on ne serait tenté de le croire !
A peine avions-nous terminé l'opération du dégonflement et de l'emballage du matériel , que nous entendions les grelots d'une voiture venant d'Orthez et deux voix bien connues souhaitant la bienvenue aux excursionnistes. Deux hommes aimables et hospitaliers , MM. A. P. et C. L. avaient observé l'aérostat des hauteurs d'Orthez; ils s'étaient à peu près rendu
compte de l'endroit où il était descendu, ils savaient que la nacelle contenait des amis et môme des parents, et ils étaient venus à notre rencontre.
Excellente réception chez Tun d'eux et même chez tous les deux; l'excursion ne pouvait plus agréablement finir.
A minuit, nous prenions l'express de Pau emportant avec nous le Nouoeau Monde. Si cela peut intéresser nos lecteurs voici le poids de ce monstre aérien d'après les enregistrements de la gare d'Orthez :
Ballon 169 kil.
Ancre 25
jjàbelle 121
Fuel 31
Total.... 346 kil.
Quelques amis ont bien voulu me demander le récit de notre excursion.
Le voilà.
Conclusion : Rien n'est aussi agréable au monde qu'une promenade à travers les nuages , il n'y a pas de danger possible quand on a dans son jeu cet atout qui s'appelle Godard , c'est-à-dire le plus grand aéronaute de l'univers.
F«o, lapr. Tlf oaaoow. — F. Lalbtvfat, imprUntor.
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