‹ A travers les tropiquesChapitre 1 sur 87 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

Droits de traduction et de reproduction réservés.

AYERTISSEMEM

Mon vieil âge ne me permettant plus de voyager comme autrefois, je me suis mis à voyager dans ma retraite, avec des livres. Par là je revois encore quelques-unes des lointaines contrées dont j'aime à garder le souvenir; par là je pénètre dans des pays que je n'ai pas eu le bonheur de visiter.

Dans ma paisible exploration, de côté et d'autre je glane tantôt une étude d'histoire naturelle, tantôt une leçon de morale^ un récit dramatique, une scène de mœurs, un paysage.

Ainsi, peu à peu^ ont été réunies les diverses pages de ce recueil. Je les ai prises dans des ouvrages étrangers, anglais, allemands, suédois, espagnols, et les ai traduites fidèlement.

Il . AVtUTISSEMEM.

Après un tel travail on pourra bien m'appliquer Tépigramme de Voltaire :

Au peu d'esprit que le bonhomme avait, L'esprit d'autrui par supplément servait; ... Il compilait, compilait, compilait.

Mais si par cette compilation j'ai réussi à faire, selon mon désir, un bon livre de lecture, je ne m'inquiète point de l'épigramme.

LES CORDILLERES

Deux grandes chaînes de montagnes traversent parallèlement le Pérou, du sud-sud-ouest au nordnord-est. La chaîne la plus rapprochée de la côte du Pacifique est à une vingtaine de lieues de la mer. L'autre, en suivant la même direction, fait une légère courbe vers l'est. Ces deux grandes lignes se nomment indifféremment les Andes ou les Cordillères. Les créoles du Pérou confondent eux-mêmes ces deux termes. Cependant il y a là une distinction à faire. La chaîne occidentale devrait s'appeler la Cordillère, et l'autre les Andes. Cette dénomination vient de l'ancien idiome quichua. Elle est un dérivé et un abrégé d'Antasuyu, qui signifie « district de cuivre ». On a d'abord dit Antù, puis Andes.

Le mot Cordillère vient des Espagnols. Il signifie « chaîne de montagnes ».

La hauteur moyenne des Andes est de 1 7 000 pieds

au-dessus de la mer. Plusieurs pics des Cordillères sont beaucoup plus élevés.

Les passages de ces montagnes sont à 14 000, 15 000, 16 000 pieds au-dessus de la mer.

Plusieurs des mines célèbres de cette région, entre autres celles de la province d'Arequipa, sont maintenant à peu près épuisées. Il y a de l'or dans les fleuves du Pérou septentrional, mais on ne sait pas le recueillir. La principale richesse de la Cordillère et des Andes est dans les mines d'argent. Au nord, au sud, au centre du Pérou, sur les sommités les plus élevées, dans les lieux les moins fréquentés, on trouve des filons d'argent, de l'argent à l'état pur ou mélangé avec du plomb. Çà et là on trouve aussi du vif-argent, mais en petite quantité. La seule grande mine de mercure est à Huancavelica. Dans les deux chaînes de montagnes il y a des mines de cuivre considérables. Celles de la Cordillère sont seules exploitées. Dii côté des Andes les transports seraient trop onéreux. On n'exploite guère non plus les mines de plomb et de fer; le bas prix de ces métaux ne donnerait pas une rémunération suffisante.

La chaîne de la Cordillère ne ressemble point à celle des Andes. Elle est plus rude, plus sauvage, et ses cimes sont plus larges. Les sommités des Andes se terminent en pointes aiguës. La pente de la Cordillère est coupée par des terrasses. Les Andes présentent l'aspect d'un bloc ininterrompu

et uniforme. A l'est de la Cordillère s'élèvent des collines brisées. Les pluies et le froid en ont détaché de larges blocs. Dans cette mutilation elles ont une beauté singulière. A les voir avec leurs formes fantastiques, on s'imaginerait aisément que ce sont des œuvres sculpturales du temps des Incas, car à une certaine distance elles apparaissent comme des géants ou des animaux gigantesques. Jadis les Indiens les contemplaient avec un religieux respect. C'était pour eux l'image des premiers habitants de la terre pétrifiés par la colère de leur dieu Pacchacamur.

Sur la route d'Ayacucho à Huancavelica on voit un autre phénomène, une quantité de pyramides en grès d'une teinte rouge, les unes de 10 pieds, d'autres de 15 et 20 pieds de hauteur. Elles ont une forme si réguli-ère qu'on les croirait taillées par un sculpteur. Mais elles sont tombées ainsi faites des rocs de la montagne.

Sur les hauteurs de la Cordillère, la raréfaction de l'air produit un grave malaise. Les Indiens donnent à cette maladie le nom de puna ou de soroche; les créoles espagnols l'appellent le mareo ou la veta, et, ne sachant d'oi^i elle provient, ils l'attribuent aux exhalaisons des métaux, particulièrement de l'antimoine, dont on fait grand usage dans les travaux des mines. C'est à 12000 pieds d'élévation que l'on éprouve les symptômes de la vetaj la difficulté de respirer, le vertige, un trouble

dans la vue et dans les oreilles, un mal de tôte et des nausées, des crachements de sang et des défaillances, plusieurs des douloureuses sensations qu'on éprouve dans le mal de mer. De là, le nom de mareo. Mais le mal de mer ne produit point, comme la veta, la difficulté de respirer, et la vêla est quelquefois mortelle. Les habitants de la côte et les Européens qui gravissent pour la première fois quelque cime de la Cordillère sont saisis par celte maladie. Pour ceux qui ont une bonne constitution et une vie sobre, cet accident n'est pas très redoutable. Pour les pléthoriques il est dangereux. En vivant quelque temps sur les hauteurs, on finit par s'habituer à leur atmosphère. La veta agit sur les animaux comme sur les hommes, principalement sur les chats. A 13 000 pieds au-dessus du niveau de la mer, ils ne peuvent vivre. On a vainement tenté de les acclimater dans des villages situés à cette hauteur : au bout de quelques jours ils tombent dans de violentes convulsions et périssent.

Sur ces montagnes on est exposé à un autre fléau, que les Indiens appellent le surumpe. C'est une irritation des yeux produite par les vents aigus et par la réverbération du soleil sur la neige. Souvent le ciel limpide se couvre tout à coup de nuages, et en un instant la terre verte disparaît sous un amas de neige. Puis soudain le soleil brise les nuages, et son subit et violent éclat en-

tlammc les yeux et les paupières. On éprouve alors une douleur cruelle comme si l'on se frottait les prunelles avec du poivre ou de la poudre à canon. L'inflammation chronique, le gonflement des paupières, l'affaiblissement de la vue, tels sont les fréquents résultats du surumpe. Souvent, dans les passages de la Cordillère, on rencontre des Indiens couchés par terre, languissants, gémissants, incapables de continuer leur route. Les créoles se préservent du surumpe en portant des lunettes vertes et des voiles.

Quand la neige tombe sur la Cordillère, ordinairement l'éclair luit et le tonnerre gronde. Pendant cinq mois de l'année, de novembre à mars, il y a là chaque jour quelque orage. Il commence régulièrement à trois heures de l'après-midi et dure jusqu'à cinq ou six heures. Ensuite la neige tombe jusqu'à minuit. Des brumes épaisses descendent dans la plaine, mais elles sont dispersées dès le matin aux premiers rayons du soleil, qui en quelques instants fondent les couches de neige.

Celui qui n'a pas vu ces orages ne peut se faire une idée de leur violence. Pendant des heures, les éclairs apparaissent dans leurs rapides élancements comme des cascades de sang, et l'atmosphère tremble sous les coups perpétuels du tonnerre, dont le fracas se répercute à travers l'immense montagne. Épouvanté par ces tempêtes,

le voyageur descend de son cheval tremblant et cherche un refuge dans une enceinte de rocs.

Aride est la terre sur ces hauteurs : les animaux ne peuvent vivre de sa chétive végétation. Seul le condor est là dans son élément. Il construit son nid sur les pics inaccessibles de la Cordillère et couve ses petits aux mois d'avril et de mai. Cet oiseau était connu en Europe à une époque où la contrée qu'il habite apparaissait dans une fabuleuse pénombre. On lui a attribué les facultés les plus étranges et l'on croyait à tout ce que les voyageurs racontaient de ces régions féeriques pleines d'or et d'argent.

C'est seulement au commencement de ce siècle que nous avons eu par des récits sérieux une juste idée de la taille et de la force du condor.

De la pointe de son bec à l'extrémité de sa queue il a 4 à 5 pieds de longueur. Son envergure est de 12 à 13 pieds. Il se nourrit principalement de cadavres. C'est quand la faim le presse qu'il cherche des êtres vivants, et les plus faibles, les petits des brebis, des lamas, des vigognes. Sa force est dans son bec et dans ses pattes, mais il ne peut enlever un poids de plus de 8 à 10 livres : jamais, comme on l'a dit, ni mouton, ni veau. II passe une grande partie du jour à dormir et ne sort de son gîte que le matin et le soir. Quand il plane dans les airs à une hauteur où l'on ne peut le voir, il découvre de loin sa proie et se précipite

sur elle avec la rapidité de l'éclair. Alors tout d'un coup apparaissent une quantité d'autres condors dont on ne voyait aucune trace un instant auparavanl. Ils ont l'odorat très fin et le regard très pénétrant.

Quelques anciens voyageurs, entre autres Uiloa, affirment que les plumes du condor sont impénétrables aux coups de mousquet. C'est une erreur. Mais il est vrai que ses ailes sont très dures, et qu'on le tue rarement avec des armes à feu. Les indigènes le prennent avec le lasso, ou les bolas, ou en lui tendant des pièges. Dans la province d'Abancay on emploie pour le capturer un singulier moyen. On étend sur le sol une peau de vache à laquelle reste attaché un morceau de chair. Un Indien muni d'une corde solide se cache sous cette couverture. Plusieurs de ses compagnons sont en embuscade près de là. Le condor, attiré par l'odeur de la chair, tombe sur cette proie. L'Indien aussitôt le prend par les pattes et, à l'aide de ses camarades, le lie, l'enveloppe dans la peau, l'emporte. Entre les Cordillères et les Andes, à la hauteur de 12 000 pieds au-dessus du niveau de la mer, il y a de vastes plateaux déserts. Les Indiens leur donnent le nom de puna, les Espagnols celui de despoblado (inhabité). Ils s'étendent à travers tout le Pérou d'un côté jusqu'en Bolivie, et de l'autre jusqu'à la république Argentine.

Le climat de ces régions n'est pas moins rigou-

reux que celui des hautes cimes, et leur aspect est monotone et triste. On n'y voit qu'une herbe menue et quelques maigres arbustes. Malgré la rigueur du climat et l'aridité du sol, on cultive là cependant l'orge jusqu'à une hauteur de 3 200 pieds au-dessus de la mer, et, à la même hauteur, une plante qu'on appelle la maca, qui ressemble à la pomme de terre et qui sert à la nourriture des Indiens.

La puna est la terre natale des animaux indigènes du Pérou, le lama, l'alpaca, le huanacu et la vigogne. Le premier est parfaitement apprivoisé, le second un peu moins.

Des pieds à la tête, le lama a quatre pieds et demi de hauteur. La femelle est un peu moins grande et moins forte; mais sa laine est plus fine et meilleure. Les petits lamas restent pendant un an avec leur mère. A quatre ans le mâle est façonné à son état de bête de somme ; la femelle est conduite dans les pâturages. Le lama se vend trois ou quatre dollars (15 à 20 francs), et moitié moins à ceux qui en achètent plusieurs à la fois. A l'époque de la conquête il coûtait beaucoup plus cher; sa valeur a diminué quand les Espagnols ont introduit dans la contrée les chevaux et les mulets. Le lama ne peut porter plus de cent vingt-cinq livres. Si on lui impose une plus lourde charge, il se couchepar terre, comme le chameau, et refuse de marcher. Dans les travaux des mines il est d'une grande utilité, car il porte son fardeau

sur des pentes où ni l'une ni le mulet ne peuvent cheminer.

Les Indiens vont fréquemment sur la côte avec des troupeaux de lamas pour se procurer du sel. Ils ne font pas plus de trois à quatre lieues par jour, car ils doivent s'arrêter dans la journée pour donner au lama le temps de manger. Ils ont une tendre affection pour ces animaux. Ils leur mettent des rubans aux oreilles, des clochettes au col, et avant de les charger ils les caressent et leur parlent affectueusement. Si, pendant le voyage, un lama tombe fatigué, Varriero (le conducteur) s'agenouille près de lui et lui adresse toutes sortes de tendres expressions. Mais, malgré les soins les plus attentifs, beaucoup de lamas périssent dans ces voyages. Ils ne peuvent supporter le changement de climat, la chaleur de la plaine. Leur chair est spongieuse et fade. Leur laine est employée à faire de grossiers vêtements.

L'alpaca est plus petit que le lama, mais sa toison, ordinairement noire ou blanche, est très douce, et parfois longue de cinq à six pouces. Les Indiens en font des couvertures et des ponchos. On en expédie aussi une assez grande quantité en Europe. Les alpacas paissent toute l'année dans les pâturages. Au temps de la tonte on les conduit vers les cabanes. Ils sont très timides. L'approche d'un étranger suffit pour les mettre en fuite. Si l'un

d'eux se trouve séparé du troupeau, il se couche par terre et refuse obstinément de se lever. Ce n'est qu'en les amenant tout jeunes vers sa hutte que l'Indien parvient à les apprivoiser.

Le huanacu ressemble beaucoup au lama, mais il est plus grand et sa laine est plus courte et plus dure. On parvient difficilement à l'apprivoiser et à lui faire porter des fardeaux.

La vigogne est plus jolie que le lama et l'alpaca. Son col est plus long, plus mince et sa laine plus fine.

Pendant la saison des pluies la vigogne reste sur les pentes de la Cordillère, où elle trouve quelque maigre végétation, et ne s'aventure point sur les rocs dénudés. Lorsque les femelles paissent, le mâle se tient à quelques pas de distance et veille assidûment sur elles. A l'approche du danger il donne un rapide signal. Aussitôt le troupeau se resserre, puis s'éloigne, d'abord lentement, puis avec une extrême célérité, tandis que le mâle, qui couvre la retraite, s'arrête de temps à autre pour observer les mouvements de l'ennemi. Les femelles le récompensent de son dévouement par leur tendresse. S'il est blessé ou tué, elles se réunissent en gémissant autour de lui, et elles se laissent prendre ou égorger plutôt que de l'abandonner.

Les Indiens ne vont guère à la chasse des vigognes avec des armes à feu. A certains jours, les

LES CORDILLÈRES. i\

habitants de diverses contrées, hommes et femmes, se réunissent dans un des pâturages des Andes. Là, sur un espace d'une demi-Heue de circonférence, ils plantent de distance en distance des pieux qu'ils réunissent par des cordes. Sur ces cordes les femmes attachent des lambeaux d'étoffe de diverses couleurs. A l'extrémité est un espace ouvert de deux cents pieds de largeur. Le piège ainsi préparé, les Indiens s'en vont de côté et d'autre débusquer les vigognes et les pousser vers cette enceinte. Quand ils en ont rassemblé un certain nombre à l'ouverture de la fatale palissade, les pauvres bêtes, effrayées par les haillons de couleur que le vent agile, n'osent essayer de s'enfuir. Les Indiens les tuent et les partagent entre eux. Les peaux appartiennent à l'église. Chaque peau vaut quatre réaux ^environ 80 centimes). Ce massacre fini, les meurtriers ramassent leurs cordes, leurs pieux et s'en vont en un autre endroit faire la même opération. Cette chasse dure une huitaine de jours. Des centaines de vigognes y périssent. La chair de cet animal est plus tendre que celle du lama; de sa laine on fait des vêtements et des chapeaux.

Dans cette région montagneuse habitent le viscache et le chinchilla, dont la soyeuse fourrure est si appréciée en Europe. L'un et l'autre ressemblent par la forme et la couleur au lapin, seulement ils ont les oreilles plus courtes et la queue plus

longue. Ils vivent sur les rocs escarpés et sorlent le matin et le soir de leur tanière pour aller ronger l'herbe. Les Indiens les prennent avec des lacets.

Parmi les animaux de la puna on remarque encore un gracieux et timide chevreuil, un rapace renard, un ours noir avec un museau blanc et diverses espèces d'oiseaux, notamment l'aloi, le plus puissant oiseau de proie après le condor, des piverts en grand nombre et des perdrix que les Indiens chassent avec des chiens d'une race particulière. Ils ont la tète petite, le museau pointu, la queue en l'air, la peau couverte d'un poil touffu. Ils sont très hargneux, très violents, à demi sauvages. Ils s'élancent avec fureur sur les étrangers et semblent avoir une aversion i)articulière pour les Blancs, comme les chiens de Gonstantinople pour les chrétiens.

Je ne puis oublier de mentionner un autre oiseau très petit et très joli. Il a le dos brun rayé de noir, le gosier gris, la poitrine blanche. Comme un nachtwàcltter, un veilleur ponctuel, il pousse régulièrement un cri à chaque heure de la nuit. Dans les marais et les lagunes de la puna, l'ornithologiste peut noter encore une quantité de différents oiseaux : des oies qui ont le corps tout blanc, les ailes vertes, les pieds et le bec d'un rouge ardent; des plumiers dont les couleurs ont un éclat métallique ; deux espèces d'ibis, des bandes de

mouettes à la tête noire, au bec rouge et des poules d'eau.

Çà et là à travers la puna, dans les terrains les mieux abrités, il y a des maisons agricoles auxquelles appartiennent de nombreux troupeaux, parfois plusieurs milliers de brebis et quatre à cinq cents vaches. Dans la saison des pluies, ce bétail est conduit sur les hauteurs, parfois à 15 000 pieds au-dessus du niveau de la mer. On épargne ainsi l'herbe de la vallée, souvent insuffisante. Une partie de la laine des brebis est envoyée en Europe, l'autre employée à la fabrique d'une étoffe grossière qu'on appelle la bayeta.

L'habitation du propriétaire de ces troupeaux est construite avec des blocs de pierre non taillés, recouverte avec de la paille et divisée en grandes chambres carrées, humides et noires. Au toit de chaume sont ordinairement suspendues des rangées de peaux de renard qui représentent un petit capital. Pour chaque peau de ce malfaisant animal le gouvernement donne un mouton; pour les moindres, un agneau.

Les cabanes des bergers qui gardent les troupeaux dans les pâturages sont aussi construites en pierres brutes et recouvertes en paille de la façon la plus grossière. Elles se composent d'un mur circulaire de quatre pieds de hauteur. A quelques pieds plus haut s'élèvent les pointes des poutrelles qui forment un toit aigu. Il est défendu

contre le vent par des cordes en paille qui les traversent et descendent sur le sol, où elles sont soutenues par des blocs de pierre. Point de cheminée : ' la fumée de l'âtre sort par le loit. Point de fenêtres; une porte si basse que pour y passer il faut se courber jusqu'à terre. A l'intérieur, quelques pots en terre pour cuire les aliments, quelques tranches d'écorces de citrouilles servant d'assiettes, une cruche à eau, voilà les ustensiles de ménage. Quelques peaux de mouton étendues par terre, voilà le lit. Dans cette hutte, à côté de la famille indienne, souventhabitent des chiens, des agneaux, des cochons d'Inde. Si misérable, si sale que soit cette demeure, elle apparaît cependant comme un doux refuge aux yeux du voyageur fatigué d'une pénible et périlleuse journée, exposé à la furie d'un ouragan. Il pénètre dans cette étroite enceinte remplie de fumée et d'odeurs méphitiques, se fait un oreiller de sa selle, se couche sur le sol et se réjouit de passer là une longue nuit.

Dans la puna on trouve encore des restes de la grande route des Incas qui s'étendait dans toute la longueur du Pérou de Cuzco à Quito. 11 n'y avait pas, avant la conquête des Européens, une plus grande œuvre en Amérique ; ceux-là même qui ont le mieux étudié le sage gouvernement des anciens Péruviens, leurs lois intelligentes et leur haute civilisation, sont étonnés de ce gigantesque travail. Pas une des routes modernes du

Pérou ne peut être comparée à celle-là. A en juger par les traces qu'on en découvre, elle devait avoir de vingt-cinq à trente-cinq pieds de largeur et elle était pavée en larges dalles, de chaque côté bordée par un rempart de petites pierres.

Le long de cette route s'élevaient de petits bâtiments, des espèces de corps de garde destinés aux messagers des Incas. Ils étaient construits à des distances régulièrement mesurées, de telle sorte que de chaque station on pût voir les deux stations voisines en avant et en arrière.

Un signal annonçait le départ d'un messager. Alors, sur la route qu'il devait suivre, son plus proche collègue venait à sa rencontre, prenait sa dépêche et la transmettait à un autre, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle arrivât à destination. Par ce système postal, la capitale était en communication perpétuelle avec les provinces les plus éloignées, et ces transports se faisaient si rapidement que sur la table royale de Cuzco on servait des poissons péchés à deux cents lieues de distance.

Sur cette longue route il y avait encore d'autres constructions, de larges tours destinées à contenir des approvisionnements lorsque les troupes des Incas devaient traverser ces régions stériles.

Mais là où l'on ne découvre plus aucune trace d'habitation humaine, là il y a eu des cabanes de métis et de créoles péruviens cherchant des tré-

sors. Une ancienne tradition leur donnait un ardent espoir.

Cette tradition rapporte que lorsque Atabiliba, le dernier des Incas, fut fait prisonnier par Pizarre à Cajamarca, il s'engagea, pour recouvrer sa liberté, à remplir d'or son cachot jusqu'à une ligne marquée par l'épée du hardi conquérant. Son cachot avail vingl-deux pieds de longueur et dix-sept de largeur. Tout l'or que le malheureux roi fit réunir par ses fidèles sujets à Cajamarca et dans les environs atteignait à peine la moitié de la hauteur fixée par Pizarre. Pour accomplir sa promesse, Atabiliba dut épuiser son trésor impérial. Des messagers furent envoyés par lui à Cuzco, et de cette ville partirent onze mille lamas portant chacun cent livres d'or; mais avant que ce convoi arrivât à destination, Atabiliba était pendu. La nouvelle de cette monstrueuse exécution se répandit rapidement à travers la contrée. Les Indiens qui conduisaient les lamas chargés d'or vers leur souverain vénéré s'arrêtèrent en apprenant sa mort, enfouirent ces richesses pour les enlever à ses bo-urreaux, puis se dispersèrent de côté et

d'autre.

Le fond de cette histoire est vrai. On sait positivement que pour payer la rançon du noble captif de Pizarre, le trésor de Cuzco fut expédié vers Cajamarca et disparut dans la profondeur des plateaux du Pérou central. Toutes les recherches

Page 1