LE THE
Une légende orientale raconte que, six siècles avant l'ère chrétienne, un bouddhiste indien alla en Chine enseigner la doctrine de Bouddha. Pour se préparer à cette mission, pour acquérir un nouveau pouvoir et par là une nouvelle considération, il résolut de vaincre le sommeil et de passer la nuit comme le jour dans des exercices de piété. Mais il ne put résister à la fatigue : il s'endormit, et lorsqu'il se réveilla, il était si affligé d'avoir manqué à son vœu, que pour se punir de sa faiblesse il se coupa les cils et les jeta par terre. De ces cils naquit une plante inconnue, que le pieux missionnaire examina avec attention et
dont il désirait connaître les propriétés. Il découvrit que les feuilles de celte plante, infusées dans de l'eau, produisaient une boisson agréable qui aidait à résister au sommeil. Il découvrit en outre que cette même plante était un très bon remède pour les maux d'yeux, et il la recommanda à ses disciples.
Maintenant le thé est, pour la Chine, le Japon et d'autres contrées, une denrée de première nécessité, de telle sorte que l'on peut sans exagération estimer la consommation annuelle du thé dans l'Asie orientale à 450 millions de livres. Que de feuilles il faut pour faire un tel poids! Que de mains laborieuses pour en préparer et en faire la récolte! De plus il faut compter les millions et les millions de livres de thé que la Chine exporte en Russie par les caravanes et dans les autres États de l'Europe par le port de Canton.
La culture du thé ressemble à celle de la vigne. Il lui faut comme à la vigne des terrains spéciaux, plutôt sur les hauteurs que dans la plaine. Elle exige comme la vigne de grands soins. On récolte trois fois par an les feuilles de thé, et on les fait sécher dans des poêles en fer sous lesquelles est allumé un petit feu. Près de chaque poêle est un homme qui retourne les feuilles et les roule entre ses mains. Avant d'être ainsi séchée, une partie de la récolte est déposée dans des tamis en fer, sur une eau bouillante dont la vapeur la pénètre. Le pre-
mier mode de dessiccation produit le thé vert; le second, le thé noir. Les premières, les plus tendres feuilles, produisent le thé impérial. Des difTérents modes de préparation viennent les noms de thé Péko, thé Hyson et thé Souchong.
En Chine et au Japon, le thé est la boisson nationale, dans toute l'extension du mot. Depuis l'empereur jusqu'au dernier de ses sujets, tout le monde boit du thé à chaque repas, à chaque visite,'à chaque heure de la journée.
En Angleterre, le thé est préconisé par toutes les sociétés de tempérance.
La grande plaine des pampas à l'est de la Cordillère a environ neuf cents milles de largeur. Elle se divise, selon ses produits, en trois régions. La première, qui touche à Buenos-Ayres, est, sur un espace de cent quatre-vingts milles, couverte de trèfles et de chardons; la seconde, qui s'étend sur un espace de quatre cent cinquante milles, produit de longues herbes, et la troisième, qui s'étend jusqu'à la bande de la Cordillère, est parsemée d'arbres et d'arbustes.
Dans la première il s'opère un changement complet quatre fois par an. En hiver, avec ses lar-
ges feuilles de chardon, son trèfle épais, elle ressemble à un immense champ de navets, et l'on se plaît à voir le beau bétail qu'elle alimente. Au printemps, le trèfle a disparu, les feuilles de chardons s'inclinent vers la terre. Un mois plus tard, transformation extraordinaire. Le sol est revêtu d'une forêt d'énormes chardons qui tout à coup s'élèvent à dix ou douze pieds de hauteur et sont en pleine fleur. On ne voit plus aucun sentier, aucun chemin, aucun animal, si subite est la croissance de ces chardons et si fortes, si serrées sont leurs tiges, qu'une armée pourrait y être tout à coup arrêtée dans son invasion. Mais avant la fin de l'été la scène change. Les chardons perdent rapidement leur sève et leur verdure, leurs feuilles se fanent, leurs tiges se noircissent, et au souffle du vent leurs tiges se heurtent les unes contre les autres ; puis vient l'ouragan, le pampero qui les brise. Elles se décomposent, elles disparaissent, et bientôt le trèfle renaît.
Dans les régions des grandes herbes, sur un espace de quatre cent cinquante milles, on ne trouve point de bois, et la région des bois n'est pas moins extraordinaire. Là les arbres ne sont point serrés en masses confuses, mais rangés symétriquement comme par la main de l'homme, de telle sorte que de tout côté on galope aisément entre leurs différentes lignes. Là sans cesse
LES PAMPAS. Vil
de nouveaux arbres surgissent; le riant aspect de cette végétation n'est point attristé par la décrépitude des vieux. Lorsqu'ils tombent, usés par le temps, les jeunes plantes qui sont nées tout près de là grandissent autour du tronc desséché, le couvrent de feuilles et le dérobent aux regards.
Dans l'immense étendue des pampas il n'y a qu'une très petite population : au sud une tribu nomade d'Indiens ; au nord lesgaucJws, descendants des anciens Espagnols, et vivant du produit de leurs bestiaux, dans des huttes solitaires, ù de longues distances les unes des autres.
Ces huttes, construites avec du limon et recouvertes avec des faisceaux d'herbes, sont si basses que souvent on ne les aperçoit que lorsqu'on en est tout près.
Sous ce toit primitif il n'y a qu'une pièce, où s'abrite toute la famille. L'été, cette pièce est tellement remplie de sales insectes, que toute la communauté, père, mère, vieillards, enfants, couche pêle-mêle dehors, les pieds nus, la tête enveloppée dans un poncho.
A sa naissance le gaucho est enveloppé dans une peau de bœuf dont les quatre coins sont noués avec des courroies. On le suspend au toit pour le bercer comme dans une balançoire. A un an il commence à se traîner tout nu par terre. Dès qu'il peut marcher, ses amusements enfantins
le préparent aux futures occupations de sa vie. Il tient un lasso et s'exerce à le lancer sur des oiseaux, sur des chiens. A quatre ans il monte à cheval, et il aide à ramener les bestiaux dans le corral, c'esl-à-dire dans la rustique enceinte où ils doivent passer la nuit. On ne peut s'imaginer l'habileté avec laquelle ces enfants accomplissent leur tâche. Ils courent après le cheval qui tente de s'échapper, le suivent prestement dans ses détours et le forcent à rentrer au bercail.
Bientôt on les verra poursuivre avec les bolas les bêtes fauves, saisir avec le lasso les bestiaux sauvages et les traîner vers la hutte pour y être traits ou marqués. Le gaucho dompte avec une incroyable habileté les chevaux les plus rebelles. Ces diverses occupations le tiennent quelquefois pendant plusieurs jours éloigné de sa demeure. Quand son cheval est fatigué, il en prend un autre dans le vaste pâturage. Le soir, il se fait un oreiller de sa selle et dort en plein air. 11 ne boit que de l'eau, et ne mange que du bœuf. Ce régime le rend très fort, la modicité de ses besoins lui donne une fière indépendance, et tout ce qu'il entend dire du luxe des villes n'éveille en lui aucun désir.
Dans sa pauvreté, il est très hospitalier; le voyageur errant à travers les pampas et cherchant le soir un gîte distingue dans l'ombre, audessus de l'herbe touffue, les murs en terre du
rancho: qu'il s'approche sans crainte de la demeure solitaire, qu'il en ouvre la porte avec confiance. La famille du gaucho est là réunie dans une étroite enceinte. L'étranger entre en prononçant les saintes paroles qui, par une religieuse habitude, remplacent encore dans une grande partie de l'ancienne Amérique espagnole nos banales formules de civilité européenne : Ave, Maria purissima. A ces mots évangéliques, à ce signe de confraternité chrétienne, le gaucho répond ; sin peccado concebida, puis il se lève, s'avance au-devant de son hôte, et lui offre le seul siège dont on fasse usage dans sa rustique habitation : une tête de cheval dépouillée de sa peau.
La demeure des gauchos est éclairée par une petite lampe alimentée avec du suif. Aux murailles sont appendus les éperons, les brides, les lassos et les bolas. A quelques pas de distance est une autre cabane, servant de cuisine : c'est là que l'on rôtit la chair de bœuf traversée par une broche en fer ou en bois que l'on tient dressée devant le feu. C'est ce qu'on appelle Yazado. Le vérilable azado est le quartier de bœuf cuit dans sa peau. Un vigoureux garçon apporte au bout de sa broche cet homérique rôti, et chacun en coupe tour à tour une tranche qu'il prend entre ses doigts et mange d'un bon appétit, ordinairement avec un peu de sel, presque toujours sans pain, et il faut dire qu'elle est très savoureuse,
celte pièce de viande grillée dans son enveloppe de cuir.
La religion des provinces de la République Argentine est la religion catholique. Les gauchos lui sont sincèrement dévoués. Presque tous portent à leur cou une pelite croix. L'église la plus rapprochée de leur rancho est loin. Il leur faut trois à quatre jours de voyage pour s'y rendre. Mais ils y portent à cheval leurs enfants pour le baptême, à cheval leurs morts; à cheval le jeune homme et la jeune fille vont à l'église lointaine se marier.