Préparation éloignée
Sans une préparation éloignée, sans une préparation qui remplisse toute la vie et qui s'étende ainsi d'une messe à l'autre, la préparation prochaine ne suffirait pas. L'artiste ne pense pas à la statue qu'il rêve seulement au moment où il prend le ciseau. L'écrivain n'attend pas, pour se recueillir, . le moment où il entre dans son cabinet et s'apprête à écrire : dès longtemps il vit avec l'œuvre qu'il projette dans un commerce de toutes les heures.
Ne faisons pas moins avec l'œuvre incomparable que nous accomplissons chaque matin ; ne la traitons pas moins bien que ne font les écrivains et les artistes pour des œuvres d'un prix borné et d'une caducité irrémédiable. Prêtres, vivons dans la pensée de notre messe quotidienne. Toute la vie d'un bon prêtre doit le préparer à offrir dignement le sacrifice de l'autel. 11 croit avec raison que c'est s'y prendre trop tard pour se disposer à un ministère si auguste, quand le temps de l'exercer est , venu.
Non seulement le saint bréviaire, qui a une étroite relation avec la messe, non seulement l'examen qui termine la journée, l'oraison qui la commence, mais toutes ses actions, études, travaux, souffrances, il dirige tout vers ce grand but : bien dire la messe. Il ne laisse jamais éloigner beaucoup de son esprit cette pensée salutaire : j'ai célébré aujourd'hui ; je dois célébrer demain. Il y trouve le motif d'une vigilance sur luimême plus active, d'une intention de plaire à Dieu toujours plus fervente. Il fait en sorte que son cœur conserve une pente secrète et habituelle vers l'autel, semblable à l'instinct qui ramène sans cesse le passereau et la tourterelle au lieu qu'ils ont choisi pour leur repos.
Ah ! pensons à la messe et si nous ne pouvons pas nous en occuper continuellement, occupons-nous-en du moins à la fin du jour, avant de nous livrer au sommeil ; il fait si bon de s'endormir sur cette pensée : demain, demain encore je m'assiérai
à la table du grand Roi : Etiam cras cum rege pransurus sum. Le matin, dès L'instant du réveil, reportons notre esprit et notre cœur vers la grande et si importante action du sacrifice.
Que la pensée habituelle de la messe domine aussi toute notre vie extérieure.
Le piètre qui a pris la douce habitude de penser constamment à la messe, à Notre- Seigneur qui se donne à lui à l'autel, aime à parler de Lui, à tourner les esprits et les cœurs du côté de l'autel. Ses instructions sont toutes embaumées du souvenir de la présence réelle ; il revient fréquemment aux points de vues variés qui peuvent fortifier la foi des fidèles, réjouir leur piété, exciter leur désir dans la sainte communion et les déterminer à la visite fréquente au Saint -Sacrement.
Pendant qu'il vaque aux diverses occupations de la journée, le souvenir du divin Prisonnier le poursuit, lui sert à transfigurer toutes ses actions. Les repas lui sont comme un symbole de la sainte communion ; ses démarches, ses visites lui rappellent la parole de l'Évangile : Exi in vias et sepes et compelle intrare ut impleatur domus mea. Les relations d'amitié évoquent le souvenir de ces entretiens mille fois plus intimes et plus doux avec l'éternel Ami du tabernacle dont l'onction semble se répandre jusque sur les conversations les plus indifférentes : Non habet amaritudinem conversatio illius. En voyage, la seule vue d'un clocher lui signale la présence de Jésus ; elle le touche plus que les gracieux vallons, les collines couvertes de bois et les ondoyants rubans des rivières.
Cette pensée de la messe qui suit partout le prêtre lui inspire une religion profonde en la présence de Notre-Seigneur. De là, dans l'église, une démarche grave et réservée ; dans la sacristie, une vigilance continuelle sur le ton de sa voix et le sujet de ses conversations ; au chœur, une tenue pleine de respect, un silence exactement gardé.
Cette pensée lui inspirera aussi l'assiduité auprès du tabernacle. Le prêtre qui aime le Saint-Sacrement souffre vivement de voir les croyants laisser dans une perpétuelle solitude le
divin Prisonnier et ne jamais répondre aux appels de son amour; il se sent pressé de protester, au moins par son exemple, contre l'oubli général, contre une insouciance inqualifiable. Au milieu de son pauvre troupeau indifférent, il se constitue le témoin de la présence réelle. Tandis que tous vaquent à leur travail comme à Tunique nécessaire, le pasteur se charge de les représenter devant le Dieu des miséricordes. Il se fait un devoir de consacrer au Très-Saint-Sacrement une partie notable de son temps libre.