‹ Abailard et HéloïseChapitre 70 sur 80 · AMOUR PASSIONNÉ · texte numérisé non relu

AMOUR PASSIONNÉ

Extrait du Génie du Christianisme.

L’amour ne fait entendre chez la dévote Julie que de mélodieux soupirs : c’est une voix troublée qui sort du sanctuaire de paix, un cri d’amour que prolonge, en l’adoucissant, l’écho religieux des tabernacles .

Julie a été ramenée à la religion par des malheurs ordinaires. Elle est restée dans le monde; et, contrainte de lui cacher sa passion, elle se réfugie en secret auprès de Dieu, sûre qu’elle est de trouver dans ce père indulgent une pitié que lui refuseraient les hommes. Elle se plaît à se confesser au tribunal suprême, parce que lui seul la peut absoudre, et peut-être aussi (reste involontaire de faiblesse!) parce que c’est toujours parler de son amour.

Si nous trouvons tant de charmes à révéler nos peines à quelque homme supérieur, à quelque conscience tran-

HÉLOÏSE ET AliAII.AKI).

(juilk*;, (|iii nous lortitio et nous tasse parlieijter an ealnie dont elle jouik quelles délices n’est-ce pas fie parler de passions à l’Être impassible que nos conlidences ne peuvent troul)ler, de faiblesse à l’Être tout-pnissant qui peut nous donner un peu de sa force ! On conçoit les transports de ces hommes saints qui, retirés sur le sommet des montagnes, mettaient toute leur vie aux pieds de Dieu, perçaient à force d’amour les voûtes de l’éternité, et parvenaient à contempler la lumière primitive. Julie, sans le savoir, approche de sa fin, et les omhres du tombeau, qui commencent à s’entr’ouvrir pour elle, laissent éclater à ses yeux un rayon de l’excellence divine. La voix de cette femme mourante est douce et triste; ce sont les derniers bruits du vent qui va quitter la foret, les flerniers murmures d’une mer qui déserte ses lâvages.

J^a voix d’Héloïse a plus de force. Femme d’Abailard, elle vit pour Dieu; ses malheurs ont été aussi imprévus que terribles : précipitée du monde au désert, elle cet entrée soudaine et avec tous ses feux dans les glaces monastiques. La religion et l’amour exercent à la fois leur empire sur son cœur : c’est la nature rebelle saisie toute vivante par la grâce et qui se débat dans les embrassements du ciel.

Donnez Racine pour interprète à Héloïse, et le tableau de ses souflrances va mille fois eftacer celui des malheurs de la reine de Carthage par l’etfet tragique, le lieu de la scène, et je ne sais quoi de formidable que le christianisme imprime aux objets où il mêle sa grandeur.

Hélas 1 tels sont les lieux où, captive, eneliainée, Je traîne dans les pleurs ma vie infortunée. Cependant, Ahailard, dans cet afl'renx séjour, Mou cœur s’enivre encor du poison de l’amour.

HKI.ÔÏSH ET ABAILAIU). 3(j0

Je 11 y (lois nies vertus qu’à la funeste absence ;

Kl i ai niaudit cent fois ma pénilile innocence.

O funeste ascendant, ô joug impérieux !

(}uels sont donc mes devoirs, et qui suis-je eu ces lieux? Perfide! de quel nom veux-tu que l’on te nomme? loi, I épouse d un Dieu, tu brilles pour un homme ! Dieu cruel ! prends pitié du trouble où tu me vois;

A mes sens mutinés ose imposer tes lois.

Ke pourras -tu? grand Dieu! Mon désespoir, mes larmes, Contre un cher ennemi te demandent des armes;

Et cependant, livrée à de contraires vœux,

•le crains plus tes bienfaits que l’excès de mes feux.

Il était impossible que KAntiqiiité fournît une pareille scène, parce qu’elle n’avait pas une pareille religion. On aura beau prendre pour héroïne une vestale grecque ou romaine, jamais on n’établira ce combat entre la chair et l’esprit qui fait le merveilleux de la position d’Héloïse. Souvenez-vous que vous voyez ici réunies les plus fougueuses des passions et une religion menaçante qui n’entre jamais en traité avec nos pencliants.

Héloïse aime, Héloïse hrûle ; mais là s’élèvent des murs glacés ; là tout s’éteint sous des murs insensibles; là des flammes éternelles ou des récompenses sans fin attendent sa chute ou son triomphe. Il n’y a point d’accommodement à espérer ; la créature et le Créateur ne peuvent hahitei ensemble dans la meme âme. Didon ne perd qu’un amant ingrat; oh! qu’Héloïse est travaillée d’un autre soin ! 11 faut qu’elle choisisse entre Dieu et un amant fidèle dont elle a causé les malheurs. Et qu’elle ne croie pas pouvoir détourner secrètement au profit d’Ahailard la nioin-

IIKI.OÏSK KT AltVll.VUl).

dre partie de son cœur ; le Dieu de Sinai est un Dieu jaloux, un Dieu qui veut être aimé de préférence : il punit jusqu’à l’ombre d’une pensée, jusqu’au songe qui s’adresse à d’autres qu’à lui.

Nous nous permettrons de relever ici une erreur de Colardeau, parce qu’elle tient à l’esprit de sou siècle, et qu’elle peut jeter quelque lumière sur le sujet que nous traitons. Sou épître d’Héloïse a une teinte philosophique qui u’cst point dans l’original de Pope. Après le morceau c[ue nous avons cité, ou lit ces vers :

('hères sœurs, île mes fers compagnes imiocenles,

Sons ces ])orl'u|nes saints colomites gémissantes,

Vous qui ne connaissez que ces faibles vertus Que la religion donne.. .. et que je u ai plus;

Vous, ([ui dans les langueurs (l’'un esprit monastique Ignorez de ramour l’empire tyrannique ;

Vous entin, ([ui n'ayant ipie Dieu seul pour amant,

Aimez \>i\v habitude, et non par sentiment ;

(>ie vos cœurs sont heureux, puisqu’ils sont insensibles!

Tous vos jours sont sereins, toutes vos nuits paisibles :

Le cri des passions n’en trouble point le cours :

Ah! qu’lléloïse envie et vos nuits et vos jours !

Ces vers, fpii d’ailletirs ue mauqucut pas d’ahaudou et de mollesse, ue sont point de l’auteur anglais. Ou eu découvre quelque tract* dans ce passage, qttt* nous tradtiisous mot à mot :

(, Heureuse la vierge sans tache qui oublie le monde

et que le monde oublie! L’éternelle joie de sou âme est de sentir que toutes ses prières sont exaucées, tous ses vœux résignés. Le travail et le repos partagent également ses jours ; sou sommeil facile cède sans effort aux pleurs et atix veilles; ses désirs sont réglés; ses goûts toujotirs les

lIliK.OISK Kl ABAILAUI).

"■.‘mes; die s'enchante par ses lar.nes, el ses sonpirs so.tl pour le ciel. La grâce répand autour d’elle ses rayons les plus sereins; des anges lui soufflent tout bas les plus beaux songes. Pour elle l’Epoux prépare l’anneau nuptial ; pour elle de blanches vestales entonnent des chants d bynienee; c’est pour elle que fleurit la rosed’Éden, qui 00 se fane jamais, et que les séraphins répandent les parfums de leurs ailes. Elle meurt enfin aux sons des larpes celestes, et s’évanouit dans les visions d’un jour eternel. »

iNous sommes encore à comprendre comment un poète a pu se tronqier au point de substituer à cette de.scription un lieu commun sur les langueurs monastiques.

Qui ne sent combien elle est belle et dramatique, cette opposition que Pope a voulu faire entre les chagrins et l’amour d’Héloïse, et le calme et la chasteté de la vie religieuse? Qui ne sent combien cette transition repose agréablement l’âme agitée par les passions, et quel nouveau prix elle donne ensuite aux mouvements renaissants de ces memes passions? Si la philosophie est bonne à quelque chose, ce n’est pas sûrement à un tahleaii des troubles du cœur, puisqu’elle est directement inventée pour les apaiser. Héloïse, philosophant sur les faibles vertus de la religion, ne parle ni comme la vérité, ni comme son siècle, ni comme la femme, ni comme l’amour : on ne voit quoie poete, et, ce qui est pis encore, l’âge des sophistes et de la déclamation.

(.est ainsi que l’esprit irréligieux détruit la vérité el gâte les mouvements de la nature. Pope, qui touchait à de meilleurs temps, n’est point tombé dans la faute de (]olardeau. Il conservait la bonne tradition du siècle de Louis Xn ,dont le siècle de la reine Anne ne fut qu’une espèce

llKLOÏSli El AB.VILAItl).

(le pioloiigenieiit ou de reflet. Hevenons aux idées religieuses, si nous attachons quelque prix aux œuvres du génie : la religion est la vraie philosophie des beaux-arts, parce qu'elle ne sépare point, comme la sagesse humaine, la poésie de la morale, et la tendresse de la vertu.

Chateaubriand, Génie du Christianisme, lie partie, lirre iii, chapitre v.

nilVIUliKS INÉDITS D’ARÉDÂHI)

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