D’HÉLOÏSE A ABAILARD
A son maître et plutôt A son père ; à son épotix et plutôt A son frère ; sa serrante et plutôt sa fille ; son épouse et plutôt sa sœur.
La lettre que vous avez envoyée dernièrement à l’un de vos amis pour le consoler , cher bien-aimé , est venue par hasard jusqu’à moi. L'n regard jeté sur les premiers raractères m'a suffi pour reconnaître aussitôt qu’elle était de vous, et j’ai mis d’autant plus d’ardeur à la lire que je chéris davantage la main qui l’a écrite. Je voulais au moins retrouver dans ses paroles quelque image de celui que j’ai pqrdu. Hélas ! presque tous les détails de cette lettre étaient pleins de fiel et d’absinthe, car ils ne contenaient autre chose que le récit douloureux de notre conversion, et de vos croix continuelles, ô mon unique bien !
Vous n’avez que trop rempli la promesse que vous fai-
104 I.F.TTRE D IIÊI.OÏSF.
siez à cet ami au rommenceincnt de votre lettre, et il a dû se convaincre que ses peines n’étaient rien, ou qu’elles étaient peu de chose en comparaison des vôtres. Vous avez d’abord exposé les persécutions dirigées contre vous par vos maîtres et l’indigne trahison où votre corps a succombé ; puis, arrivant à vos condisciples, Albérie de Reims et Lotulfc de Lombardie, vous avez retracé leur jalousie exécrable et leur excessif acharnement.
Vous n’avez oublié ni leurs suggestions ennemies, ni le bûcher qui dévora votre glorieux ouvrage de théologie, ni cette espèce de prison dont ils fermèrent sur vous les portes. Viennent ensuite les menées de votre ablié et de vos perfides frères, et la bouche calomnieuse de ces deux faux apôtres, déchaînée pour votre ruine par vos envieux, et la rumeur au loin suscitée par le nom de Paraclet donne, contre l’usage, à votre oratoire. Enfin les intolérables et incessantes vexations dont vous ôtes accablé par ce cruel déprédateur et par ces détestables moines que vous appelez encore vos fils sont les derniers traits qui complètent ce triste tableau.
Personne, je pense, ne pourrait lire ou entendre sans pleurer une histoire aussi touchant» 1 . Trop fidèles souvenirs qui ont renouvelé toutes mes douleurs ! Vos périls, que vous représentez toujours croissants, n’ont fait que les augmenter. Nous sommes toutes réduites à désespérer de votre vie, et chaque jour nos cœurs inquiets et nos poitrines palpitantes attendent pour dernière nouvelle le bruit de votre mort.
Au nom du Christ, qui semble encore vous protéger pour son service, et dont nous sommes les bien petites servantes en même temps que les vôtres, ah ! nous vous en conjurons, daignez nous écrire fréquemment. I)ites-nous au sein de quels naufrages vous êtes encore ballotté, nous
avons besoin de le savoir. Il ite vous reste que nous seules dans le monde ; laissez-nous noire part dans vos douleurs et dans vos joies. Les cœurs blessés trouvent quelques consolations dans la pitié qu’ils inspirent ; un fardeau soutenu par plusieurs est porté plus facilement et parait plus léger. Si cette tempête vient à se calmer un peu, hâtez, hâtez vos lettres, nous ne saurions être trop tôt rassurées. Quel qu'en soit le contenu, elles ne peuvent manquer de nous faire du bien, car elles nous prouveront du moins que vous conservez notre souvenir.
Qu’il est doux de recevoir une lettre d’un ami absent! Sénèque nous l’enseigne par son propre exemple lorsqu’il écrit à Lucilius : « Vous m’écrivez souvent, et je vous en remercie; car vous vous montrez à moi de la seule manière qui vous est possible. Je ne reçois jamais une de vos lettres que nous ne soyons aussitôt ensemble. » Si les portraits de nos amis absents abusent doucement nos regards, et charment les regrets de l'absence par un vain fantôme de consolation, quelle joie plus vive ne devons-nous pas ressentir en recevant les lettres qui nous apportent l’empreinte véritable de l’ami absent !
Grâce au ciel, ce moyen vous reste encore de nous rendre votre présence ; l’envie ne vous le défend point, aucune difficulté ne s’y oppose ; que les délais, je vous en supplie, ne viennent point de votre négligence.
Vous avez rérit à votre ami une longue consolation, en vue de ses malheurs, il est vrai, mais touchant les vôtres. En les rappelant avec exactitude pour le consoler, vous avez grandement ajouté à notre désolation ; en voulant adoucir ses blessures, vous avez ouvert de nouvelles plaies dans notre douleur, et vous avez élargi les anciennes. Guérissez, de grâce, les maux que vous avez faits, puisque vous versez le baume sur ceux que d’autres ont causés.
LETTRE d’UÉLOÏSE
Voire avez apaisé les chagrins d’un ami, d’un compagnon, et vous avez acquitté la dette de l’amitié et d’une intime liaison ; mais votre obligation envers nous est encore plus sacrée : car ce n’est pas de l'amitié que nous avons pour vous, c’est de l’adoration et du culte ; nous ne sommes pas vos compagnes, mais vos filles, et s’il est un nom plus doux et plus saint, c’est celui-là qui nous convient.
Quant à l’importance de la dette qui vous oblige envers nous, faut-il l’appuyer de preuves et de témoignages comme une chose douteuse T Quand tout le monde se tairait, les faits parlent liant. Après Dieu, vous êtes le seul fondateur de cette retraite, le seul architecte de cet oratoire, le seul créateur de cette, congrégation. Vous n’avez point bâti sur un fondement étranger : tout ce qui est ici est votre ouvrage. Cette solitude, fréquentée seulement des liéles féroces et des voleurs, n’avait jamais connu d’iiubilation humaine, jamais possédé une seule maison. Sur des tanières même de bêtes féroces, sur des repaires de brigands, là où le nom du Seigneur n’avait jamais retenti, vous avez élevé un divin tabernacle, et vous avez dédié un temple au Saint-Esprit. Pour cette œuvre, vous n’avez rien emprunté aux richesses des rois ni des princes, lorsque vous pouviez tout demander et tout obtenir, afin que rien de ce qui se ferait ne pùt être attribué qu’à vous seul. Les clercs ou les écoliers, venant en foule ('•coûter vos enseignements, vous fournissaient toutes les choses nécessaires ; et ceux qui vivaient des bénéfices de l’église, accoutumés plutôt à recevoir qu’à faire des offrandes, eeux qui jusqu’alors n’avaient eu des mains rpie pour prendre, et non pour donner, devenaient prodigues et importuns dans leurs libéralités.
Celte nouvelle plantation dans le champ du Seigneur est donc véritablement votre propriété. Elle est remplie de
A AUAILAR».
jeunes plantes qui demandent à être arrosées pour profiter. Cette plantation est assez faible par la nature même du sexe féminin; elle est débile, quand bien même elle ne serait pus nouvelle. Aussi exige-t-elle une culture plus attentive et plus assidue, selon la parole de l’Apêtro : « J'ai planté, A polio a arrosé, mais Dieu a donné l’accroissement. » L’Apôtre, par la doctrine de sa prédication, avait fondé* et planté dans la foi les Corinthiens, auxquels il écrivait. Apollo , le disciple de cet apôtre, les avait arrosés par ses saintes exhortations; puis la grâce divine accorda le développement a lours vertus. Inutilement vous cultivez par vos avis et vos exhortations saintes une vigne étrangère que vous n’avez point plantée et qui pour vous se change en amertume. Réfléchissez à ce que vous devez à votre vigne, vous qui prodiguez vos soins à celle d’autrui. Vous enseignez et vous exhortez des rebelles, vous semez devant des pourceaux les perles de votre divine éloquence. Vous vous épuisez, inutile dévouement ! pour des âmes obstinées : considérez ce que vous devez à notre docilité. Vous qui prodiguez tant à des ennemis, rappelez-vous ce que vous devez à vos filles. Et, sans parler de mes sœurs, je / réclame votre dette envers moi ; peut-être mettrez-vous plus d’ardeur à payer à la fois toutes ces femmes qui se sont données à Dieu, dans la personne de celle qui ne s’est 1 donnéemijà vous. v
~~ücs traités nombreux et étendus que les saints Pères ont composés avec tant de zèle pour instruire, pour encourager, ou même pour consoler les religieuses, vos excellentes lumières les connaissent mieux que notre faiblesse. Et ce n’est pas sans un étonnement pénible que j’ai remarqué votre long oubli pour les commencements si tendres de notre conversion. O mon maître, rien n’a pu vous émouvoir en notre faveur, ni la charité chrétienne, ni votre amour
LETTRE D IIÉLOÏSE
pour nom, ni les exemples des saints Pères. Vous m’avez abandonnée dans ma foi chancelante et dans le triste accablement de mon cœur. Votre voix n’a point réjoui mon oreille, vos lettres n’ont point consolé ma solitude.
Vous devez connaître pourtant toute la sainteté des devoirs que votre engagement vous impose. Le sacrement du mariage ne nous a-t-il pas unis l'un à l’autre? Et quels droits me manque-t-il à votre affection, s’il est vrai qu’à la face du ciel et de la terre j’ai toujours brûlé pour vous d’un amour sans liornes?
Cher, cher, vous le savez et personne ne l’ignore, en vous perdant j’ai tout perdu : le crime infAmc qui vous a ravi à ma tendresse m’a aussi enlevée à moi-méme; mais, en songeant à vous, la grandeur de ma perte s'efface encore dans l’incomparable douleur que je ressens de vous avoir ainsi perdu. Plus nu-s peines sont poignantes, plus elles réclament une consolation efficace. El ce n’est point d’une autre personne, c’est de vous que je l'attends, afin que de la source de mes chagrins déroule aussi le bienfait de la guérison. Vous seul pouvez m'attrister, seul me rendre joyeuse ou endormir mes souffrances. Vous y êtes seul obligé, car j’ai comblé, je puis le dire, la mesure de vos volontés, et, plutôt que de les contrarier en quoi que ce fût, j’ai eu le courage d me perdre moi-même pour vous obéir. J'ai encore été plus loin ; et, par un merveilleux etl'ort, mon amour s’est égaré dans son délire au point de sacrifier, sans nulle espérance de retour, le seul objet de ses vœux ardents. Sur votre ordre, en effet, j’ai pris avec un autre cœur un autre habit, pour vous montrer, par ce sacrifice éclatant, que vous étiez l’unique maître de mon corps aussi bien que de mon cœur.
Jamais, Dieu le sait, je n’ai cherché autre chose en vous que vous-même. C’est vous, vous seul , non vos biens que
j'aimais. Je n'ai point consulté les droits du mariage, ni le douaire, ni mes plaisirs ou mes volontés; c’est les vôtres , vous le savez bien, que je me suis étudiée à satisfaire.
Quoique le nom d’épouse soit jugé plus saint et plus fort, un autre aurait toujours été plus doux à mon cœur, celui de votre maltresse ; et, le dirai-je sans vous choquer, celui de votre concubine ou de votre fille de joie; espérant ’ que, plus je me ferais humble et petite, plus je m’élèverais en grâce et en faveur auprès de vous, et que, bornée à ce rôle, j’entraverais moins vos glorieuses destinées.
Je vous remercie de n’avoir point oublié tout-à-fait mes sentiments à cet égard dans la lettre adressée à votre ami pour sa consolation. Vous n’avez pas dédaigné d’y rappeler quelques-uns des motifs par lesquels je m'efforcais de vous détourner de ce fatal hyménée; mais vous avez passé sous silence presque toutes les raisons qui me faisaient préférer l’amour au mariage, la liberté à des liens indissolubles. Je prends Dieu à témoin que si Auguste, maître suprême de l’univers, m’avait offert l’insigne honneur de son alliance, en mettant jKiur toujours à mes pieds l’empire du monde, j’aurais accepté avec plus de joie et d'orgueil le nom de votre courtisane que le titre d’impératrice. Car ni les richesses ni la puissance ne constituent la supériorité d’un, homme : là, c'est l'effet de la fortune, ici du mérite.
La femme qui épouse plus volontiers un riche qu’un pauvre, et qui cherche dans un mari son rang plutôt que lui-même, que cette femme le sache bien, elle est à vendre. Assurément celle que la pente d'un pareil calcul conduit au mariage peut prétendre au prix du marché, non pas à une tendre reconnaissance, car il est bien certain qu’elle suit la fortune, et non la personne de son mari , et qu’elle regrette encore de 11e pouvoir se prostituer à un plus riche acheteur. Xous trouvons la preuve la plus claire de cette
LETinK IÙ1ÊI.OÏSF.
vérité dans les paroles d’Aspasie, telles que les rapporte Eschine, disciple de Socrate. Cette femme philosophe, voulant réeoneilier Xénophon et son épouse, fit d’abord valoir l’observation précédente, et la termina par le raisonnement que voici : « Dès l’instant que vous avez réalisé en vous cette question, qu’il n’y ait point sur la terre d’homme meilleur ni de femme plus aimable, sachez donc reconnaître et goûter sans trouble ce bonheur qui vous est communément départi d’étre , vous , le mari de la meilleure femme, vous, la femme du meilleur mari. »
Certes, voilà une morale qui est plutôt sainte que philosophique. Ce n’est plus la philosophie qui parle, c’est la Sagesse elle-même. Respectable erreur , heureuse tromperie dans les époux , quand une parfaite sympathie protège contre toute violation les devoirs du mariage, moins par la continence des corps que par la pudeur attentive des âmes.
Mais ce que l’erreur persuade aux autres femmes, la vérité la plus manifeste me l’avait démontré. Ces qualités, que les yeux d'une épouse peuvent seuls découvrir dans son mari, éclataient en vous d’une manière si victorieuse qu’elle ne laissait rien à faire à mon imagination ; je vous voyais avec les yeux du monde entier. De sorte que mon amour était d’autant plus véritable, qu’il était loin de reposer sur l'erreur. Quels rois, quels philosophes pouvaient égaler votre renommée? Quelle contrée , quelle cité , quel village ne vous appelait de ses vœux impatients? Paraissiez-vous en public? chacun se précipitait pour vous apercevoir, et, le col tendu, vous suivait au départ de ses yeux avides. Quelle épouse, quelle vierge ne brûlait pour vous en votre absence et ne s’embrasait à votre vue? Quelle reine OU quelle princesse n’a point envié mes joies ou mon lit?
Vous possédiez surtout deux talents qui devaient vous conquérir toutes les femmes : je veux dire ceux du poète
A ABAII.ARI».
et du musirien. Je ne crois pas que ces agréments se soient jamais rencontrés dans un autre philosophe h un degré semblable. C’est ainsi que, pour vous délasser de vos travaux philosophiques, vous avez composé, comme en vous jouant, une foule de vers et d'» chants amoureux , dont les pensées poétiques et les grîlces musicales trouvèrent partout des échos. Votre nom volait de ltonchc en 1 touche, et vos vers restaient gravés dans la mémoire des plus ignorants par la douceur de vos mélodies. Aussi combien le coeur des femmes a soupiré pour vous! Mais, comme la plus grande partie de ces vers chantaient nos amours, mon nom ne tarda pas à devenir célèbre, et la jalousie des femmes fut enflammée.
Quels avantages de l’esprit ou du corps n'embellissaient à l’envi votre jeunesse? Quelle femme, jalouse alors de mon bonheur, aujourd’hui que je suis privée de tant de délices, ne se laisserait point arracher quelque pitié pour mon infortune? Qui donc, homme ou femme, pourrait me refuser sa compassion? La haine elle-même s’attendrirait sur mon sort.
Que jouais. ai coûté citer ! et pourtant je suis bien innocente, vous le savez. Le crime n’est pas dans le fait, mais dans l’intention. La justice ne pèse pas l’événement , mais la pensée qui l’a dirigé. Vous avez seul éprouvé mes sentiments, vous pouvez seul les juger. Je remets tout en votre balance, j’abandonne tout à votre témoignage.
Dites-moi seulement, si vous le pouvez, pourquoi, depuis notre entrée en religion, que vous avez résolue sans me consulter , vous m’avez tellement négligée , tellement oubliée, qu’il ne m’a été donné d’obtenir ni votre présence pour retremper mon courage, ni même uni- lettre pour me faire supporter votre éloignement. Dites-le, je vous prie, si vous le pouvez, ou bien je dirai, moi, ce que je pense et
LETTRE lÙIELOÏSE
que lotit le monde soupçonne. C'est la concupiscence plutôt que la tendresse qui vous a mis dans mes bras; c’est l’ardeur du sang plutôt que l'amour. Vos désirs une fois éteints, tous ces empressements passionnés ont disparu.
Ce que j’exprime ici, cher bien-aiiné, n’est pas tant ma conjecture que celle de tous, une crainte personnelle qu’une opinion répandue, un sentiment particulier qu'une pensée générale. Plût à Dieu que je fusse seule de cet avis, et que votre amour trouvftt quelques défenseurs dont la voix affaisserait un peu le gonflement de ma douleur ! Plût à Dieu que je pusse imaginer des raisons jtoiu vous excuser et me persuader que mon souvenir vous est encore nécessaire !
Observez, je vous en conjure, ce que je vous demande. C’est si peu de chose , et qui vous coûtera si peu ! Puisque votre présence m'est dérobée, les paroles peuvent exprimer des vœux; qu'elles me rendent du moins la douceur de votre image. Les mots ne vous manquent pas, et comment vous trouverai-je libéral dans les choses s’il faut que j’accuse votre avarice dans les mots? Jusqu'à présent j’avais cru mériter beaucoup de votre part, ayant tout fait pour vous, et maintenant encore ne persévérant que pour vous dans ma soumission. Ce n’est pas la dévotion, au moins, c’est un otdre tle votre bouche qui a jeté ma jeunesse en proie aux rigueurs claustrales. C’est donc en vain que je me suis sacrifiée si vous ne m’en tenez aucun compte? Dieu m’en récompensera-t-il ? Non, sans doute, puisqu’il est clair que je n’ai rien fait pour l'amour de lui.
Lorsque; vous êtes allé à Dieu, je vous ai suivi, que disje? je vous ai précédé. Comme préoccupé du souvenir de la femme de Lotit, qui regarda derrière elle, vous m’avez ensevelie la première dans l’habit et dans les vœux sacrés; vous avez consommé mon esclavage avant le vôtre. Cette défiance, la seule que vous m’ayez jamais témoignée, me
A ABAU.ARO.
pénétra, je l’avoue, de douleur et de honte. Moi qui sans hésiter, Dieu le sait, vous aurais suivi ou précédé jusque dans les gouffres ardents de la terre, si tel eût été votre bon » plaisir ! Car mon cœur n’était pas avec moi, mais avec vous.
Et aujourd’hui, plus que jamais, s’il n’est point avec vous, il n’est nulle part, puisqu’il ne peut exister sans vous. Faites donc qu’il soit bien avec vous, je vous en supplie, et il sera bien avec vous si vous consentez à le plaindre, si vous lui rendez faveur pour faveur, peu pour beaucoup, des mots pour des choses. Plût à Dieu, mon bienaimé, que votre tendresse fût moins confiante ! avec un peu moins d’assurance vous auriez plus de sollicitude pour moi. Pour vous avoir donné trop de sécurité, j’ai encouru votre négligence; rappelez-vous, de grâce, ce que j’ai fait, et songez à ce que vous me devez.
Aux heures enchantées de nos transports amoureux , on a pu douter si je suivais l’impulsion de mon cœur ou l’instinct du plaisir. Maintenant la fin explique le début.
J’ai frappé mes sens d’interdit pour obéir à votre volonté. Toute mon ambition a été de devenir ainsi et par-dessus tout votre propriété. Quelle est donc votre injustice si, à mesure que les sacrifices augmentent, la reconnaissance diminue et s’efface même entièrement, surtout lorsqu’on vous demande une chose si facile? Hélas ! est-ce donc trop?
Par ce Dieu même auquel vous vous êtes consacré, je vous conjure de me rendre votre présence de la manière qui vous est possible, c’est-à-dire par la vertu consolatrice de quelque lettre. Ainsi ranimée , je vaquerai du moins avec plus de ferveur au service divin. Autrefois, lorsque vous vouliez m’entraîner dqps les jouissances mondaines , vous me visitiez sans cesse par vos lettres; chaque jour vos charnu sons plaçaient dans toutes les bouches votre Héloïse ; toutes
114 LETTRE d'BÉLOÏSE A ABAILAR».
les places , toutes les maisons retentissaient de mon nom. Cette éloquence qui me provoquait jadis à de terrestres plaisirs, ne saurait-elle se donner aujourd’hui le saint emploi de me porter vers le ciel? Encore une fois, souvenezvous de vos devoirs , considérez ce que je demande; et je termine cette longue lettre par une courte fin :
J Adieu. Vous êtes tout pour moi.
LETTRE
A Hcloïac, sa bien-aimée sœur en Jésus— Christ , Abailard, son frère dans le même Jèsua-Chrisf.
Si, depuis que nous avons quitté le monde pour la religion, je ne vous ai pas encore fait entendre la voix qui exhorte et qui console, ne l’imputez point à ma négligence; la confiance altsolue que m’inspire votre sagesse en est la seule cause. Je n’ai pas cru qu'un pareil secours fût nécessaire h celle que le Seigneur a enrichie de tous les dons de la grâce, et qui par l’ascendant de sa parole et de son exemple est capable elle-même de ramener ceux qui s’égarent, de soutenir ceux qui chancellent, de réchauffer ceux qui s’attiédissent.
Dès longtemps vous avez l'habitude de remplir celte mission, puisqu’elle remonte à l’époque où vous n’étiez encore que prieure, obéissant â une abbesse. Si vous veillez maintenant sur vos filles avec b* même zèle que vous le faisiez
lie
LETTRE d’ABAILARD
autrefois sur vos sieurs, c’est assez pour que niés exhortations et mes préceptes me paraissent tout-à-fait superflus. Pourtant, si votre humilité n’en juge pas de même, et que dans les choses qui ont rapport à Dieu vous vouliez être dirigée par mes instructions, dites-moi sur quel sujet je dois vous écrire, afin que je vous éclaire selon que Dieu m’en donnera le pouvoir.
Je remercie le Ciel qui éveille dans vos cœurs une touchante inquiétude sur la permanence et la gravité de mes périls, et vous fait participer à mon affliction. Par le suffrage de vos prières j’obtiendrai sans doute que la divine compassion me protège et renverse bientôt Satan sous nos pieds. C’est particulièrement dans cette espérance que je m’empresse de vous envoyer le psautier que vous m’avez instamment demandé, sœur bien chère autrefois dans le siècle, à cette heure plus chère mille fois en Jésus-Christ. En ce nom divin, pour nos grandes et nombreuses transgressions, et pour les périls que chaque jour suspend sur ma tète, immolez au Seigneur un perpétuel sacrifice de prières.
Quant à la faveur que Dieu et ses saints accordent aux prières des fidèles , et surtout des femmes pour ceux qui leur sont chers , et des épouses pour leurs maris, nous en rencontrons fréquemment les témoignages et lesexemples. Convaincu de leur efficacité, l’Apôtre nous avertit de prier sans cesse. Nous lisons que le Seigneur dit à Moïse : « Laisse-moi, que ma fureur se courrouce. » Et à Jérémie : « Ne me prie pas pour ce peuple, et ne t’oppose point à moi. » Par ces paroles , Dieu lui-mémé montre clairement que les prières des saints mettent pour ainsi dire à sa colère un frein qui la dompte et l’empéchc d’égaler le châtiment à l’iniquité. La justice le conduit naturellement à la vengeance ; mais les supplications des fidèles le fléchissent à
A HÉLOÏSE
l’égard du pécheur et le retiennent malgré lui par une espèce de violence. Il sera dit en effet à celui qui prie ou qui priera : « Laisse-moi, et ne t’oppose point h ma volonté. » Le Seigneur ordonne de ne pas prier pour les impies. Malgré cette défense, le juste prie, et il obtient de Dieu ce qu’il demande, et il change la sentence du juge irrité; car on ajoute à propos de Moïse : « Et le Seigneur fut apaisé' sur la vengeance qu’il voulait tirer de son peuple. »
Il est écrit touchant les œuvres de Dieu : « Il a dit, et elles furent. » Mais ici on rapporte qu’il dit que son peuple avait mérité raffliction ; et pourtant, arrêté parla vertu de la prière, il n’accomplit point ce qu’il avait dit. Voyez donc quelle est la puissance de la prière, si nous prions dans le sens qui nous est ordonné, puisque le prophète ne laissa pas d’obtenir eu priant ce que Dieu lui avait défendu de demander, et le détourna de ce qu’il avait prononcé. Un autre prophète lui dit encore : « Au jour de la colère, souvenez-vous, Seigneur, de votre miséricorde. »
Qu’ils écoutent, qu’ils s’instruisent, les princes de la terre qui poursuivent avec plus d’obstination que de justice les infractions faites à leurs décrets ; qui trembleraient d’être taxés de faiblesse s’ils se montraient miséricordieux, et de mensonge s’ils changeaient quelque chose à leurs édits, ou n’exécutaient point à la rigueur une loi imprudente, bien que les faits vinssent corriger sagement les paroles. On peut les comparer à Jephté, qui fit un vœu insensé, et le remplit plus follement encore en tuant sa fille unique.
Mais quiconque veut devenir un membre de l’Éternel dit avec le Psalmiste : « Je chanterai, Seigneur, votre miséricorde et votre justice. » — « La miséricorde, ainsi qu'il est écrit, fait monter le plateau de la justice. » — Il se souvient de cette menace de l’Écriture : « Justice sans
l.F.TTBF DABUtARD
miséricorde contre celui qui ne fait point miséricorde ! »
Songeant à ces paroles, le Psalmiste lui-méme se laissa vaincre aux supplications de l'épouse de .Nahal. Il avait juré i»ar le Carmel de détruire le mari de cette femme et toute sa maison ; mais le serment prononcé dans la justice ao perdit dans la miséricorde. David préféra donc la prière à la justice , et le crime du mari fut effacé par les supplications de l’épouse.
Que cet exemple, ma sœur, encourage votre tendresse, et soit pour elle un gage de sécurité. Si les prières de celte femme furent si puissantes auprès d’un homme, ne doutes plus de tout ce que les vôtres peuvent obtenir pour moi du Très-Haut. Dieu , qui est notre Père , aime saris doute ses fils plus tendrement que David n’aimait cette femme suppliante. Le roi d’Israël passait pour un homme pieux et miséricordieux ; mais Dieu est la piété et la miséricorde mêmes. Encore la femme qui suppliait David appartenaitelle au monde profane, et la sainteté d’une profession religieuse n on avait pas fait l'épouse do Dieu.
Que si votre intercession pouvait ne point suffire pour me délivrer, la sainte communauté de vierges et de veuves qui sont avec vous obtiendra ce qui ne serait point accordé à vos seules prières ; car la Vérité a dit à ses disciples : « Quand deux ou trois seront rassemblés en mon nom, je serai au milieu d eux. » El une autre fois : » Si deux de vous sont entièrement d’accord pour ce qu’ils demanderont, mon Père les exaucera, r Après ces paroles, qui pourrait méconnaître In puissance d’une prière réitérée, lorsqu’elle s’élève de toute une sainte congrégation jusqu’au Irène de Dieu '/ Si, comme l 'affirme l’Apôtre, « la prière assidue d’un seul juste a beaucoup de force, » que n’est-il point permis d’espérer de cette multitude d âmes pieuses confondues dans un même désir?
A HÉLOÏSE
Vous avez vu. très-ekère sœur, dans la trente-huitième Homélie de saint Grégoire, les effets merveilleux que la prière de quelques hommes produisit sur leur frère malgré sa résistance et son incrédulité. Son corps agonisant, sa malheureuse âme tourmentée de toutes les angoisses d’une mort prochaine, son désespoir profond, cet amer dégoîU de la vie avec lequel il exhortait ses frères â ne point prier, tous ces précieux détails n’ont point échappé à vos remarques studieuses. Puissent-ils vous engager, vous et vos Saintes sœurs, â marcher avec plus d’assurance dans les voies de la prière, afin que je vous sois conservé vivant par celui qui, selon le témoignage de saint Paul, accorda aux femmes de recouvrer même leurs morts par la résurrection !
Feuilleter l’ancien et le nouveau Testament ; vous trouverez que les grands miracles de résurrection furent montrés seulement ou de préférence à des femmes, et que c’est pour elles ou sur elles qu’ils furent accomplis. L’ancien Testament rapporte que deux morts furent ressuscités à la prière maternelle , l’un par Hélie , l’autre par son disciple Hélisée. L’Évangile ne cite que trois morts ressuscités par le Seigneur, et ces miracles, se rapportant tous trois â des femmes, confirment ainsi de la manière la plus solennelle cette parole de l’Apôtre : « Les femmes recouvrèrent leurs morts parla résurrection. »
En effet, aux portes de la ville de Naïm, compatissant â la douleur d’une pauvre veuve, il lui rendit son fils ressuscité. 11 ressuscita aussi Lazare, qu’il aimait, aux instantes supplications de ses sœurs Marthe et Marie ; il accorda la même grâce à la fille du chef de la synagogue, sur la demande du père; et cette fois encore « les femmes rec ouvrèrent leurs morts par la résurrection; » car celle-ci, étant ressuscitée, avait reconquis sur le trépas son propre
LETTHE D ABAIl AltD
corps, comme les autres le corps de leurs parents. Peu de personnes avaient réuni leurs prières; et pourtant ces résurrections leur furent accordées. Ah! que votre prière avec toutes les voix de votre piété obtiendra facilement la conservation de ma vie ! Veuves et vierges , vous vous êtes toutes immolées dans un sacrifice aimé du Seigneur. Tant d’abnégation et de pureté ne peuvent manquer de le trouver propice. Et la plupart peut-être de ceux qui furent rendus û la vie n’étaient pas des fidèles : on ne lit pas que la veuve de Nuïm , à qui le Seigneur ressuscita son fils sans quelle l’eût demandé, possédât la foi. Mais pour nous, outre que nous vivons dans la communion d’une foi entière, nous sommes encore unis par les mêmes vœux religieux.
Je veux laisser ici de côté votre congrégation monastique, dans laquelle un grand nombre de vierges et de veuves portent dévotement le joug du Seigneur; c’est vous seule que je viens implorer , vous, dont la sainteté est certainement très-puissante auprès de Dieu, vous, qui me devez peut-être votre secours la première, surtout dans les cruelles épreuves de l’adversité qui m’accable. Souvenezvous donc toujours dans vos prières de celui qui vous appartient spécialement, et veillez dans votre prière avec un ca*ur confiant, car elle sera l’accomplissement d’un saint devoir, et à ce litre elle sera d’autant mieux accueillie de celui qu’il faut prier. Ecoutez, je vous en conjure , de l’oreille du cœur, ce que vous avez souvent entendu de celle du corps. Il est écrit dans les Proverbes :
a La femme v igilante est une couronne pour son mari. a Et plus loin : « ('.elui qui a trouvé une bonne femme a trouvé un grand bien, et il a reçu du Seigneur une source de joie. » Et ailleurs : « Une maison et des richesses sont
A HÉLOÏSE. 121
données par les parents ; mais c’est le Soigneur lui-méme qui donne une femme prudente. »
Et dans l’Ecclésiastique :
« Heureux le mari d’une I tonne femme. »
Et quelques lignes après :
« La femme vertueuse est un excellent partage. »
Et d’après l’autorité apostolique :
« Le mari infidèle-est sanctifié par la femme fidèle.» ..... La grâce divine a permis que notre pays de France ait fait une heureuse expérience de cette vérité. La prière de Clotilde réussit mieux que les prédications des saints il convertir Clovis, son époux, à lu foi du Christ, et le royaume entier ne tarda pas à être subjugué par la loi divine, afin que l'exemple descendu des régions élevées de la royauté servit surtout à provoquer dans les rangs inférieurs de la nation une grande persévérance dans la prière. Celte persévérance nous est vivement recommandée par la parabole du Seigneur :
« Mais qu’il persévère à frapper en demandant du pain, et je vous le dis, si l’autre ne lui en donne point par motif d’amitié , il se lèvera néanmoins à cause de son importunité, et lui donucra tout le pain dont il aura besoin. »
C’est sans doute par cette importunité de la prière, si je puis ainsi parler, que Moïse amollit la sévérité de la justice divine et changea la terrible sentence.
Vous savez, très-chère et bien-aimée, quelle charité affectueuse votre couvent tout entier me témoignait naguère, lorsque j’étais présent. Pour terminer les heures canoniales, les soeurs avaient l’habitude d’offrir chaque jour une prière spéciale ])our moi au Seigneur. Après avoir récité à mon intention l’antienne et le répons, elles ajoutaient des prières et une collecte de la manière suivante :
l.ETTRE D'ABAILAni)
« Rerovs. — NV m’abandonner pas, ne vous retirez pas de moi, Seigneur.
« Vers. — Seigneur, soyez toujours prêt il me défendre.
« Orkmi s. — Préservez, mon Dieu, de tout danger, votre serviteur qui espère en vous. Seigneur, écoutez ma prière, et que mon cri parvienne jusqu’à vous.
« Prière. — Dieu, qui, par votre humble serviteur, avez daigné rassembler en votre nom vos humilies servantes, nous vous supplions de lui accorder et à nous aussi la grâce de persévérer dans votre volonté. Par Jésus Notre Seigneur, etc. »
Maintenant que je suis loin de vous, le secours de vos prières m’est plus indispensable que jamais, car le péril redouble et consterne mon Ame. Je vous en supplie donc et vous en conjure, je vous en conjure et vous en supplie, prouvez-moi, aujourd’hui surtout que je suis éloigné de votre présence, prouvez-moi que votre charité pour votre frère absent est sincère, en ajoutant à la fin de chacune des heures canoniales cette formule de prière :
« Réposs. — Ne m'abandonnez pas, Soigneur, qui êtes mon Père et le maître de ma vie, de peur que je ne tondie devant mes ennemis, et que le méchant ne se réjouisse de ma perte.
« Vers. — Prenez vos armes et votre bouclier, et levezvous jKHir ma défense, de peur que mon ennemi ne se réjouisse.
« Orf.jii's. — Préservez, mon Dieu, de tout danger, votre serviteur qui espère en vous. Envoyez-lui, Seigneur, votre secours du Saint des saints ; et de votre montagne de Sion protégez-le. Soyez |>our lui, Seigneur, une tour imprenable en présence de son ennemi. Seigneur , écoulez ma prière, et que mon cri parvienne jusqu’à vous.
« Prière. — Dieu, qui, par votre luimble serviteur.
A UÉLOÏSR.
avez daigné rassembler en votre nom vos humbles servantes, nous vous supplions de le protéger contre toute adversité, et de le rendre sain et sauf à vos servantes, u
Si le Seigneur me livre aux muins de mes persécuteurs, et que je tomlie sous leurs coups, ou si, loin de vous, quelque autre accident me fait toucher le terme où s’achemine toute chair, enseveli ou abandonné, que mon corps, je vous en supplie, soit transporté par vos soins dans votre cimetière. La vue de mon tombeau invitera, par un avertissement de chaque jour, nos filles et nos sœurs en Jésus- Christ à répandre plus souvent pour moi leurs prières devant le Seigneur. Je ne vois pas pour une Ame contrite et repentante de ses péchés un asile plus sùn et plus salutaire que le lieu particulièrement consacré au véritable Paraclet ou Consolateur, et décoré spécialement de son nom ; et je ne crois pas qu’il y ait pour une sépulture chrétienne un endroit plus convenable, parmi les fidèles, que les cloîtres paisibles des femmes consacrées au service de Dieu. Ce sont des femmes qui s’inquiétèrent de la sépulture du Sauveur, qui embaumèrent son corps de parfums précieux, qui précédèrent et suivirent sa terrestre dépouille, qui veillèrent avec zèle autour de son sépulcre, et déplorèrent avec larmes la mort de l’époux, ainsi qu’il est écrit : « Les femmes, assises près du tombeau, se lamentaient en pleurant le Seigneur. » Aussi furent-elles les premières consolées par l'apparition et les paroles de l’ange qui leur annonça la résurrection du Christ ; et elles méritèrent de goûter aussitôt après les joies de sa résurrection, de le voir deux fois lui-méme apparaître, et de le toucher de leurs propres mains.
Enfin ce que je vous demande par-dessus toutes choses, c’est de reporter sur le salut de mon Ame cette tendre inquiétude que les périls de mon corps vous ont inspirée.
LETTRE D’aBAILARD A HÉLOÏSE.
C’est ainsi que vous pourrez me témoigner, quand je serai mort, combien vous m’avez chéri pendant la vie, en m’accordant le secours spécial et particulier de vos prières.
Vivez, vous et vos sœurs, vivez et souvenez-vous de moi en Jésus-Christ.
LETTRE