‹ Abailard et HéloïseChapitre 52 sur 103 · I.ETThK D'aIIIILARD · texte numérisé non relu

I.ETThK D'aIIIILARD

sistez à l’accuser quand vous devriez lui rendre des artions de grflces. J'avais cru cette plaie depuis longtemps fermée, tant les preuves de la divine miséricorde envers nous sont éclatantes. Plus elle est dangereuse pour vous, cotte plaie qui ronge à la fois votre corps et votre Ante, plus elle excite ma pitié et mon chagrin. Si, comme vous le dites, vous . vous étudiez par-dessus tout à me pluire, ah! pour ne plus briser mon cœur, pour me plaire, Héloïse, pour me plaire souverainement, rejetez de votre cœur ce fiel qui le | dévore. Tant qu’il y restera, vous ne pouvez ni me plaire ni parvenir avec moi au séjour céleste. M'y laisserez-vous aller seul, vous qui consentiriez à me suivre dans les gouffres brûlants de la terre? Appelez la religion à votre secours, au moins pour n’èlre pas séparée de moi quand je vais A Dieu. Faut-il tant d’efforts pour marcher vers l’éternelle béatitude? Et ne trouvez-vous donc point de charme dans l'idée de nous acheminer ensemble, sans étro plus jamais désunis, vers les divines félicités qui nous sont promises ? Songez à ce que vous avez dit ; souvenez-vous de ce que vous avez écrit sur la bonté du Seigneur qui éclatait à mon égard jusque dans le cniel événement qui a déterminé notre conversion. Sachez du moins vous soumettre à sa volonté, en songeant combien elle m’est salutaire; elle ne l’est pas moins pour vous, si la violence de votre douleur vous permet d’en juger sainement. Ne vous plaignez pas d’être la cause d’un si grand bien : ne doutez [ws que Dieu ne vous ait prédestinée à en être la source. Ne pleurez donc pas sur mes souffrances, car il vous faudrait pleurer aussi sur celles des martyrs et sur la mort du Seigneur, qui a pourtant sauvé le monde. Seriez-vous donc moins touchée de mon état si je l avais mérité? non, sans doute, car alors il serait pour moi un sujet d'opprobre et un sujet de louange pour mes ennemis : pour eux, dans ce

— — Digiti jed by .Go.qgle

A HÉI.OÏIR.

ens, la justice et l'éloge ; pour moi la faute et le mépris. Personne ne les accuserait de cruauté ; personne aussi ne prendrait pitié de mol.

Cependant je veux adoucir encore d’une autre manière l'aigreur de vos ressentiments contre le ciel, en vous montrant la justice et l’utilité de ce qui nous est arrivé : je vous ferai voir que Dieu a eu plus de raison de nous punir depuis notre mariage que lorsque nous vivions en état de fornication. Vous savez comment après notre union, lorsque vous étiez au monastère d’Argenteuil avec les religieuses, j’allai vous voir un jour en secret , et ce que ma passion effrénée me fit exiger de vous dans le réfectoire même, faute d’un autre endroit pour la satisfaire. Vous savez, dis-je, que notre impudicité ne fut point arrêtée par le respect d’un lieu consacré à la Vierge. Eussions-nous été innocents d’ailleurs, cette seule profanation devait attirer sur nos têtes un châtiment plus terrible encore. Rappellerai -je nos anciennes souillures, la pudeur outrageusement violée, notre vie dissolue avant le mariage? l’indigne trahison dont je me suis rendu coupable envers votre oncle, moi son hôte et son commensal, en lui volant sa nièce? Qui pourrait dire que sa vengeance n’est pas juste, s’il la compare à mon injure? Croyez-vous que des souffrances d’un moment aient pu suffire à effacer de pareils crimes ? que de si grands péchés aient mérité en retour un si grand bienfait ? Quelle plaie peut expier aux yeux de la justice divine l’atteinte sacrilège portée à la majesté d’un lieu consacré à sa sainte Mère ? Assurément, si je ne me trompe, cette plaie si salutaire satisfait moins à la vengeance du Seigneur que la continuité des maux que j’éprouve aujourd’hui.

Vous savez aussi qu’à l’époque de votre grossesse, et lorsque je vous fis passer en Bretagne, vous vous êtes déguisée en nonne, et que par cette irrévérencieuse paro-

LETTRE l)’ABVll ARt>

die vous avez outragé l'institution sarrée à laquelle vous appartenez maintenant. Jugez dés lors avec quelle parfaite convenance la justice divine, ou plutôt la Grâce, vous a malgré vous attirée dans cet état religieux , dont vous n’avez pas craint de vous faire un jeu. Elle vous a imposé comme punition l'habit même que vous avez bravé , afin que la vérité soit le remède de votre mensonge et l’antidote de ses funestes conséquences.

Si à la justice divine vous voulez ajouter la considération de notre intérêt, vous avouerez que Dieu a tout fait pour notre bien, plutôt que pour notre châtiment. Voyez, chère Héloïse, voyez comme avec les filets puissants de sa miséricorde le Seigneur nous a retirés des profonds abîmes de cette mer |>érilleuse ! Ue quelle dévorante Charyhde il a délivré ses créatures en détresse , proie déjà engloutie par le gouffre, et luttant encore contre la main qui les sauve ! Une protection si déclarée ne doit-elle pas arracher à notre ûtue ce cri d’amiration et d'amour : « Le Seigneur s’inquiète de moi ! » Pensez et réfléchissez aux dangers qui nous environnaient de toutes parts, et d’oii le Seigneur nous a tirés. Racontez sans cesse, en y mêlant l'hymne de la reconnaissance, les grandes choses que le Seigneur a faites pour notre âme. Consolez par notre exemple les pécheurs qui désespèrent de sa bonté : faites voir tout ce qu’on peut attendre de la contrition et de la prière, à la vue des bienfaits prodigués à l’impénitence et à l'endurcissement. Observez la paternelle prévoyance du Seigneur à notre égard, et sa justice tempérée par la miséricorde ! En nous punissant, il nous régénère; il fait concourir les méchants eux-mêmes à notre bonheur futur, et sa sévérité apparente recouvre le pardon le plus touchant, puisqu’une seule blessure, que j’ai justement méritée , fait le salut de deux âmes. Comparez notre danger et notre merveilleuse déli-

Diqiti

dbTTSnrwfc-

vrance. Comparez la maladie et la guérison. Cherchez maintenant la cause de tant d’indulgence, et admirez Dieu dans sa pitié et dans son amour.

Vous savez à quel triste esclavage les exigences de mq passion immodérée nous avaient tous deux asservis, puisque ni la décence ni le respect pour Dieu dans les jours qui lui étaient consacrés , même celui de sa mort, ne pouvaient me retirer de cette ignominie dans laquelle j’aimais à me vautrer. Combien de fois, qaalgré vos refus, et vos scrupules, et vos remontrances, vous dont le sexe était plus faible, n’ai-je pas usé de menaces et de rigueurs pour forcer votre consentement! Rappelez-vous mes ardeurs insensées, mes fiénétiques transports! Aveuglé par les fureurs du désir, j’oubliais tout, et le ciel et mon âme, pour me ruer dans ces voluptés misérables, dont le nom seul fait naître la confusion. Quel moyen restait-il donc à la divine miséricorde pour empêcher ma ruine, sinon de m’interdire à tout jamais ces voluptés mêmes?

Dieu est juste! Dieu est plein de clémence! Il a permis la terrible trahison de votre oncle; mais c’était pour enrichir mon âme de divins accroissements qu’il a privé mon corps de cette partie qui était le domaine et l’empire du libertinage, et la source de ma concupiscence. Le membre qui a été puni est celui qui avait péché; il a expié par la douleur le crime de ses plaisirs. Par cette justice. Dieu m’a tiré de la boue immonde où j’étais si déplorablement plongé ; il a circoncis mon âme avec mon corps, et j’appartiens désormais à ses saints autels par un état de pureté qui n’a plus rien à craindre des abjectes contagions de la chair. Quelle clémence encore n’a-t-il point montrée en ne frappant en moi que le seul organe dont la privation ferait le salut de mon âme, sans défigurer mon corps, ni le rendre inhabile à l’exercice de ses facultés ! Et même n’ai-je

LETTRE D’AIMILARD

•pas été ainsi mieux préparé à l'accomplissement de tout ce qui est honnête, puisque le joug accablant de la concupiscence ne pèse plus sur moi 1 F,n retranchant de mon corps ces parties méprisables, qui sont appelées honteuses pour la honte qui s’attache à leurs fonctions, et qui ne peuvent supporter leur nom véritable, la Grâce divine ne m’en a point privé, elle m’en a purifié, elle n’a fait qu’éloigner de ma nouvelle robe d’innocence les impuretés et les vices.

Cette inaltérable tranquillité du corps, cette léthargie des sens, fut si vivement désirée de plusieurs sages, qu’ils allèrent jusqu’à attenter sur leur personne pour s’assurer à jamais contre le retour de ces grossiers appétits et contre ces sollicitations de la chair, dont saint Paul prie vainement le Seigneur de l’affranchir. Nous en trouvons un exemple dans Origène, ce grand philosophe des chrétiens, qui, pour éteindre l’incendie dans son foyer, n’a pas craint d’attenter sur lui-même, assignant dans sa pensée le rang des bienheureux «à ceux qui abdiquent leur virilité pour acquérir le royaume de Dieu, et persuadé qu’ils accomplissent véritablement le précepte du Seigneur qui nous engage à couper et à rejeter tous les membres qui seraient poitr nous un sujet de scandale. 11 prit à la lettre, et non dans le sens du mystère , ces paroles du prophète IsaTe , par lesquelles le Seigneur témoigne la préférence qu’il accorde aux eunuques sur les autres fidèles : « Les eunuques qui observeront mes jours de sabbat, et qui s’attacheront à ce qui me plaît , je leur donnerai une place dans ma maison et dans l’enceinte de mes murailles, et un nom qui sera meilleur pour eux que des fils et des filles. Je leur donnerai un nom éternel qui ne périra jamais. » Origène a cependant commis une grande faute en mutilant son corps pour en prévenir les révoltes et les faiblesses.

Plein de zèle, sans doute, mais d’un zèle mal éclairé, il a

A HÉLOÏSE

encouru l'inculpation d'iiomicide on portant le fer contre lui-même. Une suggestion du démon ou quelque erreur profonde a égaré sa main fanatique ; quant à moi, la pitié du Seigneur m’a déchargé d'une semblable responsabilité. Mu chair est vaincue, et ma main n’est pas coupable. Je mérite la mort, et Dieu me donue la vie. Il m’appelle, et je résiste; je persiste dans mon crime, et malgré moi il me traîne ou pardon. Et eepeudant je vois l'Apôtre qui prie, et qui n’est )>oint exaucé; qui insiste dans sa prière, et qui ne peut rien obtenir. Ah! véritablement le Soigneur s’inquiète de moi. J’irai donc et je publierai les grandes choses que le Seigneur a faites pour mou Ame.

Venez vous joindre à moi, soyez ma compagne inséparable dans l'action de grAcc , puisque vous avez partagé la faute et le pardon. Car le Seigneur n’a point oublié votre salut ; et, loin de vous oublier, il vous marquait déjà pour le eiel avec un divin présage, et dotait votre berceau d’une auréole de sa gloire, en vous appelant Héloïse, de son propre nom, qui est Élohim.

G’est, dis-je, un effet de sa clémence, d’avoir fait suffire un de nous au salut commun, quand le démon s’efforçait de consommer par un de nous notre perte commune. Peu de temps avant la catastrophe , l’indissoluble loi du sacrement nuptial nous avait enchaînés l'un à l’autre, et tandis que je ne songeais qu’à fixer pour toujours auprès de moi celle qui avait rempli mon cœur d’un amour inexprimable, Dieu préparait déjà la circonstance qui devait ramener nos pensées vers le ciel.

En effet, si nous n’eussions pas été mariés, ma retraite du monde, ou les conseils de vos i>arents, ou l’attrait des voluptés vous auraient retenue dans le siècle. Voyez donc combien le Seigneur s’est inquiété de nous, comme s’il nous avait réservés à quelque grand et magnifique usage,

Page 1