‹ Abécédaire, ou, Rudiment d'archéologie (architecture religieuse)Chapitre 38 sur 182 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Qu advint-il dans l’histoire de l’art après le Xe. siècle ?

Une ère nouvelle commença pour les arts en même temps que le XIe. siècle.

L’apathie et le découragement clans lesquels l’attente de la fin du monde avait tenu les esprits pendant le Xe. siècle, se dissipèrent bientôt pour faire place à une activité prodigieuse qui imprima une impulsion toute nouvelle aux arts et à la littérature.

L’architecture surtout prit un caractère qu’elle n’avait point eu auparavant : en Allemagne, en Italie et dans toutes les parties de la France, on vit s’élever des églises remarquables par leur nouveau style et leurs belles proportions.

Les faits sont clairs; partout un changement notable, un progrès marqué se manifestaient dans l’art de bâtir au XIe. siècle, et notre division entre les deux genres d’architecture romane ne pouvait être mieux placée qu’à la fin du Xe. siècle.

L’architecture offrait-elle, duraiit la période romane secondaire , des caractères absolument identiques dans les diverses régions de la France ?

Les monuments normands du XIe. et du XIIe. siècles, comparés à ceux du Poitou , ces derniers comparés à ceux de la Bourgogne et de l’Auvergne , offrent tous des types généraux uniformes, les mêmes principes de construction, mais avec des différences dans la manière dont les ornements sont traités ; ces différences consisteront dans la prédominance de telle ou telle sculpture , dans l’adoption de certaines formes, de certaines combinaisons habituelles dans une province, plus rares ou insolites dans d’autres ; en un mot, dans une multitude de détails qui ne frappent pas toujours au premier abord, mais qu’un œil exercé apprécie bientôt avec un peu d’attention.

Sans doute, il faut bien distinguer, dans ces différences, ce qui appartient à l’influence des matériaux de ce qui vient du goût et de l’habileté des sculpteurs. L’influence des matériaux a toujours été immense , et l’on conçoit qu’une pierre tendre , éclatant sous le moindre effort de l’outil , telle que la craie , n’a pas dû recevoir les mêmes scupltures que les pierres homogènes et d’une dureté moyenne,

comme celles que l’on possède dans le Calvados , dans le Berri et dans plusieurs autres contrées. Le calcaire grossier, lardé de coquilles, ne pouvait être travaillé de la même manière que la pierre dont je viens de parler ; enfin , le granité , si rebelle au ciseau , ne pouvait recevoir les mêmes moulures que les matériaux plus tendres. Ainsi, l’on conçoit que le même système d’ornementation , je dirai plus , que le même ornement sera quelquefois rendu tout différemment suivant la pierre que l’architecte aura mise en œuvre. Sur des matériaux à grain fin , d’une dureté moyenne, on a pu tracer des moulures dont les contours* et les détails offraient une pureté de trait que l’on ne pouvait obtenir sur la pierre à gros grain ; sur celle-ci , il fallait s’attacher moins à la pureté de trait qu’au relief et à l’effet général des moulures vues à distance. Ce peu de mots suffit pour exprimer ma pensée ; le fait est d’ailleurs tellement. palpable qu’il n’a pas besoin de démonstration.

Il faut donc , dans la géographie des styles architectoniques et dans l’appréciation des dissemblances que présentent, sous ce rapport, les diverses provinces de France, tenir, avant tout, compte de l’influence des matériaux sur le choix des moulures et sur la manière de les traiter. Mais, après avoir accordé à cette influence toute l’importance qu’elle a eue sur l’état de l’art , il faut aussi reconnaître des écoles diverses , des différences de goût et d’habileté, qui ne peuvent provenir d’aucune autre cause que des traditions d’école.

Enumérez les caractères principaux de /’ architecture religieuse , durant la période romane secondaire.

Je vais le faire en très-peu de mots, et renvoyer pour plus de détails ù mon Cours d’antiquités et à mon Histoire de f architecture. Il est bon de savoir, avant tout , que j’embrasserai d’un seul coup-d’œil les XIe. et XIIe. siècles, sauf ù indiquer ensuite ce qui distingue les productions de ces deux siècles ; on ne saurait effectivement les séparer , puisque les mêmes formes se sont présentées aux deux époques. Le XIIe. siècle nous offre des contours plus corrects , une ornementation beaucoup plus riche, une exécution infiniment supérieure; on peut dire que l’architecture romane n’est arrivée à la perfection que dans le XIIe. siècle.

Mais ce style si gracieux, dont les fleurs s’épanouissaient au XIIe. siècle , grandissait au XIe. ; l’arbre poussait alors les branches et les boutons qui devaient produire les fleurs. Ne séparons donc pas deux époques d’une même vie ; il est plus rationnel , plus philosophique de les étudier dans leurs rapports , sauf à bien apprécier les

phénomènes de leur développement , à suivre , au XIIe. siècle , le perfectionnement des éléments qui existaient dès le XIe. , l’introduction des innovations que le progrès , en toute chose , entraîne avec lui.

Les monuments du XIe. siècle offrent, d’ailleurs, des caractères qu’un œil exercé saisit facilement. Les moulures ont peu de relief comme celles des siècles précédents ; elles ont des formes1 moins correctes. Les chapiteaux sont souvent très-barbares, d’une raideur extraordinaire. Le spécimen qui suit montre un type de chapiteau assez commun dans la première moitié du XIe. siècle.

Je présente encore des chapiteaux et des bases (p. 84) tirés de la partie ancienne de l’église de La Couture, au Mans, et qui appartiennent au même type : on les croit de la fin du Xe. siècle (995); mais cinq ans seulement les séparent du XIe. siècle, et l’art n’a pu changer dans un si court espace de temps.

DE CAEMONT. ABECEDAIRE D ARCHÉOLOGIE

Page 1