CHAPITRE XII
Dans lequel le trésor du roi Loc est décrit aussi bien que possible.
Il y avait six ans jour pour jour qu’Abeille était chez les Nains. Le roi Loc l’appela dans son palais et il donna s devant elle l’ordre à son trésorier de déplacer une grosse pierre qui semblait scellée dans la muraille, mais qui, en réalité, n’y était que posée. Ils passèrent tous trois par l’ouverture que laissa la grosse pierre et se trouvèrent dans une fissure du roc où deux personnes ne pouvaient se 10 tenir de front. Le roi Loc s’avança le premier dans ce chemin obscùr et Abeille le suivit en tenant un pan du manteau royal. Ils marchèrent longtemps. Par intervalles, les parois du rocher se rapprochaient tellement que la jeune fille craignait d’y être prise, sans pouvoir ni avan- 15 cer ni reculer, et de mourir là. Et le manteau du roi Loc fuyait sans cesse devant elle par l’étroit et noir sentier. Enfin le roi Loc rencontra une porte de bronze qu’ü ouvrit et une grande clarté se fit;
— Petit roi Loc, s’écria Abeille, je ne savais pas encore 20 que la lumière fût une si belle chose.
Mais le roi Loc, la prenant par la main, l’introduisit dans la salle d’où venait la lumière et lui dit:
— Regarde!
Abeille, éblouie, ne vit rien d’abord, car cette salle im- 25
ANATOLE FRANCE
mense, portée sur de hautes colonnes de marbre, était, du sol au faîte, tout éclatante d’or.
Au fond, sur une estrade formée de gemmes étincelantes serties dans l’or et l’argent, et dont les degrés étaient cou- 5 verts d’un tapis merveilleusement brodé, s’élevait un trône d’ivoire et d’or avec un dais composé d’émaux translucides aux côtés duquel deux palmiers, âgés de trois mille ans, s’élançaient hors de deux vases gigantesques ciselés autrefois par le meilleur artiste des Nains. Le roi Loc monta 10 sur ce trône et fit tenir la jeune fille debout à sa droite.
— Abeille, lui dit-il, ceci est mon trésor; choisissez-y tout ce qu’il vous plaira.
Pendus aux colonnes, d’immenses boucliers d’or recevaient les rayons du soleil et les renvoyaient en gerbes is étincelantes; des épées, des lances s’entre-croisaient, ayant une flamme à leur pointe. Des tables qui régnaient autour des murailles étaient chargées de hanaps, de buires, d’aiguières, de calices, de ciboires, de patènes, de gobelets et de vidrecomes d’or, de cornes à boire en ivoire avec des 20 anneaux d’argent, de bouteilles énormes en cristal de roche, de plats d’or et d’argent ciselé, de coffrets, de reliquaires en forme d’église, de cassolettes, de miroirs, de candélabres et de torchères aussi admirables par le travail que par la matière, et de brûle-parfums représentant des 25 monstres. Et l’on distinguait sur une des tables un jeu d’échecs en pierre de lune.
— Choisissez, Abeille, répéta le roi Loc.
Mais, levant les yeux au-dessus de ces richesses, Abeille vit le ciel bleu par une ouverture du plafond, et, comme si 30 elle avait compris que la lumière du ciel donnait seule à ces choses tout leur éclat, elle dit seulement:
— Petit roi Loc, je voudrais remonter sur la terre.
ABEILLE
Alors le roi Loc fit un signe à son trésorier, qui, soulevant d’épaisses draperies, découvrit un coffre énorme, tout armé de lames de fer et de ferrures découpées. Ce coffre étant ouvert, il en sortit des rayons de mille nuances diverses et charmantes; chacun de ces rayons jaillissait s d’une pierre précieuse artistement taillée. Le roi Loc y trempa les mains et alors on vit rouler dans une confusion lumineuse l’améthyste violette et la pierre des vierges, l’émeraude aux trois natures; l’une d’un vert sombre, l’autre qu’on nomme miellée parce qu’elle est de la couleur lo du miel, la troisième d’un vert bleuâtre qu’on appelle béryl et qui donne de beaux rêves; la topaze orientale, le rubis, aussi beau que le sang des braves, le saphir d’un bleu sombre qu’on nomme saphir mâle et le saphir d’un bleu pâle qu’on nomme saphir femelle; le cymophane, l’hyacinthe, 15 l’euclase, la turquoise, l’opale dont les lueurs sont plus douces que l’aurore, l’aigue marine et le grenat syrien. Toutes ces pierres étaient de l’eau la plus limpide et du plus lumineux orient. Et de gros diamants jetaient, au milieu de ces feux colorés, d’éblouissantes étincelles blanches. 20
— Abeille, choisissez, dit le roi Loc.
Mais Abeille secoua la tête et dit:
— Petit roi Loc, à toutes ces pierres je préfère un seul
des rayons de soleil qui se brisent sur le toit d’ardoise du château des Clarides. 25
Alors le roi Loc fit ouvrir un second coffre qui ne contenait que des perles. Mais ces perles étaient rondes et pures; leurs reflets changeants prenaient toutes les teintes du ciel et de la mer, et leur éclat était si doux qu’il semblait exprimer une pensée d’amour. 30
— Prenez, dit le roi Loc.
Mais Abeille lui répondit:
ANATOLE FRANCE
— Petit roi Loc, ces perles me rappellent le regard de Georges de Blanchelande; j’aime ces perles, mais j’aime mieux les yeux de Georges.
En entendant ces mots, le roi Loc détourna la tête.
5 Pourtant il ouvrit un troisième coffre et montra à la jeune fille un cristal dans lequel une goutte d’eau était prisonnière depuis les premiers temps du monde; et, quand on agitait le cristal, on voyait cette goutte d’eau remuer. Il lui montra aussi des morceaux d’ambre jaune dans lesquels lo des insectes plus brillants que des pierreries étaient pris depuis des milliards d’années. On distinguait leurs pattes délicates et leurs fines antennes, et ils se seraient remis à voler si quelque puissance avait fait fondre comme de la glace leur prison parfumée.
1$ — Ce sont là de grandes curiosités naturelles; je vous
les donne. Abeille.
Mais Abeille répondit:
— Petit roi Loc, gardez l’ambre et le cristal, car je ne saurais rendre la liberté ni à la mouche ni à la goutte 20 d’eau.
Le roi Loc l’observa quelque temps et dit:
— Abeille, les plus beaux trésors seront bien placés entre vos mains. Vous les posséderez et ils ne vous posséderont pas. L ’avare est la proie de son or; ceux-là seuls 2s qui méprisent la richesse peuvent être riches sans danger: leur âme sera toujours plus grande que leur fortune.
Ayant parlé ainsi, il fit signe à son trésorier, qui présenta sur un coussin une couronne d’or à la jeune fille.
— Recevez ce joyau comme un signe de l’estime que 30 nous faisons de vous. Abeille, dit le roi Loc. On vous nommera désormais la princesse des Nains.
Et il mit lui-même la couronne sur le front d’Abeille.
ABEILLE