‹ Abeille et autres contes. With notes, direct-method exercises and vocabularyChapitre 17 sur 76 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Où il est dit comment Abeille revit sa mère et ne put l’embrasser.

Abeille, le front ceint d’une couronne, était plus songeuse encore et plus triste que quand ses cheveux coulaient en liberté sur ses épaules et qu’aux jours où elle allait en riant dans la forge des Nains tirer la barbe à ses bons amis Pic, Tad et Dig, dont la face colorée du reflet des flammes, 5 prenait à sa bienvenue un air de gaieté. Les bons Nains, qui naguère la faisaient danser sur leurs genoux en la nommant leur Abeille, s’inclinaient maintenant sur son passage et gardaient un silence respectueux. Elle regrettait de n’être plus une enfant, et elle souffrait d’être la princesse 10 des Nains.

Elle n’avait plus de plaisir à voir le roi Loc depuis quelle l’avait vu pleurer à cause d’elle. Mais elle l’aimait parce qu’il était bon et qu’il était malheureux.

Un jour (si l’on peut dire qu’il y a des jours dans l’em- 15 pire des Nains), elle prit le roi Loc par la main et l’attira sous cette fissure du roc qui laissait passer un rayon du soleil dans lequel dansait une poussière dorée.

— Petit roi Loc, lui dit-elle, je souffre. Vous êtes roi,

vous m’aimez et je souffre. 20

En entendant ces paroles de la jolie demoiselle, le roi Loc répondit:

— Je vous aime. Abeille des Clarides, princesse des Nains; et c’est pourquoi je vous ai gardée dans ce monde, afin de vous enseigner nos secrets, qui sont plus grands et 25 plus curieux que tout ce que vous pouviez apprendre sur la terre parmi les hommes, car les hommes sont moins habiles

et moins savants que les Nains.

ANATOLE PRANCE

— Oui, dit Abeille, mais ils sont plus semblables à moi que les Nains; c’est pourquoi je les aime mieux. Petit roi Loc, laissez-moi revoir ma mère, si vous ne voulez pas que je meure.

S Le roi Loc s’éloigna sans répondre.

Abeille, seule et désolée, contemplait le rayon de cette lumière dont la face de la terre est toute baignée et qui revêt de ses ondes resplendissantes tous les hommes vivants et jusqu’aux mendiants qui vont par les routes, lo Lentement ce rayon pâlit et changea sa clarté dorée en une lueur d’un bleu pâle. La nuit était venue sur la terre. Une étoile, à travers la fissure du rocher, scintilla.

Alors quelqu’un lui toucha doucement sur l’épaule et elle vit le roi Loc enveloppé d’un manteau noir. Il avait 15 à son bras un autre manteau dont il couvrit la jeune fille.

— Venez, lui dit-il.

Et il la conduisit hors du souterrain. Quand elle revit les arbres agités par le vent, les nuages qui passaient sur la lune et toute la grande nuit fraîche et bleue, quand elle 20 sentit l’odeur des herbes, quand l’air qu’elle avait respiré dans son enfance lui rentra à flots dans la poitrine, elle poussa un grand soupir et crut mourir de joie.

Le roi Loc l’avait prise dans ses bras; tout petit qu’il était, il la portait aussi facilement qu’une plume et ils 25 glissaient tous deux sur le sol comme l’ombre de deux oiseaux.

— Abeille, vous allez revoir votre mère. Mais écoutezmoi. Toutes les nuits, vous le savez, j’envoie votre image à votre mère. Toutes les nuits, elle voit votre cher fan- 30 tome; elle lui sourit, elle lui parle, elle l’embrasse. Je vous montrerai cette nuit à elle, vous-même, au lieu de votre simulacre. Vous la verrez; mais ne la touchez pas.

ABEILLE

ne lui parlez pas, car alors le charme serait rompu et elle ne reverrait plus jamais ni vous ni votre image, qu’elle ne distingue pas de vous-même.

— Je serai donc prudente, hélas! petit roi Loc. . . .

Le voilà! le voilà! 5

En effet, le donjon des Clarides s’élevait tout noir sur le mont. Abeille eut à peine le temps d’envoyer un baiser aux vieilles pierres bien-aimées et déjà elle voyait fuir à son côté les remparts fleuris de giroflée de la ville des Clarides; déjà elle montait par une rampe où des vers ro luisants brillaient dans l’herbe jusqu’à la poterne, que le roi Loc ouvrit aisément, car les Nains, dompteurs des métaux, ne sont point arrêtés par les serrures, les cadenas, les verrous, les chaînes et les grilles.

Elle monta l’escalier tournant qui menait à la chambre 15 de sa mère et elle s’arrêta pour contenir à deux mains son cœur qui battait. La porte s’ouvrit doucement, et, à la lueur d’une veilleuse suspendue au plafond de la chambre. Abeille vit, dans le silence religieux qui régnait, sa mère, sa mère amaigrie et pâlie, ayant aux tempes des cheveux 20 gris, mais plus belle ainsi pour sa fille qu’aux jours passés des magnifiques parures et des hardies chevauchées. Comme alors cette mère voyait sa fille en rêve, elle ouvrit les bras pour l’embrasser. Et l’enfant, riant et sanglotant, voulut se jeter dans ses bras ouverts; mais le roi 25 Loc l’arracha à cet embrassement et l’emporta comme une paille par les campagnes bleues, dans le royaume des Nains.

ANATOLE FRANCE

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