JACQUELINE ET MIRAUT
Jacqueline et Miraut sont de vieux amis. Jacqueline est une petite fille et Miraut est un gros chien.
Ils sont du même monde, ils sont tous deux rustiques; de là leur intimité profonde. Depuis quand se connais- 5 sent-ils? ils ne savent plus; cela passe la mémoire d’un chien et celle d’une petite fiUe. D’ailleurs, ils n’ont pas besoin de le savoir, ils n’ont ni envie, ni besoin de rien savoir. Ils ont seulement l’idée qu’ils se connaissent depuis très longtemps, depuis le commencement des choses, car 10 ils n’imaginent ni l’un ni l’autre que l’univers ait existé avant eux. Le monde, tel qu’ils le conçoivent, est jeune, simple et naïf comme eux. Jacqueline y voit Miraut et Miraut y voit Jacqueline tout au beau milieu. Jacqueline se fait de Miraut une belle idée, mais c’est une idée 15 inexprimable. Les mots ne peuvent rendre la pensée de Jacqueline, ils sont trop gros pour cela ! Quant à la pensée de Miraut, c’est sans doute une bonne et juste pensée, mais, par malheur, on ne la connaît pas bien. Miraut ne parle pas, il ne dit pas ce qu’il pense et il ne le sait pas 20 très bien lui-même.
Assurément, il a de l’intelligence, mais pour toutes sortes de raisons, cette intelhgence est obscure. Miraut a toutes les nuits des rêves: il voit en dormant des chiens comme lui, des petites filles comme Jacqueline, des mendiants. 25 II voit des choses joyeuses et des choses tristes.
C’est pourquoi il aboie ou il grogne pendant son sommeil. Ce ne sont là que des songes et des illusions, mais Miraut ne les distingue pas de la réalité. Il brouille dans sa cervelle ce qu’il voit en rêve avec ce qu’il voit quand il
LES CONTES DE MAMAN
Il pourrait l’avaler en trois bouchées
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est éveillé, et cette confusion l’empêche de comprendre beaucoup de choses que les hommes comprennent. Et puis, comme c’est un chien, il a des idées de chien. Et pourquoi voulez-vous que nous comprenions les idées 5 des chiens mieux que les chiens ne comprennent les idées des hommes? Mais d’homme à chien, on peut tout de même s’entendre, parce que les chiens ont quelques idées humaines et les hommes quelques idées canines. C’est assez pour lier amitié. Aussi Jacqueline et Mirant sont-ils 10 très bons amis.
Mirant est beaucoup plus grand et plus fort que Jacqueline. En posant ses pattes de devant sur les épaules de l’enfant, il la domine de la tête et du poitrail. Il pourrait l’avaler en trois bouchées; mais il sait, il sent 15 qu’une force est en elle et que, pour petite qu’elle est, elle est précieuse. Il l’admire à sa manière. Il la trouve mignonne. Il admire comme elle sait jouer et parler. Il l’aime, il la lèche par sympathie.
Jacqueline, de son côté, trouve Mirant admirable. 20 Elle voit qu’il est fort, et elle admire la force. Sans cela, elle ne serait point une petite fille. Elle voit qu’il est bon, et elle aime la bonté. Aussi bien la bonté est-elle une chose douce à rencontrer.
Elle a pour lui un sentiment de respect. Elle observe 25 qu’il connaît beaucoup de secrets qu’elle ignore et que l’obscur génie de la terre est en lui. Elle le voit énorme, grave et doux. Elle le vénère comme sous un autre ciel, dans les temps anciens, les hommes vénéraient des dieux agrestes et velus.
30 Mais voici que tout à coup, elle est surprise, inquiète, étonnée. Elle a vu son vieux génie de la terre, son dieu velu, Miraut, attaché par une longue laisse à un arbre, au
LES CONTES DE MAMAN
bord du puits. Elle contemple, elle hésite, Miraut la regarde de son bel œil honnête et patient. Il n’est ni surpris ni fâché d’être à la chaîne; il aime ses maîtres, et, ne sachant pas qu’il est un génie de la terre et un dieu couvert de poil, il garde sans colère sa chaîne et son colher. Cependant Jacqueline n’ose avancer. Elle ne peut comprendre que son divin et mystérieux ami soit captif, et une vague tristesse emplit sa petite âme.
JESSY
Il y avait à Londres, sous le règne d’Elisabeth, un savant nommé Bog, qui était fort célèbre, sous le nom de Bogus, pour un traité des Erreurs humaines, que personne ne connaissait.
S Bogus, qui y travaillait depuis vingt-cinq ans, n’en avait encore rien publié; mais son manuscrit, mis au net et rangé sur des tablettes dans l’embrasure d’une fenêtre, ne comprenait pas moins de dix volumes in-folio. Le premier traitait de l’erreur de naître, principe de toutes les autres, lo On voyait dans les suivants les erreurs des petits garçons et des petites filles, des adolescents, des hommes mûrs et des vieillards, et celles des personnages des diverses professions, tels que: hommes d’Etat, marchands, soldats, cuisiniers, publicistes, etc. Les derniers volumes, encore iS imparfaits, comprenaient les erreurs de la république, qui résultent de toutes les erreurs individuelles et professionnelles. Et tel était l’enchaînement des idées, dans ce bel ouvrage, qu’on ne pouvait retrancher une page sans détruire tout le reste. Les démonstrations sortaient .les 20 unes des autres, et il résultait certainement de la dernière que le mal est l’essence de la vie et que, si la vie est une quantité, on peut affirmer avec une précision mathématique qu’il y a autant de mal que de vie sur la terre.
Bogus n’avait pas fait l’erreur de se marier. Il vivait 25 dans sa maisonnette seul avec une vieille gouvernante nommée Kat, c’est-à-dire Catherine et qu’il appelait Clausentina, parce qu’elle était de Southampton.
JESSY
La sœur du philosophe, d’un esprit moins transcendant que celui de son frère, avait, d’erreur en erreur, aimé un marchand de draps de la Cité, épousé ce marchand et mis au monde une petite fille nommée Jessy.
Sa dernière erreur avait été de mourir après dix ans de 5 ménage et de causer ainsi la mort du marchand de draps, qui ne put lui survivre. Bogus recueillit chez lui l’orpheline, par pitié, et aussi dans l’espoir qu’elle lui fournirait un bon exemplaire des erreurs enfantines.
Elle avait alors six ans. Pendant les huit premiers 10 jours qu’elle fut chez le docteur, elle pleura et ne dit rien.
Le matin du neuvième, elle dit à Bog:
— J’ai vu maman; elle était toute blanche; elle avait des fleurs dans un pli de sa robe; elle les a répandues sur mon lit, mais je ne les ai pas retrouvées ce matin. Donne- 15 les-moi, dis, les fleurs de maman.
Bog nota cette erreur, mais il reconnut, dans le commentaire qu’il en fit, que c’était une erreur innocente et en quelque sorte gracieuse.
A quelque temps de là, Jessy dit à Bog: 20
— Oncle Bog, tu es vieux, tu es laid; mais je t’aime bien et il faut bien m’aimer.
Bog prit sa plume; mais, reconnaissant, après quelque contention d’esprit, qu’il n’avait plus l’air très jeune et qu’il n’avait jamais été très beau, il ne nota pas la parole 25 de l’enfant. Seulement il dit:
— Pourquoi faut-il t’aimer, Jessy?
— Parce que je suis petite.
« Est-il vrai, se demanda Bog, est-il vrai qu’il faille aimer les petits? Il se pourrait; car, dans le fait, ils ont grand 30
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besoin qu’on les aime. Par là s’excuserait la commune erreur des mères qui donnent à leurs petits enfants leur lait et leur amour. C’est un chapitre de mon traité qu’il va falloir reprendre. »
5 Le matin de sa fête, le docteur, en entrant dans la salle où étaient ses livres et ses papiers et qu’il nommait sa librairie, sentit une bonne odeur et vit un pot d’œillets sur le rebord de sa fenêtre.
C’était trois fleurs, mais trois fleurs écarlates que la lo lumière caressait joyeusement. Et tout riait dans la docte salle: le vieux fauteuil de tapisserie, la table de noyer; les dos antiques des bouquins riaient dans leur veau fauve, dans leur parchemin et dans leur peau de truie. Bogus, desséché comme eux, se mit comme eux à sourire. iS Jessy lui dit en l’embrassant:
— Vois, oncle Bog, vois: ici, c’est le ciel (et elle montrait, à travers les vitres lamées de plomb, le bleu léger de l’air) ; puis, plus bas, c’est la terre, la terre fleurie (et elle montrait le pot d’œillets) ; puis, au-dessous, les gros livres 20 noirs, c’est l’enfer.
Ces gros livres noirs étaient précisément les dix tomes du traité des Erreurs humaines, rangés sous la fenêtre, dans l’embrasure. Cette erreur de Jessy rappela au docteur son œuvre, qu’il négligeait depuis quelque temps pour 25 se promener dans les rues et dans les parcs avec sa nièce. L’enfant découvrait mille choses aimables et les faisait découvrir en même temps à Bogus, qui n’avait guère de sa vie mis le nez dehors. Il roüvrit ses manuscrits, mais il ne se reconnut plus dans son ouvrage, où il n’y avait ni 30 fleurs ni Jessy.
Par bonheur, la philosophie lui vint en aide en lui suggérant cette idée transcendante que Jessy n’était bonne à
JESSY
rien. Il s’attacha d’autant plus solidement à cette vérité, qu’elle était nécessaire à l’économie de son œuvre.
Un jour qu’il méditait sur ce sujet, il trouva Jessy qui, dans la librairie, enfilait une aiguille devant la fenêtre où étaient les œillets. Il lui demanda ce qu’elle voulait s coudre.
Jessy lui répondit:
— Tu ne sais donc pas, oncle Bog, que les hirondelles sont parties ?
Bogus n’en savait rien; la chose n’étant ni dans Pline, lo ni dans Avicenne. Jessy continua:
— C’est Kat qui m’a dit hier . . .
— Kat? s’écria Bogus, cette enfant veut parler de la respectable Clausentina !
— Kat m’a dit hier: «Les hirondelles sont parties 15 cette année plus tôt que de coutume; cela nous présage un hiver précoce et rigoureux. » Voilà ce que m’a dit Kat. Et puis j’ai vu maman en robe blanche, avec une clarté dans les cheveux; seulement elle n’avait pas de fleurs comme l’autre fois. Elle m’a dit: « Jessy, il faudra 20 tirer du coffre la houppelande fourrée de l’oncle Bog et la réparer si elle est en mauvais état. » Je me suis éveillée et, sitôt levée, j’ai tiré la houppelande du coffre; et, comme elle a craqué en plusieurs endroits, je vais la recoudre.
L’hiver vint et fut tel que l’avaient prédit les hirondelles. 25 Bogus, dans sa houppelande, les pieds au feu, cherchait à raccommoder certains chapitres de son traité. Mais, à chaque fois qu’il parvenait à concilier ses nouvelles expériences avec la théorie du mal universel, Jessy brouillait ses idées en lui apportant un pot de bon ale, ou seulement 30 en montrant ses yeux et son sourire.
Quand revint l’été, ils firent, l’oncle et la nièce, des pro-
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menades dans les champs. Jessy en rapportait des herbes qu’il lui nommait et qu’elle classait, le soir, selon leurs propriétés. Elle montrait, dans ces promenades, un esprit juste et une âme charmante. Or, un soir, comme elle s étalait sur la table les herbes cueillies dans le jour, elle dit à Bogus:
— Maintenant, oncle Bog, je connais par leur nom toutes les plantes que tu m’as montrées. Voici celles qui guérissent et celles qui consolent. Je veux les garder, pour 10 les reconnaître toujours et les faire connaître à d’autres. Il me faudrait un gros livre pour les sécher dedans.
— Prends celui-ci, dit Bog.
Et il lui montra le tome premier du traité des Erreurs humaines.
15 Quand le volume eut une plante à chaque feuillet, on prit le suivant, et, en trois étés, le chef-d’œuvre du docteur fut complètement changé en herbier.
LES PAINS NOIRS
En ce temps-là, Nicolas Nerli était banquier Hans la noble ville de Florence. Quand sonnait tierce, il était assis à son pupitre, et quand sonnait none, il y était assis encore, et il y faisait tout le jour des chiffres sur ses tablettes. Il prêtait de l’argent à l’Empereur et au Pape. 5 Et, s’il n’en prêtait pas au diable, c’est qu’il craignait de faire de mauvaises affaires avec celui qu’on nomme le Malin, et qui abonde en ruses. Nicolas Nerli était audacieux et défiant. Il avait acquis de grandes richesses et dépouillé beaucoup de gens. C’est pourquoi il était honoré 10 dans la ville de Florence. Il habitait un palais où la lumière que Dieu créa n’entrait que par des fenêtres étroites; et c’était prudence, car le logis du riche doit être comme une citadelle, et ceux qui possèdent de grands biens font sagement de défendre par force ce qu’ils ont 15 acquis par ruse.
Donc, le palais de Nicolas Nerli était muni de grilles et de chaînes. Au dedans, les murs étaient peints par d’habiles ouvriers qui y avaient représenté les Vertus sous l’apparence de femmes, les patriarches, les prophètes et 20 les rois d’Israël. Des tapisseries, tendues dans les chambres, offraient aux yeux les histoires d’Alexandre et de Tristan, telles qu’elles sont contées dans les romans. Nicolas Nerli faisait éclater sa richesse, dans la ville, par des fondations pieuses. Il avait élevé hors les murs un 25 hôpital dont la frise, sculptée et peinte, représentait les actions les plus honorables de sa vie; en reconnaissance des
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sommes d’argent qu’il avait données pour l’achèvement de Sainte-Marie-Nouvelle, son portrait était suspendu dans le chœur de cette église. On l’y voyait agenouillé, les mains jointes, aux pieds de la très sainte Vierge. Et 5 il était reconnaissable à son bonnet de laine rouge, à sa huque fourrée, à son visage noyé de graisse jaune et à ses petits yeux vifs. Sa bonne femme, Monna Bismantova, l’air honnête et triste, se tenait de l’autre côté de la Vierge, dans l’humble attitude de la prière. Cet homme était un 10 des premiers citoyens de la République; comme il n’avait jamais parlé contre les lois, et parce qu’il n’avait point souci des pauvres ni de ceux que les puissants du jour condamnent à l’amende et à l’exil, rien n’avait diminué dans l’opinion des magistrats l’estime qu’il s’était acquise iS à leurs yeux par sa grande richesse.
Rentrant, un soir d’hiver, plus tard que de coutume dans son palais, il fut entouré, au seuil de sa porte, par une troupe de mendiants à demi nus qui tendaient la main.
20 II les écarta par de dures paroles. Mais la faim les rendait farouches et hardis comme des loups. Ils se formèrent en cercle autour de lui et lui demandèrent du pain d’une voix plaintive et rauque. Il se baissait déjà pour ramasser des pierres et les leur jeter, quand il vit 25 venir un de ses serviteurs qui portait sur sa tête une corbeille de pains noirs, destinés aux hommes de l’écurie, de la cuisine et des jardins.
Il fit signe au panetier d’approcher et, puisant à pleines mains dans la corbeille, il jeta les pains aux misérables. 30 Puis, rentré en sa maison, il se coucha et s’endormit. Dans son sommeil, il fut frappé d’apoplexie et mourut si soudainement qu’il se croyait encore dans son lit quand il
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vit, en un lieu « muet de toute lumière », saint Michel illuminé d’une clarté sortie de son corps.
L’archange, ses balances à la main, chargeait les plateaux. Reconnaissant dans le côté le plus lourd les joyaux des veuves qu’il gardait en gage, la multitude de rognures 5 d’écus qu’il avait indûment retenues, et certaines pièces d’or très belles, que lui seul possédait, les ayant acquises par usure ou par fraude, Nicolas Nerli connut que c’était sa vie, désormais accomplie, que saint Michel pesait en ce moment devant lui. Il devint attentif et soucieux. 10
— Messer san Michele, dit-il, si vous mettez d’un côté tout le gain que j’ai fait dans ma vie, placez de l’autre, s’il vous plaît, les belles fondations par lesquelles j’ai manifesté magnifiquement ma piété. N’oubliez ni le dôme de Sainte-Marie-Nouvelle, auquel j’ai contribué 15 pour un bon tiers; ni mon hôpital hors les murs, que j’ai bâti tout entier de mes deniers.
— N’ayez crainte, Nicolas Nerli, répondit l’Archange.
Je n’oublierai rien.
Et de ses mains glorieuses il posa dans le plateau le plus 20 léger le dôme de Sainte-Marie et l’hôpital avec sa frise sculptée et peinte. Mais le plateau ne s’abaissa point.
Le banquier en conçut une vive inquiétude.
— Messer san Michele, reprit-il, cherchez bien encore. Vous n’avez mis de ce côté de la balance ni mon beau 25 bénitier de Saint-Jean, ni la chaire de Saint-André, où le baptême de Notre-Seigneur Jésus-Christ est représenté au naturel. C’est un ouvrage qui m’a coûté fort cher.
L’Archange mit la chaire et le bénitier par-dessus l’hôpital dans le plateau qui ne descendit point. Nicolas 30 Nerli commença de sentir son front inondé d’une sueur froide.
ANATOLE PRANCE
— Messer Archange, demanda-t-il, êtes-vous sûr que vos balances sont justes?
Saint Michel répondit en souriant que, pour n’être point sur le modèle des balances dont usent les lombards 5 de Paris et les changeurs de Venise, elles ne manquaient nullement d’exactitude.
— Quoi ! soupira Nicolas Nerli tout blême, ce dôme, cette chaire, cette cuve, cet hôpital avec tous ses lits, ne pèsent donc pas plus qu’un fétu de paille, qu’un duvet 10 d’oiseau !
— Vous le voyez, Nicolas, dit l’Archange, et jusqu’ici le poids de vos iniquités l’emporte de beaucoup sur le faix léger de vos bonnes œuvres.
— Je vais donc aller en enfer, dit le Florentin.
15 Et ses dents claquaient d’épouvante.
— Patience, Nicolas Nerli, reprit le^peseur céleste, patience ! nous n’avons pas fini. Il nous reste ceci.
Et le bienheureux Michel prit les pains noirs que le riche avait jetés la veille aux pauvres. Il les mit dans le 20 plateau des bonnes œuvres qui descendit soudain, tandis que l’autre remontait, et les deux plateaux restèrent de niveau. Le fléau ne penchait plus ni à droite ni à gauche et l’aiguille marquait l’égalité parfaite des deux poids.
Le banquier n’en croyait pas ses yeux.
25 Le glorieux Archange lui dit:
— Tu le vois, Nicolas Nerli, tu n’es bon ni pour le ciel ni pour l’enfer. Va ! retourne à Florence ! multiplie dans ta ville ces pains que tu as donnés de ta main, la nuit, sans que personne ne te vît; et tu seras sauvé. Car ce n’est 30 pas assez que le ciel s’ouvre au larron qui se repentit et à la prostituée qui pleura. La miséricorde de Dieu est infinie: elle sauvera même un riche. Sois celui-là. Mul-
LES PAINS NOIRS
tiplie les pains dont tu vois le poids dans mes balances. Va!
Nicolas Nerli se réveilla dans son lit. Il résolut de suivre le conseil de l’Archange et de multiplier le pain des pauvres pour entrer dans le royaume des deux.
Pendant les trois années qu’il passa sur la terre après sa première mort, il fut pitoyable aux malheureux et grand aumônier.
NOTES
Invocation
This fine tribute to the United States is from Sur la voie glorieuse, published in 1915, when our country had not yet entered the war, but was already pouring out a rich stream of young lives, of varied help and of treasure, for the cause of liberty. It seems appropriate that it should head this volume, dedicated to American youth.
ABEILLE
Title. — Abeille, Bee, is not common as a girl’s name.
Page 3. — -I. La mer . . . sol. Such legends are at least as old as the Greek philosopher Plato (429?-347 B.C.). While Anatole France naturally does not fix his fairy story in time or place, we might well associate it with Brittany, land of Arthurian romance, and with the “days of chivalry”; see page 6, line 5.