‹ Abélard (volume 2)Chapitre 18 sur 25 · II · texte numérisé non relu

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Dieu l'ont expié. Cette rançon de Thomme insolvable, le Fils de Dieu Ta payée. Il a ainsi libéré, racheté, rédimé Tbomme ; voilà la rédemption. Elle n'a pas donné le salut , elle en a fait cesser Timpossibilité. L'bomme était eaelave, maintenant il est libre, mais libre seulement; il n'est pas sauvé, il a les moyens de se sauver. Donc,<;elui qui naît, et qui n'a rien fait ni pu rien faire pour se sauver ou se perdre, l'enfant au berceau, pourvu cependant que par un signe visible le bienfait de la rédemption lui soit appliqué, est sauvé ; car, n'ayant d'autre souillure que la tache originelle, il est de la justice ou au moins de la bonté de Dieu de le sauver, dès qu'elle est effacée et qu'il n'a pu en contracter une nouvelle. Après la naissance, après le baptême, le salut est possible, mais comme il a été rendu possible par l'expiation seule de Jésus-Christ, le bienfait n'en peut être accordé qu'à ceux qui reconnaissent qu'ils le doivent, non à eux-mêmes, mais à Jésus-Christ, non à leurs mérites, mais à ses mérites, et qui observent, non-seulement les préceptes de la loi naturelle ou les règles de la loi juive restées en vigueur, mais les devoirs nouveaux qui résultent pour l'homme de la venue du Messie, c'est-à-dire les commandements que Dieu nous a faits en prenant la vie et la parole au milieu de nous.

. Mais cette étrange et mystérieuse impossibilité du salut avant l'incarnation, quelle en était la cause? ou, en d'autres termes, de quoi la rédemption nous a-t«elle rachetés? Cette question est d'un intérêt plus pressant encore que celles qui touchent la Trinité. La Trinité est un sujet si difficile, elle est

tellement inconcevable et inexprimable, que, pourvu qu'on adhère fortement à la lettre et à l'esprit du Symbole, une pensée trop subtile, une locution' inexacte ou exagérée, peut paraître sans conséquence. Mais la matière de la rédemption, quoique obscure, semble plus accessible ; et toute erreur qui la concerne , intéresse le sort de l'humanité et les rapports de Dieu à l'homme. Nous concevons donc l'attention sévère que montre ici saint Bernard. lia raison de dire , quand il y arrive : « Laissons les « bagatelles et venons à des choses plus sérieuses. « Nœnias... prœtereoy venio ad graviora\ »

« Abordant le mystère de notre rédemption , continue-l-il , scrutateur téméraire de la majesté divine, il dit dès le début de sa discussion qu'il y a une opinion de tous les docteurs ecclésiastiques sur cjb sujet; ilTexpose, la dédaigne et se vante d*en avoir une meilleure, ne craignant pas, contre le précepte du sage, de transgresser les limites antiques que nos pères ont posées *. (J'omets ici un résumé

• Àb. Op., p. 284-288.

* Je ne vois point qu'Abélard dise que les docteurs soient unanimes touchant la domination du diable sur Thomme avant la passion. 11 se sert même d^une expression qui ne relève pas beaucoup l'importance de Topinion qu'il combat : « Et quod dicitur, etc. » « Et quanta ce qu'on dit que noua avons été rachetés de la puissance du diable, etc. » S'il a dit en effet en corh mençant que c'est l'avis de tous les docteurs depuis les apôtres , « omnes « dociores nostri post apostolos conveniunt, » ce début de la discussion doit se trouver dans quelque autre ouvrage. Ici» en effet, saini Bernard dit qu'il examine ce qu'il a lu dans un certain « Livre de sentencea de lui (in « libro quodam senientiarum ipsius) et dans une exposition de TÉpltM « aux Romains. » Dans l'Ëpitome que nous penchons à regarder comme l'ouvrage appeHé % Livre des Sentences. » R y a seulement : « Quidam dicunt « quod apotestate diaboli rederoti sumus. » ( c. xxm, p. 63. } Peut-être les expressions citées par saint Bernard se trouvaient-elles dans la portion de r Introduction qui se rapporte à ce diapitre de l'Épitome ei que le temps pous a ravie. L'Introduction a été quelquefois désignés par ce titre commun au moyen âge de « Liber Sententiarum. » {Hist, Lin., t. XII, p. 137. )

de la doctrine d*Abélard.] Qu'y a-t-il dans ses paroles de plus intolérable, le blasphème ou Tarrogance? Qu*y a-t-il de plus damnable, la témérité ou l'impiété? Est-ce qu'il ne serait pas plus juste de briser avec des bâtons la bouche qui parle ainsi que de la réfuter avec des raisons? Ne provoque-t-il pas contre lui-même les mains de tous , celui qui lève les mains contre tous? Tous, dit-il, pensent ainsi, mais moi, non. Et qui donc, toi? Qu'apportes-tu de meilleur? Que trouves-tu de plus subtil? De quel secret ton orgueil aurait-il reçu la révélation, secret qui aurait été inconnu aux saints, qui aurait échappé aux sages? Cet homme apparemment va nous apporter les eaux dérobées et les pains cachés. Dis pourtant, dis ce qu'il le semble, à toi et à nul autre : est-ce que le Fils de Dieu n'a pas revêtu l'humanité pour délivrer l'homme? Personne absolument ne pense le contraire , toi excepté ; c'est à toi de répondre de ce que tu en penses , car tu n'as reçu ta leçon ni du sage, ni du prophète, ni de l'apôtre, ni enfin du Seigneur lui-même. Le mattre des Gentils a reçu du Seigneur ce qu'il nous a transmis. Le maître de tous avoue que sa doctrine n'est pas à lui , car, dit-il , je ne parle pas d'après moi-même ; mais toi , tu nous donnes du tien et ce que tu n'as reçu de personne. Celui qui ment donne du sien : que ce qui vient de toi reste à toi. Moi j'écoute les prophètes et les apôtres, j'obéis à l'Évangile, mais non à l'Évangile selon Pierre ; toi , tu nous établis un nouvel Évangile : l'Église n'admet pas un cinquième évangéliste. Qu'est-ce que la loi , les prophètes , les apôtres , les hommes apostoliques nous prêchent, si ce n'est ce que tu es seul à nier, savoir, Dieu fait homme pour délivrer l'homme? £t si un ange du ciel venait nous prêcher un autre Évangile, qu'il soit anathème. Le Seigneur a dit : Je te sauverai et te délivrerai, ne crains pas. (Sophon., m, 46. ) Tu demandes de quelle puissance ; tu ne voudrais pas que ce fût de celle du diable, ni moi, je l'avoue, mais ce n'est ni ta volonté ni la mienne qui peuvent l'empêcher Ceux-là le savent et le disent qui ont été rachetés

par le Seigneur, ceux qu'il a rachetés de la main de l'ennemi. Tu ne le nierais pas , si tu n'étais toi-même sous la main de l'ennemi; tu ne peux rendre grâce avec les rachetés, toi qui n'es pas racheté. Celui qui les a rachetés les a réunis de toutes les contrées ; l'ennemi ëfait unique , les contrées nombreuses. Quel est ce rédempteur si puissant , qui commande non à une seule contrée , mais à toutes ? Quel autre , je pense , que celui dont un autre prophète a dit qu'il absorbe les fleuves et ne s'étonne pas? Les fleuves, c'est le genre humain. (Job, xl, 48.) Mais au lieu des prophètes, citons les apôtres : « Afin que Dieu , » dit saint Paul , « leur donne la péni- « tence pour connaître la vérité, de sorte qu'ils s'échappent des lacs

<i du diable, qui les lient captifs à sa discrétion * » Ce n'est pas

de la puissance en elle-même , mais de la volonté que se peut dire la justice ou l'injustice ; donc le diable avait un certain droit sur l'homme, acquis non légitimement, criminellement usurpé, et cependant justement permis. Ainsi l'homme était tenu justement captif, de telle sorte pourtant que la justice n'était ni dans l'homme ni dans le diable, mais en Dieu. Justement asservi , l'homme a été miséricordieusement

délivré Que pouvait faire de lui-même pour recouvrer la justice

une fois perdue l'homme esclave du péché, aux fers du diable? Il a été attribué une justice qui venait d'un autre à celui qui n'en avait point à lui , et la voici : le prince du monde est venu , et il n'a rien trouvé dans le Sauveur ', et comme il n'en a pas moins mis la main sur l'innocent, il a rendu ceux qu'il tenait très-justement , quand celui qui ne doit rien à la mort, en acceptant une mort injuste , eut sauvé celui qui était justement soumis à la dette de la mort et à la domination du diable. Par quelle justice tout cela aurait-il été exigé d'un second homme? Un homme a dû , un homme a payé ; car si un seul est mort pour tous , tous sont morts en un seul , afin que la satisfaction d'un seul fût imputée à tous , de même qu'un seul avait porté le péché de tous Le Christ est la tête et le corps ; la tête a satisfait pour les membres, le Christ pour les entrailles Si l'on me

*dit : Ton père t'a engagé , je répondrai : Mais mon frère m'a rachetée Pourquoi la justice ne viendrait-elle pas d'un autre, quand d'un autre

est venu le crime? Que la justice, me dit-on , soit à celui de qui

elle vient , qu'est-ce pour toi ? — Mais que la faute aussi soit à celui

de qui elle vient, qu'est-ce pour moi? Comme tous sont morts

dans Adam, tous seront vivifiés dans le Christ Si j'appartiens à

l'un par la chair, j'appartiens à l'autre par la foi Suivant cet

homme de perdition , le Seigneur n'aurait tant fait et tant souffert que pour donner à l'homme la leçon et l'exemple de la vie et de la mort et pour poser en mourant la borne de la charité ; ainsi il aurait enseigné la justice et ne l'aurait pas donnée! il aurait montré la charité et ne l'aurait pas inspirée ! »

Ici saint Bernard accuse celui qu'il appelle un

* Il Tint. II, 25 et 26. Saint Bernard ajoute ici d'autres citations trèsfortes. — Cf. Jean, xii, 31 ; xix, U. — Luc, ii, 15 et 31 ; xiii, 63. — Coloss. 1, 13.

* Allusion aux paroles de Pilate et à toutes ses œuvres qui dans tout ce passage sont attribuées au démon dont il était un membre , c'est-à-dire un iostnunent. Luc, xxiit, 4. — Jean, xyui, 38.

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docteur incomparable ^ d'avoir rendu si ouvert et si uni le grand et imposant mystère , qu'il est accessible à tous^ à Timpur, à Tincirconcis ; tout est facile; le saint a été donné aux chiens» les perles aux pourceaux. Mais il n'en peut être ainsi ; il y a eu manifestation dans la chair^ justification par l'esprit; l'homme animal ne peut pénétrer si aisément ce qui appartient à l'esprit de Dieu. Les dons du Seigneur sont cachés, l'Évangile est voilé. (II Cor., iv, 3.)

On demande comment, puisque le Christ n'a délivré que les élus, il se pouvait que, soit dans le siècle , soit dans l'avenir, ils fussent plus qu'aujourd'hui au pouvoir du démon. C'est parce qu'il les possédait cap^ tifs à sa volonté y dit l'apôtre, qu'un libérateur a été nécessaire. Le pauvre qui reposait dans le sein d'Abraham, Abraham lui-même et les autres élus, le démon ne les tourmentait pas ; mais il les aurait possédés , s'ils n'avaient dû être délivrés par la foi. «Lesangde Jésus- « Christ y même avant sa mort, tombait en rosée sur « Lazare y et l'empêchait de sentir les flammes.» Si l'on objecte que Dieu pouvait tout anéantir d'une parole, sans qu'il fût besoin de l'incarnation ni de la passion , il faut répondre que cette nécessité vint de nous qui étions assis dans les ténèbres. « C'était « un besoin de nous^ de Dieu, des anges; de nous, « pour que le joug de notre captivité nous fût ence levé ; de Dieu , pour que le dessein de sa volonté « fût rempli; des anges, pour que leur nombre fût « complété.... Qui nie que le Tout-Puissant eût sous « la main bien d'autres moyens de libération ? Pour- «quoi, dis-tu, faire par le sang ce qu'il pouvait « faire par Isî parole ? Interrogez-le lui-même. 11

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a m'est permis de savoir que cela est ainsi , iron « pourquoi cela est ainsi.... Mais tout cela lui paraît « folie ^ il ne peut retenir ses rires; entendez-xous « ses éclats ? » Il ne comprend pas comment le crime plus grand de la mort de Jésus a pu calmer le courroux excité par la faute moins grave de notre premier père ; comme si y dans un seul et même fait , l'iniquité des coupables n'avait pu déplaire^ pendant que la piété de la victime plaisait à Dieu ! Ce n'est pas la mort qui a plu à Dieu^ mais le dévouement de celui qui a voulu mourir. Cette mort, précieuse expiation du péché, ne pouvait s'accomplir sans un péché. Ainsi, Dieu, usant bien, sans s'y plaire, de la malice humaine, a condamné la mort par la mort^ et le péché par le péché. Que signifie, en effet, cette leçon de charité qu'on prétend que Dieu nous a donnée? « Que sert qu'il nous ait instruits {instituit), (( s'il ne nous a pas régénérés {resiituit)! Notre in- (cstruction n'est-elle pas vaine, sans une préalable « destruction , celle du corps du péché qui est en (( nous?.... Si le Christ ne nous a servis qu'en nous « montrant les vertus, il ne reste plus qu'à dire : a Adam ne nous a nui qu'en nous montrant le péché.» Mais, à moins de donner dans l'hérésie de Pelage, nous « professons que le péché d'Adam nous a été «transmis, non par instruction, mais par généra- « tion, et avec le péché, la mort. Il faut donc que i< nous confessions que le Christ nous a restitué la «justice, non par instruction, mais par régénération, « et avec la justice, la vie. » Accordons que la venue du Christ puisse servir à ceux qui savent régler leur vie sur la sienne et répondre par leur amour au sien .

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De quoi servira-t-elle aux petits enfants ? « Gomment « s'élèveront-ils à Tamour de Dieu, ceux qui ne sa- « vçnt pas encore aimer leurs mères ? » Faut-il dire qu'ils n'ont pas besoin de régénération , la génération d'Adam ne leur ayant fait aucun mal ? Celui qui pense ainsi s'égare avec Pelage. En définitive, de quelque façon qu'on l'interprète, la doctrine en question est hostile au sacrement du salut de l* homme, elle anéantit le mystère. Elle place le salut, non dans la vertu de la croix , non dans le prix du sang ; mais dans les progrès de notre conversion. Elle est condamnée par ces mots mêmes : «A Dieu ne plaise que w je me glorifie en autre chose qu'en la croix de notre u Seigneur Jésus-Christ (Galat., vi, 14)! » Retrancher de la rédemption le sacrement, le mystère , la miraculeuse efficace^ pour n'en laisser subsister que l'exemple d'humilité et de charité , c'est « peindre sur le vide \ »

Il y a plus d'éloquence peut-être que de méthode dans cette réfutation, essayons d'être plus précis* L'Église catholique croit et professe qu'Adam, par son péché, a non-seulement encouru la colère de Dieu, la mort, la captivité sous l'empire du démon, mais qu'il a dégradé la nature humaine et transmis les effets de ce péché et ce péché même à tous ses descendants, en sorte que ce péché est devenu prop. pre et personnel à tous; c'est là le péché originel *.

^ Les effets et la peine du péché originel sont : 1** la

\\ privation de la grâce sanctifiante et du droit au

'^ bonheur éternel; 2** le dérèglement de la concupis-

h * Ab, Op., p. 288-205.

* I ^ * ConciL Trident*, sess. v, can. 2, 3 et 6.

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cence^ ou rinclination au mal; S"" Tassujettissement aux souffrances et à la mort.

Toutes ces blessures , dont Adam était exempt au moment de son péché, et que nous avons reçues avec lui et en lui, comme ce n'est pas notre propre péché qui nous les a faites, il est naturel et conséquent que ce ne soit pas notre propre mérite qui puisse les guérir. Puisqu'en Adam et par Adam ce n'est pas sa personnalité seule, mais la nature humaine qui a été dégradée, puisqu'il nous l'a dès lors transmise, non plus telle qu'ill'avait reçue, mais telle qu'il l'avait faite, la logique veut que cette nature reste telle, indépendamment de nos efforts et de notre volonté, et qu'elle demeure indéfiniment en état de péché originel, si un secours extérieur et surhumain, si une révolution extraordinaire et miraculeuse ne vient la changer et la restaurer.

Si Ton demande pourquoi cela était ainsi , on pose une question en dehors de la foi et au-dessus de la raison. La volonté de Dieu doit être acceptée comme une raison, dit saint Anselme, car elle est toujours raisonnable *.

Il fallait donc un secours et une révolution; or, la première dégradation ayant été consommée par un homme unique, comparable à nul autre, c'était une raisonnable analogie qu'elle fût effacée par un homme également unique, extraordinaire, investi d'une puissance miraculeuse ou supérieure au pouvoir de l'homme, et qui fût à lui seul capable de sauver toute la race qu'à lui seul Adam avait perdue.

' Cur Deus homo ? 1. 1, c. vi, vu, viii.

hki LIVRE ni.

G^est ainsi que par la doctrine du péché originel on arrive à la nécessité d'un médiateur; ce médiateur a existé; il devait être homme , il a été homme; il devait être unique, extraordinaire, miraculeusement puissant, il a été tout cela, et à un degré infini. Il a été plus qu'Adam , au-dessus d'Adam, de toute la distance qui sépare la divinité de l'humanité, il a été Dieu. Ce médiateur, homme et Dieu, le fils de l'homme et le fils de Dieu, c'est Jésus-Christ. Le médiateur a donc réparé les pertes de la nature humaine. L'homme avait en quelque sorte passé sous la puissance du mal; l'homme naissait pécheur, non pas seulement, entendons-nous bien, capable de pécher, il l'est encore, mais pécheur, c'est-à-dire dans l'état de péché. Or, si l'on dit que l'homme était dans les liens du péché , on dira que la venue du médiateur a été la rémission des péchés; si l'homme avait mérité la colère ou offensé Dieu, le médiateur a été le réconciliateur ou la victime de propitiation; si l'homme était souillé , le médiateur est l'agneau sans tache qui efface les péchés du monde; si l'homme était mort, mort par le péché, le médiateur est la vie; si l'homme était esclave du péché, le médiateur l'a délivré; si l'homme était vendu au péché, le médiateur l'a racheté. Et en effet tout cela a été dit, et Jésus-Christ est le médiateur, le réparateur, la vie, la victime, l'agneau, le libérateur, le rédempteur \

' Ephes. II, 3. — JohftD. viii, 84. — Rom. vu, U. — Il Tim. ii, H. — Rom. m, 26. — Johan. I ep. ii, 2. — Rom. vi, 18. — Il Cor. v, 15. — I Tim. Il, 6. — Tit. Il, 14. — Galat. m, 13. — l Cor. vi, 20. — I Peur, i, 18, 19. — Hebr. ix, 1 1. — Apocal. v , 0. —* Ephes. i, 7*

Maintenant , si à ces mots : le mal y le péché ^ la mort , on veut substituer cette personnification du mal^ de la mort et du péché , que la théologie produit ou retire à volonté ^ et appeler tout cela le diable ou le démon, on est libre de le faire ^ d'abord parce que la croyance chrétienne permet de rapporter au démon , comme à sa cause , tout ce mal qui ailleurs est présenté d'une manière plus abstraite , comme la corruption de la chair ou le dérèglement de la concupiscence; en second lieu, parce que le péché d'Adam > source funeste du péché originel, est formellement présenté comme une victoire du tentateur; enfin parce que les termes mêmes de l'Écriture se prêtent littéralement à cette traduction. On y voit F homme tenu captif à la volonté du diable; Jésus-Christ dit qu'il est venu pour le vaincre, qu'il meurt pour chasser le prince du monde. Saint Paul dit que Jésus-Christ a désarmé les principautés et les puissances; que par sa mort il a détruit celui qui était le prince de la mort ^ c^est-à-dire le diable \ Si donc il plaît de dire que Thomme , en étant esclave du mal et vendu au péché , était sous l'empire du démon , il n'y a rien là que de chrétien , c'est le langage régulier de la foi.

Telle elle était au temps d'Abélard comme au nôtre, quoique les objections qu'il élève eussent été plus d'une fois produites'. Les pélagiens ont des premiers ^ris la rédemption dans un sens métapho-

* Il Tim. II, 26. — Luc. xi, 21. — Johan. xii, 31. — Coloss. ii, 15. — Hebr. ii, M.

* S. Thom. Summ. , part m , qu. xlyiii et l. Vojei aussi P. Lombard {Sentent., 1. III, dist. xix). Mais celui-ci incline visiblement vers la théorie de la rédemption suivant Abélard.

Ulih LIVRE IIL

rique^ et soutenu que Jésus-Christ ne nous a rachetés du mal, c'est-à-dire sauvés de la damnation ^ que par ses leçons ^ son exemple , ses bienfaits et sa miséricorde; mais aussi ils niaient le péché originel^ du moins en niaient-ils la propagation dans tous les hommes , et c'était une conséquence naturelle de ne plus attribuer à la rédemption qu'une vertu morale. Mais comme Abélard croit au péché originel ^ il est plus réservé et moins conséqueht que Pelage. Lui qui reconnaît le mal, d'où vient qu'il affaiblit le remède? En effet, tout en opposant les notions de commune justice au péché originel, il l'admet et même le justifie, si c'est le justifier que de citer dans l'Ancien et le Nouveau Testament d'autres exemples d'une contradiction apparente entre la conduite divine et la justice humaine, et que de déclarer d'une manière absolue que le créateur ne doit rien à sa créature, et qu'après tout les notions du bien et du mal résultent pour nous de sa volonté. Remarquez la situation contradictoire de ce demirationalisme. Quel est le premier argument? C'est que si le péché originel paraît injuste , il y a bien d'autres injustices dans la Bible ; il en faudrait inférer que les récits de la Bible doivent être enveloppés dans les mêmes doutes, mais ces récits, conçus en termes directs , sont couverts par Vautorité inattaquable de la lettre. Tous ces doutes, au contraire , le second argument devrait les faire tomber. S'H ne faut pas, en effet, appliquer à la question du péché originel les notions de commune justice, pourquoi réclamer contre ce qui semble inique ou cruel dans l'asservissement de Thomme

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au diable à raison d'une faute dont le diable est Fauteur primitif, dans l'empire du séducteur sur le séduit , dans le courroux céleste désarmé par le sang innocent, dans le crime d'Adam lavé par un nouvel et plus grand crime? Ces objections et d'autres semblables supposent que la justice, la bonté, la raison humaine sont compétentes pour juger ce qui est juste, bon, raisonnable en Dieu. 11 y a donc contradiction frappante à se placer dans cette hypothèse pour attaquer la rédemption, et à en sortir pour défendre le péché originel.

On ne peut nier le péché originel sans cesser en quelque sorte d'être chrétien. Abélard reconnaît le péché originel. Mais il aperçoit dans. saint Paul cette doctrine qui creuse un abîme entre le règne de la crainte et celui de l'amour, entre l'ancienne et la nouvelle loi, et qui semble donner à la foi en Jésus- Christ, à l'amour de l'homme pour le Dieu qui l'a tant aimé, la plus grande part dans le salut. Par là les conditions du salut deviennent toutes spirituelles et morales; elles rentrent dans le cœur de l'homme, et dépouillent presque tout caractère d'un miracle extérieur et en quelque sorte matériel. Cette manière de concevoir le principal rapport de l'homme avec Dieu est assurément plus philosophique. Abélard s'en empare, et faisant de ce qui est une des idées composantes du christianisme, une idée principale, d'une idée principale une idée exclusive, il l'agrandit, il l'exagère, et comme en elle-même elle est conforme à la lettre ainsi qu'à l'esprit de la religion, il l'érigé sans scrupule en système et s'applaudit d'avoir donné une théorie rationnelle dû

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christianisme^ en ramenant la rédemption à une grande et divine manifestation de la loi morale sur la terre. En effet, Dieu est puissance, sagesse, bonté. Telle est la Trinité. Ce n'est pas seulement l'Écriture qui nous Tapprend^ c'est la raison. La Trinité est une tradition chrétienne et philosophique. De là des devoirs pour le philosophe et pour le chrétien , devoirs révélés à l'un sous la forme de la loi naturelle , à Tautre sous celle de la loi évangélique, qui n'est que la réforme de la première. Or, l'accomplissement de la loi est la condition du salut. Les philosophes ont donc pu se sauver, comme tous ceux qui ont eu la foi dans la Trinité, et qui ont accompli la loi pour obéir et pour plaire à Dieu> dans la mesure de leur science et de leurs lumières. Ainsi, même avant la venue du Christ, quelquesuns ont pu être sauvés. L'Écriture le dit d'Abraham; la tradition et les Pères le disent d'autres encore. Cependant le péché originel subsistait. Par une dispensation insondable de la justice divine, Thomme était tenu d'une dette de damnation contractée par le péché d'Adam. C'est-à-dire que l'état de dégra^ dation, d'impuissance, d'ignorance, engendré par le péché originel, était invincible en général aux forces de la raison et de la conscience humaine. Tout, dans l'homme, intelligence et amour, lumières et vertus, tout était faible, obscur : l'humanité était condamnée.

Un tel état n'était pas digne de la céleste bonté. Dieu fit miséricorde au genre humain, et dans sa charité ineffable, il lui envoya son fils, pour le racheter de l'esclavage de la chair et du péché, pour

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le purifier, pour le délivrer, c'est-à-dire pour lui donner le secours indispensable et merveilleux sans lequel l'humanité ne serait jamais sortie de son état d'abaissement, de corruption et de misère.

L'homme ne peut rien pour son salut sans la grâce, c'est-à-dire sans l'inspiration, c'est-à-dire sans le secours divin, en un mot, si Dieu ne l'aide à croire et à aimer. L'incarnation du Fils de Dieu a été la plus grande grâce que Dieu ait faite à l'homme. Elle a eu pour objet principal de l'instruire, et de l'instruire par la voix divine elle-même. Ainsi, Dieu a passé sur la terre pour lui enseigner une loi plus parfaite d'une manière plus précise et plus puissante. Il lui a enseigné surtout le précepte de l'amour, et, chose admirable, il l'a fait en lui donnant de l'amour le plus pathétique exemple, en le lui inspirant par le plus saisissant des bienfaits. Voilà comme la rédemption a donné à l'homme des lumières , des idées , des forces nouvelles. Voilà comme elle a vaincu le mal, lavé le péché originel, affranchi l'esprit. Voilà la révolution miraculeuse qu'elle a opérée, par des signes visibles sans doute, par des manifestations matérielles, mais dans le cœur de l'homme. C'est le plus grand, le plus irrésistible don de la grâce que Dieu ait fait aux hommes, et par là, renouvelant le principe même du devoir, de la vertu, de la religion, il a inauguré au ciel et sur la terre le règne de la charité.

Tel est le christianisme d'Abélard. On peut voir qu'en conservant les faits positifs qui sont comme le matériel de la religion , il en simplifie en quelque sorte le miracle invisible; il replace, autant qu'il le

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peut y dans Tordre moral les phénomènes eonstitutifs de la révolution chrétienne , et lui donne un caractère plus exclusivement spirituel que celui qui lui est assigné par la tradition de TÉgUse.

Tout cela est une conséquence de sa doctrine de la Trinité. La nature de Dieu, telle qu'il Ta conçue, conduit nécessairement à ses idées sur le salut. Sa Trinité est éminemment une Trinité miH!aley dont Tactioû s'exerce principalement sur l'intelligence humaine soit par cette révélation sensible qui parle dans la création , soit par cette révélation intérieure qui semble sortir du sein de la raison même. La connaissance de Dieu engendre lamour comme la lumière amène la chaleur avec elle, et les grandes œuvres de la Providence ne peuvent avoir pour objet que d'accroître et la connaissance et l'amour. De là le judaïsme , la philosophie , le christianisme.

Ce système est beau , et pour qu'il fût plus conséquent, il faudrait en faire disparaître ce qui reste de mystérieux dans le péché originel. Au fond, le péché originel pour Abélard est plutôt un état d'ignorance et d'impuissance qu'une corruption effective, qu'une modification substantielle de l'humanité; pour lui, le péché originel, s'il osait éclaircir sa pensée, ne serait qu'un état moral qu'améliorent, également par un effet moral , la prédication et le martyre du Christ. Bien souvent sans doute, même chez les chrétiens les plus orthodoxes, une semblable croyance revient à leur insu et prévaut sur la croyance au miraculeux; mais ce système n'explique pas comment un état moral de toute une race a pu être le résultat d'une transgression unique, d'une faute par-

ticulière d'un seul homme , et comment l'imputabilité de cette faute a été transmise par génération aux descendants de cet homme. Abélard a fait ce que fait tout philosophe chrétien qui ne veut cesser ni d'être philosophe ni d'être chrétien. Il y a dans le christianisme deux sortes de miracles, ou de faits de Tordre surnaturel. Les premiers sont ces miracles matériels qui frappent surtout les imaginations et contre lesquels s'élève facilement l'incrédulité vulgaire : la pêche miraculeuse, l'eau changée en vin, la pierre en pain , Lazare ressuscité, la vue rendue aux aveugles , enfin et surtout la résurrection de Notre-Seigneur. Cependant il y a dés choses plus hautes et plus embarrassantes dans le christianisme, il y a des miracles invisibles, un merveilleux de l'ordre moral dont la raison doit s'inquiéter davantage.

Tel est le péché originel ; telles la danmation , la rédemption, la grâce; toutes ces choses, entendues au sens orthodoxe, ne sont pas des noms métaphoriques donnés à de purs phénomènes moraux. Ce sont des réalités indéfinissables, je le sais, mais positives, effectives, si ce n'est substantielles et matérielles; ce sont au moins des faits subsistants, et non de simples manières de considérer et de représenter la nature humaine dans ses rapports avec l'éternelle vérité et l'éternelle justice. Or, c'est vers ce dernier point de vue que tout esprit philosophique doit nécessairement être entraîné. C'est même la pente actuelle de l'intelligence humaine, et quand le chrétien se laisse aller, c'est ainsi, c'est sous forme d'abstractions, qu'il se figure et traduit tous les phé- II. 29

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nomènes du monde dogmatique. Tout esprit philosophique, d'ailleurs bienveillant et religieux, tend vers une sorte de naturalisme évangélique , yers une interprétation toute rationnelle des faits révélés, même avec une foi absolue dans ces faits. II lui en coûte beaucoup moins d'admettre les miracles proprement dits, c'est-à-dire les dérogations aux lois ordinaires de la nature physique, s'il peut faire disparaître les miracles purement intelligibles , c'est-àdire les dérogations aux données de la nature morale; les premiers ne seront plus à ses yeux que des moyens dont s'est servie la Providence, daignant condescendre aux faiblesses de l'imagination de l'homme, pour éclairer sa raison, épurer sa conscience, toucher son cœur. C'est dans toute la force de l'expression, la raison qui s'est faite chair, 6 loyoç (rdpl èylvero.

Abélard suit cette tendance, il est sur cette pente; qu'il continue de la suivre, qu'il descende encore, et il sera Socin , il sera Locke , Rousseau , Kant , Strauss; mais il parle et il écrit au xii* siècle.

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