RÉFLEXIONS GÉNÉRALES
J'ai raconté rhistolre dun seul homme, et j'ai passé en revue ses écrits. Si le vrai ne m'est point échappé , il doit être facile à présent de juger son caractère , son talent , son esprit j et avec tout cela son influence sur son temps et sur les temps qui ont suivi le sien. Peut-être me serait-il permis de ne point exprimer des conclusions dont j'ai donné les éléments, et qui se rene^ntrent çà et là indiquées dans cet ouvrage. Je ne saurais, sans d'odieuses redites , développer ici la pensée générale que doit
* laisser ce livre à ceux qui auront eu le courage de" parcourir jusqu'au bout les arides sentiers de la philosophie et de la théologie scolastiques.
On peut remarquer que personne n'a parlé dédaigneusement ou même froidement d'Abélard. Tout le monde sait quelle était la sévérité de Condillac
■* pour tout ce qui n'était pas le xviii* siècle , et voici pourtant ce qu'il écrit : « Une âme avide de gloire « se hâte de prendre son essor. Quelquefois elle se « sent comme gênée par la réflexion , et ne suivant « plus que son instinct, elle s'élance , et ne voit que <c le terme où elle est ambitieuse d'arriver. Elle peut « causer et de grands maux et de grands biens, et « elle diffère en cela des âmes communes qui ne « sont pas seulement capables d'une grande folie.
« Jelle était l'âme d'Abélard. Tout ce qui pouvait « nourrir une sensibilité vive avait des droits tyran- « niques sur elle. Elle ne put donc se refuser à la « gloire, qui se montra sous le fantôme de la dialec- « tique ; elle ne put pas non plus se refuser à Tau mour, qui, s' offrant sous les traits d'Héloïse, se fit (( un jeu de la dialectique même; et vous prévoyez « que l'une et l'autre lui furent funestes. Mais lais- (( sons ses amoiirs \ »
Peut-être trouvera- t-on le nom d'Abélard plus grand que lui-même; mais son influence, je le crois, n'a pas été inférieure à sa renommée. Libre à tout esprit sérieux de condamner ce mélange de témérité et de timidité , d'orgueil et de faiblesse , de sécheresse et d'ardeur, de passion et d'égoïsme, qui s'aperçoit au fond de cette âme. Nous tolérons tout jugement sévère, pourvu qu'en le prononçant on se souvienne que la nature a tiré plus d'une copie de ce modèle, et que si les hommes d'une grande int^ligence sont sujets parfois à toutes ces misères, ils ne sont pas les seuls. Je ne consens à me montrer juste avec rigueur envers la supériorité , que si Ton n'en abuse point contre elle, et je ne voudrais rien ôter à la gloire au profit de ce qui ne l'obtiendra jamais.
Gomme écrivain, Abélard ne saurait non plus nous retenir longtemps. Il n'y avait pas d'écrivains au moyen âge, par l'excellente raison qu'il n'y avait pas de langue. Le français n'était pas né, et le latin était déjà une langue morte qu'on employait par nécessité,
* Histoire modernt, I. VUI, c. v.