‹ Abélard (volume 2)Chapitre 6 sur 25 · II · texte numérisé non relu

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«4 LIVRE il.

y voient le conceptualisme , que Brucker regarde comme une déviation de Thypothèse d'Abélard. Ce conceptualisme est pour M. Cousin un nominalisme inconséquent; c'est presqu'un réalisme pour M. Rousselot qui, ainsi que Buhle, croit Abélard plus près de Guillaume de Champeaux que de Roscelin. Caramuel, outrant la même idée, l'avait accusé d'avoir ressuscité le panthéisme ^ • Ainsi Abélard, au gré des critiques et des interprètes, aurait parcouru tous les degrés de toutes les doctrines sur la question fondamentale de la scolastique; et peut-être ces jugements si divers ont-ils tous quelque vérité.

Voici, en effet, les principales propositions qui peuvent être extraites des fragments de controverse analysés dans ces trois chapitres.

1^ Les genres et les espèces ne sont pas des essences générales qui soient essentiellement et intégralement dans les individus, et dont l'identité n'admette d'autre diversité que celle des modes individuels ou des accidents; car alors le sujet de ces accidents, la substance de ces modes étant identique, tous les individus ne seraient qu'une seule substance, et l'humanité serait un seul homme. (Contre le réalisme.)

2" L'essence universelle n'existe pas davantage, comme fond semblable et sans nulle différence, en chaque individu; car alors chaque individu serait

* JohaD Saresb. Métal., 1. U, c. xvii. — Salabert, Philosophia nominal, vindicatay praefat. —Brucker, Hist. crit. philos., t. ni,p. 688-695. — Budd, Obser. sélect., 1. 1, obi. xv, p. 191, -- Hist. Uttér,, t. XV, p. 80. — Buhle, Hur. de la phil., mtrod., sect. m, p. 689. — Degérando., Hist, comp», t. IV, c. xxYi et xxYiii, p. 409,414, et 585. — Routielot, Études sur la philos, du moyen âge, 1. 1, p. 164 et 274, t. II, p. 24, 33, 48, 53 et 98, etc

Tespèce. En d'autres termes, l'espèce n'existe pas à titre d'essence dans chaque individu, ni le genre dans chaque espèce ; car alors toufe espèce serait le genre , tout individu serait l'espèce. (Contre le réalisme.)

3° Le genre ou l'espèce ne peut être une essence proprement dite, c'est-à-dire une chose réelle; car l'espèce ou le genre se dit de l'individu. On dit : Socrate est homme ou animal -, et une chose ne peut être affirmée d'une autre chose , car ce serait prétendre qu'une chose est une autre chose qu'ellemême. Res de re non prœdicatur. (Nominalisme.)

4° Si les genres et les espèces ne sont paj des essences universelles tout entières dans chacun, ou identiques dans chacun , ce ne sont pas pour cela des mots, de simples voix; car l'essence du mot ou terme vocal n'est pas l'essence du genre ou de l'espèce. Le mot, en tant que mot, a des propriétés qui répugnent à la nature du genre ou de l'espèce. La définition du mot en lui-même ne peut être celle du genre ou de l'espèce en elle-même. (Contre 4e nominalisme. ) »

5** Ce qu'on peut dire , c'est que lorsqu'on nomme les genres et les espèces, lorsqu'on prononce, ou même que l'on conçoit les noms généraux , on pense et l'on veut penser une affirmation commune à plusieurs ; or ce qui s'affirme de plusieurs étant la définition de l'universel, il s'ensuit que les genres et les espèces sont des noms d'institution humaine et que les universaux dépendent du langage. (Nominalisme.)

6" Mais ce langage est l'expression de la pensée ,

Hft LIVRE lî.

les unîversaux sont donc des pensées : ils signifient

les conceptions par lesqueîles l'esprit ramène les

semblables à l'unité , en faisant abstraction de leurs

différences. La conception des choses universelles est

une des prérogatives de l'intelligence. (Conceptua-

lisme.)

7** Ces concepts, recueillis de sensations diverses, ces unités intellectuelles représentent des choses qui ne sont pas , ou qui sont autrement dans la réalité que dans la pensée, puisque le concret diffère de l'abstrait, et ils ne décrivent les objets que tels que les veut l'esprit. (Nominalisme.)

8*" Ils ne sont pas pour cela vains et faux, ils sont la collection des caractères communs de certaines multitudes , ils sont eux-mêmes des notions collectives. (Conceptualisme.)

9" Ces notions collectives sont prises des caractères réels d'individus réels; ces concepts, sans être parfaitement identiques à toute la réalité , se fondent sur la réalité. (Réalisme.)

lO^JPour connaître ce qu'il y a de réalité dans les universaux, il faut les étudier dans les réalités incontestées dont ils sont les collections; ces réalités sont les individus. En étudiant, en décomposant Tindividu, on atteindra les éléments réels de l'espèce et du genre. (Problème de l'individuation.)

ir L'individu est composé de forme et de matière ; la matière de l'homme est Thumanité, la forme l'individualité. Celle-ci n'existe pas hors de l'individu, puisque dès qu'elle existe, elle le réalise; elle n'existe que combinée à la matière. La matière, qui peut également exister avec telle ou telle indi-

vidualité; n'existe cependant pas actuellement sans aucune; elle se retrouve, non pas la même, mais analogue, non pas identique , mais semblable, dans tous les individus de même nature, et c'est sa similitude qui constitue toute l'identité de l'espèce, comme c'est la forme individuelle qui diversifie la matière de l'espèce. (Théorie de l'individuation.)

1 T La collection de toutes les matières , de toutes les formes individuelles est une collection de réalités qui n'existent point par elles-mêmes isolément et séparément; elle n'en est donc pas, dans la réalité actuelle, exclusivement composée, de telle sorte que, composée de réalités , ou réelle dans ses éléments propres , elle n'y peut être réduite que par la pensée et n'existe ainsi réduite qu'à l'état de conception et d'expression. ( Conceptualisme réaliste.)

13*" L'individuation est le type de la constitution des espèces, de celle des genres; partout matière semblable en nature, mais numériquement diverse dans ses combinaisons avec la forme. Ainsi, dans les individus, la matière est l'espèce, collection des matières individualisées; dans les espèces, la matière est le genre, collection des matières spécifiées; dans le genre , la matière est un genre supérieur ou suprême, collection des matières généralisées.

14'* A chaque degré, cette matière similaire, mais non pas numériquement identique , est le véritable universel, universel réel, en puissance réel à lui seul, en acte réel en combinaison. (Réalisme.)

1 5^ Comment l'être que par la pensée nous concevons ainsi constitué est-il réellement et physiquement constitué? Les éléments, principes immé-

diats de tous les êtres, sont -ils dans ia matière^ sont-ils dans la forme; sont-ils à la fois matière et forme, et^ dans tous ces cas, comment peuvent-ils encore être avec propriété appelés éléments? Les particules plus ou moins simples conçues par l'analyse ne sont que des éléments improprement dits, des éléments provisoires. Ce sont des corps composants affectés de certaines propriétés non communes à tout composé. Le véritable élément de la matière du corps, c'est la pure essence, celle-là est proprement un universel, car elle est informe et indéterminée. Mais tout ceci n'est dit et ne doit être entendu que des choses sensibles, et n'est pas applicable aux substances spirituelles dont la physique ne traitait pas. (Ontologie physique.)

1 6*" Dans les substances corporelles , la pure essence, cet universel apte à toutes les formes, reçoit ces formes dans toutes ses parties, et ces parties, chacune ainsi composée, constituent un tout composé. Ce tout est successivement affecté de certaines formes qui le font passer à l'état de genre, d'espèce, d'individu. Mais, en même temps, ses parties sont affectées les unes de certaines formes , les autres de certaines autres, qui ne sont pas celles de la totalité, et qui font des parties élémentaires différentes de nature. (Physique ou ontologie.)

IT"* La forme, qui en se joignant à la matière, produit successivement le genre, l'espèce, l'individu, est en général la différence qui diversifie le semblable. C'est surtout à ce qui transforme le genre en espèce que s'applique ce nom de différence. La différence n'est pas une sipiple qualité, elle n'est

pas non plus par elle-même une substance , car îl n'y a point de substance sans matière. Elle est la forme simple, la forme proprement dite. La forme simple est celle qui constitue une nature. ( Idéalisme platonique.)

IS*" La matière de la substance est la pure essence, être en puissance, indéterminé pur, universel sans forme, et accessible à toutes les formes. L'essence de la substance, c'est d'être; elle n'a pas d'autre quiddité. (Idéalisme au point de vue logique, spinozisme au point de vue ontologique ; hégélianisme au point de vue de la doctrine de l'identité de la logique et de Tontologie.)

Faut-il admettre, en effet, ce vaste et incohérent ensemble de doctrines dans la tête d'un seul homme, et la philosophie d'Abélard est-elle le chaos? Nous ne le pensons point. Sans doute, les nécessités de la polémique l'entraînent parfois à des assertions peu conciliables entre elles , et l'esprit de la dialectique, qui, jouant avec les mots comme avec des signes d'algèbre, perd souvent de vue la réalité, a pu souvent lui dicter des raisonnements qui sont de pures formes logiques, sans application et sans valeur pour la science des choses. Mais il nous paraît cependant que la cohérence se rétablit entre ses idées, si l'on y rétablit Tordre, et si l'on distingue les points de vue successifs dans lesquels il s'est placé pour considérer la question. Ces distinctions, il ne s'en rendait peut-être pas bien compte; cet ordre, il n'aurait peut-être pas qu l'établir par lui-même. La méthode était inconnue aux philosophes de cet âge , et celui-ci en aurait eu grand besoin pour éclaircir et justifier

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réclectisme qu'il a porté dans la discussion des universaux. Réfutant tout, empruntant de tout, Abélard me paraît en effet avoir procédé en éclectique.

Pour lui , ce qu'il y a de vrai du nominalisme , c'est, non que les universaux sont des voix, mais qu'ils existent comme universaux par le langage et expriment des conventions de l'esprit.

Ce qu'il y a de vrai du conceptualisrae , c'est que l'esprit conçoit les objets qu'il a perçus , en ramène la diversité à l'unité par les ressemblances, et recueille dans les individus la pensée commune qui est le genre et l'espèce.

Ce qu'il y a de vrai dans l'individualisme de Roscelin, c'est que la réalité en acte est toujours particulière , et que la substance proprement dite n'est jamais en fait universelle.

Ce qu'il y a de vrai dans le réalisme, c'est que les genres et les espèces sont des collections formées d'individus réels en vertu de leur réelle communauté de nature.

Ce qu'il y a de vrai de la doctrine de l'indifférence, c'est qu'il existe dans tous les individus d'une même nature un élément commun, la matière, ce nondifférent ou ce semblable dans tous , diversifié par les formes individuelles.

Ce qu'il y a de vrai dans la doctrine des essences universelles, c'est que cette matière, semblable dans tous les êtres, et qui ne diffère que numériquement, est par la communauté de ses caractères, par l'identité de ses effets, un universel réel^ quoiqu'il ne soit jamais séparé d'une forme qui le particularise.

DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLAUD. V2i

Ce qu'il y a (le vrai dans Tidéalisme*, c'est que la forme qui n'est ni matière, ni genre, ni substance, est cependant l'élément réel et formateur de Tessence, et subsiste avec un caractère de détermination, une constance d'efficacité qui suppose une permanence supérieure aux changements et aux accidents successifs de la matière sensible; tandis que la matière première ou la pure essence, base primitive de toute matière postérieure, subsiste comme quelque chose de durable, d'identique, d'indéterminé, d'inaccessible aux sens en dehors des formes, et partant d'incorporel, mais d'accessible à toutes les formes et de nécessaire indistinctement à toutes les- choses existantes.

Voilà en substance ce qu'Abélard a recueilli dans tous les systèmes qu'il a critiqués; c'est bien là un éclectisme, seulement l'auteur n'en a pas une conscience distincte, il ne l'établit pas systématiquement; on y rencontre même çà et là des lacunes ou des incohérences, car un esprit qui pèche par la méthode et par l'observation psychologique ne s'élève pas toujours, malgré ses efforts, à l'éclectisme et s'arrête au syncrétisme. Cependant il y a plus que de la sagacité , il y a de l'étendue d'esprit dans ce travail de conciliation de toutes les doctrines sur les universaux, et de plus, on y peut entrevoir et dégager une idée originale qui en distingue et carac-

* J^cntcnds par ce mot la doctrine qui donnait une certaine existence à des élrcs indéfinissables qui n'étaient ni abstraction, ni substance spirituelle, ni substance sensible, et que la scolastique éuit sans cesse portée à réaliser ; doctrine qu'on peut également appeler un platonisme altéré , ou un aristotélisme imparfait.

térise Fauteur entre tous les chefs d'école qu'il a

soumis à sa pressante inquisition.

Nous craignons l'ennui des redites, et cependant nous ne pouvons nous refuser un dernier mot sur une question qui a fait presque toute la renommée philosophique d'Âbélard , et peut-être tout le malheur de sa théologie. Il nous est à cœur de faire bien saisir aa pensée et la nôtre, et de fixer le caractère définitif de sa doctrine.

Suivant les meilleures autorités, ce caractère est, à tout prendre, celui du nominalisme. Faut-il souscrire à ce jugement? Non , Abélard ne fut pas nominaliste, s'il faut, pour Fêtre, croire avec Roscelin qu'il n'y a dans le genre et l'espèce que des noms, et que rien n'est réel dans l'individu que l'individualité; s'il faut croire que les qualités, pour n'être pas matériellement, objectivement séparables des substances individuelles, ne sont que des mots; s'il faut croire que les parties, quand elles ne sont pas des individus , sont aussi verbales , aussi vaines que leç espèces et les qualités; s'il faut croire enfin que hors du langage aucune abstraction n'est rien.

Mais il fut nominaliste, si, pour mériter ce titre, il suffit de n'être pas réaliste, s'il suffit d'ignorer ou de rejeter la doctrine platonicienne des idées, s'il suffit de ne pas admettre des essences générales subsistant essentiellement soit hors des individus , soit intégralement et distinctement dans les individus, et de regarder qu'entre Dieu, l'âme et les individus, il n'y a de numériquement réel que des conceptions, qui sont des faits et non des êtres; s'il suffit enfin d'imputer aux facultés et aux besoins de l'esprit

humain Texistence de genres^ de qualités, d'abstractions de toute sorte, posées séparément et indépendamment des sujets effectifs qui ont donné naissance à ces créations^ intellectuelles.

La plupart des philosophes nos contemporains auraient, je crois , de la peine à se défendre de penser comme lui sur ce dernier point, et seraient fortem^ barrasses d'attribuer une existence distincte à aucune des abstractions de cette nature. Cependant beaucoup d'entre eux se défendent du nominalisme et donnent tort à Abélard dans sa grande controverse; ils ne lui accordent d'avoir eu raison que contre les abus du réalisme. Si nous pressons bien leur pensée, nous avouerons qu'elle nous échappe y et nous osons soupçonner que celle d' Abélard aurait bien pu leur échapper en partie.

Certes , M. Cousin ne confond point Abélard avec Roscelin; il veut bien accorder que le grossier paradoxe contre l'existence des parties était trop au^es« sous de ce grand esprit. Il reconnaît que le nihilisme à peu près avoué des nominalistes absolus était étranger à sa ,pensée, mais il laisse entendre qu'en dernière analyse ce nihilisme aurait bien pu devenir, à l'insu d' Abélard, le produit net de sa théorie, et il ne voit dans le conceptualisnie qu'un nominalisme tempéré , sinon déguisé.

Voici toutefois son principal argument : « Le « principe de l'école réaliste est la distinction en c< chaque chose d'un élément général et d'un élément « particulier. Ici les deux extrémités également fausses f< sont ces deux hypothèses : ou la distinction de « l'élément général et de l'élément particulier portée

(^jusqu'à leur séparation, ou leur non -séparation « portée jusqu'à l'abolition de leur différence , et la <( vérité est que ces deux éléments sont à la fois disc< tincts et inséparablement unis. Toute réalité est

c< double Le moi.... est essentiellement distinct

« de chacun de ses actes, même de chacune de ses « facultés, quoiqu'il n'en sôit pas séparé. Le genre << humain soutient le même rapport avec les individus (i qui le composent; ils ne le constituent pas, c'est w lui, au contraire, qui les constitue. L'humanité « est essentiellement tout entière et en même temps

« dans chacun de nous L'humanité n'existe que

« dans les individus et par les individus, mais en « retour les individus n'existent, ne se ressemblent « et ne forment un genre que par le lien de l'humaw nité , que par l'unité de l'humanité qui est en « chacun d'eux. Voici donc la réponse que nous fe- « rions au problème de Porphyre : norepov x^piard «(yévy?) Yi iv Toïç (xhOviToïç. Distincts, oui; séparés, « non; séparables, peut-être; mais alors nous sorc< tons des hmites de ce monde et de la réalité « actuelle *. »

Ou notre méprise est grande , ou cette objection se réduit à ceci : les différences qui séparent les hommes des autres animaux sont réelles , ou , ce qui revient au même, les ressemblances qui unissent les hommes et manquent aux autres animaux , comme celles qui leur sont communes avec les autres animaux, sont également réelles; Il y a donc une nature humaine, l'idée de la nature humaine n'est point

* Ouvr. inéd., inUrod.^ p. cxxxvi.

une hypothèse, une chimère; elle est fondée sur des réalités, et puisqu'il y a des réalités au fond des idées de cette sorte , c'est-à-dire du fond des idées de genres et d'espèces, il y a un certain réalisme.

Cela est vrai , si le réalisme signifie cette opinion même, savoir que les idées de genres et d'espèces, loin d'être des fictions ou de pures conditions subjectives de notre pensée, sont l'expression intellectuelle de faits positifs et certains. Ce réalisme-là n'est que le contraire du scepticisme et de l'idéalisme. Sur ce point, le sens commun est réaliste. Mais, qu'on nous permette de le dire , ce n'est pas là le réalisme. Le réalisme était plus hardi. Les idées de genres et d'espèces, étant fondées sur des faits réels, peuvent être appelées des idées réelles, et en ce sens il est tout simple dé dire abréviativement que les genres et les espèces sont réels. Mais sont-ils en eux-mêmes des réalités, c'est-à-dire quelque chose d'autre que, d'une part, les faits réels manifestés dans les individus, de l'autre, les conclusions légitimes que nous induisons de ces faits réels, généralisations nécessaires de l'intelligence. Le réalisme est allé jusqu'à regarder les idées de genre et d'espèce comme correspondant objectivement à des essences, ontologiquement distinctes des individus dans lesquels elles se manifestent.

Sans doute, l'objection de M. Cousin ne va pas si loin; c'est une réserve générale en faveur du platonisme; c'est surtout l'expression d'une louable crainte de donner accès ou prétexte au scepticisme. Mais ce n'est en définitive qu'une réclamation incontestable en faveur de la vérité de l'idée d'essence.

Oui , il y a dans les êtres individuels autre chose que de l'individualité. On peut, on doit dire sans subtilité : il n'y a que des individus, et il y a quelque chose de plus que des individualités. Ainsi, bien qu'il n'existe en fait d'humanité que des hommes, il est une essence qui s'appelle la nature humaine. Mais la nature humaine ne se réalise que dans les individus; dès que l'essence arrive à l'existence, elle s'individualise. L'être en puissance peut être général, l'être en acte est individu.

Or maintenant, cette réalité des faits sur lesquels se fondent les idées de genre et d'espèce, cette vérité de l'idée d'essence, Abélard l'a-t-il niée? Le conceptualisme est-il condamné à la nier? je ne le pense pas. Pour la nier, encore une fois, il faudrait dire : il n'y a que des individus, et ils n'existent qu'en tant qu'individus. Or il est possible que le nominalisme ait dit cela, mais ce n'est point ce qu'a dit Abélard. Il y a en effet deux hypothèses également fausses, la séparation de l'essence et de l'individu, et l'abolition de leur différence. Le réalisme est tombé dans la première , et le nominalisme dans la seconde. Mais Abélard n'a rien fait de cela; ce n'est certes pas lui qui abolit la différence. Il n'a nié comme faits aucun des fondements de la distinction des genres et des espèces. Suivant lui, les seules unités sensibles, les seules essences distinctes et réelles sont en effet des individus; mais dans l'individu humain , il y a ce qui est commun à tous les animaux, c'est la matière ou le genre; il y a de plus ce qui distingue les hommes des animaux et ce qui est commun à tous les hommes : c'est la différence

DE Li PHILOSOPHIE D'ABÉLiRD. 127

spécifique ou la forme essentielle de Thumanité : de là l'espèce. La matière et la forme sont les éléments réels de l'humanité. D'où il résulte que la distinction des genres et des espèces est réelle, et l'on voit que loin de méconnaître les caractères communs qui décèlent et constituent dans les individus une essence ou une nature spéciale, Abélard réalise, sous le nom de forme essentielle, cet élément intégrant et constitutif sans lequel il n'y aurait qu'une matière indéterminée , ou des fragments infinis en nombre, sans liaison , sans caractère assignable, une création sans ordre, qui échapperait à la raison humaine.

En effet , il y a ici , pour le répéter encore , deux écueils à éviter : l'un, le réalisme absolu qui absor^ berait Tindividu dans l'être universel, et que je n'hésiterais pas à nommer, avec Bayle, un spinozismo non développé; l'autre, un nominalisme radical qui serait au fond un individualisme absolu. La formule de cette doctrine serait : « II n'existe que a des substances distinguées par des accidents pro- « près. » Alors les caractères de l'animal, ceux de l'homme ne seraient que des accidents fortuits de ces fragments, ou plutôt de ces agrégats isolés que nous appelons individus. C'est fictivement et vainement que notre esprit comparerait et assimilerait ces accidents, et qu'il se formerait ainsi des classes. Ces classes, conceptions gratuites, n'auraient de réel que leurs noms, et nous ne céderions, en les formant, qu'à un penchant, à une fantaisie de notre esprit. Au fond, il n'y aurait que des substances et des accidents. Est-ce là le conceptualisme d' Abélard? nullement; il a répété jusqu'à satiété que de la

substance en général à Vindividu il y a des degrés, et que ce n'est point par les simples accidents que Ton peut combler la distance, 11 s'est emparé d'une idée aristotélique , la distinction de la matière et de la forme, sans l'une ou l'autre desquelles il n'existe rien, et il a posé comme réalités, comme éléments nécessaires de l'être, la matière (genre); la forme spécifique (différence, espèce); enfin la forme propre (individu); mais toutes ces choses ne sont séparables qu'en puissance.

Un contemporain, et probablement un disciple d'Abélard, a décrit dans quelques fragments précieux la vraie doctrine de son maître. 11 l'a ramenée avec raison à un seul point, la forme. C'est la place et le rôle qu' Abélard donne à la forme , qui font le caractère et la valeur de son système. Nous la résumerons une dernière fois d'après cet interprète anonyme*.

Un principe a été posé : « Tout ce qui est est ou « substance ou accident. » Ce principe est faux. 11 exprime une division qui ne suffit pas, comme on dit en logique, c'est-à-dire qui n'embrasse pas toute la réalité. Si elle était complète, en effet, il faudrait que la rationnalité, qui apparemment n'est pas substance , fût accident. Accident, son absence ou sa présence dans l'homme serait indifférente, et par conséquent l'homme réduit à l'animal sans raison serait encore un homme. La division exprimée par le principe ne serait donc plausible qu'à la condition d'entendre l'accident d'une manière large, et de

* De ImeHectibns, in fine, p. 494

donner ce nom à tout ce qui est attribut de la substance à un titre quelconque. Alors la forme, le propre seraient des accidents ; mais il faudrait toujours distinguer parmi ces accidents, et Ton serait obligéde désigner certains d'entr'eux par le nom presque contradictoire d'accidents essentiels.

Telle serait la rationnalité. Elle est mieux distinguée, quand on dit qu'elle est une forme. La forme , c'est l'accident ou mode dont le retranchement, — je parle le langage aristotélique , — corrompt la substance dont elle est un des constituants; c'est-à-dire fait sortir une substance de la classe où elle est placée pour la faire passer dans une autre. Retranchez la raison à l'homme, l'homme est corrompu ^ lisez dénaturé; il n'est plus que l'animal. En langage moderne, il perd son essence.

. Ceci amène et éclai're la question suivante : les formes sont-elles des essences?

Les uns veulent qu'elles soient universellement des essences. Soit, mais alors, comme Socrate est un, ce qu'ils ne peuvent refuser d'accorder, il a l'unité. L'unité de Socrate est une, elle a donc l'unité pour forme substantielle, et celle-ci une autre, et ainsi à l'infini. On s'en tire en admettant je ne sais quelle réciprocité, nescio quam reciprocicationem. L'unité de Socrate est la forme de celle de Platon , celle de Platon la forme de celle de Socrate; c'est-à-dire qu'on ne peut éviter ou qu'une seule et même essence soit la forme individualisée de plusieurs , ou qu'elle soit réciproquement ce qui reçoit et ce qui donne la forme. Enfin, toutes les formes étant des essences, chaque individu, un par lui-mèmQ^ a son unité, ou u. 9

chaque unité sujet a son unité forme, c'est-à-dire sa gemblable dans une autre essence, puisque la forme est aussi une essence : il suit qu'il y a plus d'unités que de semblables; or, il doit y avoir autant de semblables que d'uni tés. Mais si Ton ajoute les semblables des unités formes, qui, étant essences, doivent aussi avoir chacune la leur, il se trouve qu'il y a plus de semblables que d'unités; et le tout donne un résultat absurde. Car il s'ensuivrait qu'il y a plus d'unités que d'unités, et plus de semblables que de semblables. Tout cela est un non-sens.

Les autres ne veulent point admettre d'essences hors de la substance; ceux-ci seront obligés de dire, et peut-être avec raison, que les vertus, les vices, les couleurs ne son^ pas quelque chose. C'est aux sages d'en juger, dit notre anonyme, et il passe outre.

Mais il ajoute qu'il n'y a plus qu'une troisième opinion; c'est celle qui entend que certaines formes soient des essences, et certaines autres non. «Ainsi « le veulent Abélard et les siens, qui portent la clarté «dans l'art dialectique, parce qu'au lieu de l'em- (T brouiller, ils le scrutent avec le soin le plus scrupu- K leux.\ Pour eux, les seules formes qui soient des a essences sont certaines qualités' qui sont dans les (f conditions suivantes. 1*" 11 faut qu'elles soient dans n le sujet, en telle sorte que le sujet ne sufQse pas

* « Sicut Abxiardus et sui , qui »rtem dialecticam non obfiiscando , sed « diligenlissime perscrulando dilucidant. » ( P. 496. )

' Quasdam qualitates. Qualités doit être entendu ici largement, i la manière moderne , dans te sens de modes en général , et non dans le sens itobni^* 4'«tpèc«i de U ottégorie 4e qurnUtê.

« pour qu'elles existent. Par exemple^ le sujet suffit à « Texistence des quantités. 2*" Qu'une disposition de « parties ne soit pas nécessaire à leur existence , a comme il faut une disposition de parties, réci- « proque entre les parties du doigt pour qu'il soit «courbé, commune au sujet et au siège pour qu'un (( homme soit assis. 3"" Qu'elles n'existent pas dans le « sujet, grâce à quelque objet extrinsèque, en sorte a qu'elles ne puissent exister seules, comme la pro- (( priété qui consiste pour un homme à posséder un « bœuf ou un cheval. 4° Que pour les écarter, il ne (( soit pas nécessaire d'ajouter une substance au suce jet, comme pour écarter l'inanimation, il fautajou-- « ter au sujet une substance, l'âme. »

Voilà les quatre conditions auxquelles une qualité ou plutôt un attribut du sujet est non-seule-* ment une forme, mais une essence, d'un seul moi, une forme essentielle.

Cet exposé remarquable montre que , loin d'être nominaliste, ou même conceptualiste à la manière des modernes , Abélard admet qu'il y a essence et réalité même hors de la substance, n'entendant par ce dernier mot que le substrat du sujet individuel. En outre de la substance, il admet quelque chose qui n'est pas le simple accident. La substance étant la matière , c'est-à-dire ici le fond de Têtre , il faut i ce fond une forme pour qu'il ait une nature spéciale; cette forme qui en fait l'essence est elle-même une essence. Toutes les formes ne sont pas dans ce cas. La forme essentielle est celle-là seulement que le sujet ne produit pas de lui-même , et qui n'a besoin pour èU*e^ d'aucune disposition, d'aucun objet étnor

^er^ pour s'anéantir, de Taddition d'aucune substance.

La différence spécifique est une forme essentielle , mais elle ne forme de véritables espèces que dans la catégorie de la substance ^ sans être elle-même une espèce de cette catégorie. Aux divers degrés de cette catégorie sont les divers degrés de l'être véritable, par lesquels la substance , être en puissance , arrive à Tèlre en acte. Ces degrés forment la gradation des essences.

Un dernier jugement sur cette doctrine.

Si Ton s'arrête au langage , elle se défendra mal. La distinction de la matière et de la forme ne s'est pas soutenue m terminis. Qu'est-ce qu'une forme essentielle , ou du moins quelle sorte d'être est cela? Le mode d'existence en est pour le moins aussi difficile à concevoir que celui des idées de Platon. Aristote ne peut sauver l'existence de ses formes qu'à l'aide de la distinction de la puissance et de l'acte; mais de l'être en puissance, cela se résout au vrai dans les conditions de l'être , par conséquent dans les conceptions de l'esprit. Des conceptions de l'esprit fondamentales, nécessaires, primordiales, qu'est-ce autre chose que des idées éternelles ? On peut dire , à mon sens , contre Aristote tout ce qu'il a dit contre Platon , et l'on voit que les modernes sont plus conceptualistes qu'Abélard.

Cela veut-il dire que les modernes sont nominalistes?

Écartez le langage de notre scolastique , et vous trouverez peut-être que sa doctrine serait aujourd'hui exposée dans ces termes. L'expérience ne manifeste.

rintelligence ne conçoit que des êtres individuels , comme étant en pleine possession de Texistence. Les genres^ les espèces ne sont^ au positif, que des collections d'individus; dans l'individu, le sujet de l'existence est la substance; toute substance est individuelle; elle est substance, c'est-à-dire qu'elle est l'un et l'être, pour dire comme les Grecs. Mais quelwn^ mais quel être est-elle? Elle est telle et non pas telle. Ce qu'elle est ainsi , c'est ce qu'on appelle son essence. La substance, considérée en elle-même, par abstraction ou en puissance, n'a pas d'essence; mais en acte ou en réalité, mais dès qu'elle existe, elle a ou plutôt elle est une essence. Point de substance sans essence. Tout ceci répond à la théorie de la matière et de la forme.

L'essence, pour l'esprit qui ne fait que concevoir la substance et ne la connaît pas, se représente comme une qualité. Quid n'est connu que comme qualey mais est conçu comme qtiid. L'essence est-elle donc pour cela la qualité en général , ou se composet-elle de toutes les qualités du sujet de l'existence?

Comme substance , ce sujet est un, lui , et pas uu autre , c'est là l'individualité ; comme essence , il est de telle ou telle nature. Cette nature déterminée ne se détermine pour nous que par les qualités que nous percevons ou induisons dans le sujet ; mais ces qualités diverses ne peuvent être ni confondues entré elles, ni rangées sur la même ligne : elles sont toutes réelles, mais il en est de constitutives, i] en est d'accessoires, et parmi les constitutives, les unes sont communes à un plus grand nombre d'êtres, les autres à un nombre moindre. Il y en a d'universelles,

ISA LIVRE n.

c'est-à-dire de communes à tous les êtres; il y en a de tellement particulières qu'elles sont exclusives. Entre ces deux extrêmes se placent divers degrés; à ces degrés correspondent de certains groupes de qualités constitutives j les qualités constitutives sont dites essentielles en ce qu'elles constituent l'essence.

Les qualités sont donc essentielles ou ne le sont pas.

Lorsque l'esprit embrasse tous les êtres dans leur universalité, il leur trouve un certain nombre de caractères communs; ces caractères sont plus que des modes, plus même que des attributs. Si nous les appelons attributs ou modes, c'est par un besoin de notre esprit, qui ne connaît directement les êtres que par leurs qualités; mais ces attributs improprement dits sont plutôt des conditions ou des principes d'existence déterminée. C'est par eux que les êtres sont des êtres.

Dans cette universalité des êtres, des différences apparaissent , c'est-à-dire des attributs différents , et cependant communs encore à plusieurs, mais en plus petit nombre. Les plus communs après les conditions universelles constituent les essences plus générales. Entre ces caractères communs, on distingue encore de certaines différences , et Ton conçoit des essences moins générales; ainsi d'essences en essences, on arrive à l'essence la moins générale, à savoir la substance individuelle; mais cette substance individuelle porte encore des caractères communs à bien d'autres substances individuelles, elle a de nombreuses ressemblances. De même que la considération des différ ences nous a fait descendre de l'universalité des

êtres à Tindividualilé de l'être, la considération des ressemblances nous ferait remonter de Tindividualité à l'universalité.

C'est ainsi que les êtres se représentent à l'esprit humain , qui en forme et en ordonne la conception. Mais ces classifications, qui sont certainement conçues, ne sont-elles que des conceptions? L'affirmative serait la réponse insensée du scepticisme. Ne lui en déplaise, ces classes sont certainement fon-* décs sur des faits réels. Ni l'observation, ni la raison qui les a reconnues, ne nous forgent des mensonges. Mais ce n'est pas tout que de porter sur des faits réels; les conceplions des essences, plus ou moins communes, plus ou moins parliculières, donnent lieu à une distinction fondamentale. 11 en est qui, sans être illusoires, n'ont rien d'essentiel; il en est d'essentielles. Celles-ci reposent sur les caractères dominants dont l'ensemble forme dans notre pensée la nature des êtres. Ces différences fondamentales révèlent et constituent les véritables essences, ou les grandes et naturelles divisions de l'ensemble des êtres. Ces différences sont assez nombreuses; mais dans le nombre on doit distinguer celles que voici. Dans l'ensemble des êtres accessibles aux sens d'abord se montrent certains caractères généraux, communs à tous, et auxquels par* ticipe toute la masse inorganique, substance confuse qui ne se distingue de te qui est plus général qu'elle que par i'attribut qui la rend sensible et que Descartes a nommé l'élendue. Si vous en retranchez la masse inorganique , vous aurez le règne organique (espèce dont l'être étendu est le genre); si vous en

retranchez tout l'être inanimé, il vous reste Têtre animé (le genre animal); si vous retranchez ce qui, parmi les animés, n'a pas la raison, il vous restera l'animal raisonnable ou Thomme (espèce humaine); et si , dans la totalité des animaux raisonnables , vous distinguez substance par substance, vous avez l'individu. Or, parler ainsi, c'est concevoir qu'il y a une essence déterminée par chaque groupe d'attributs communs, une nature étendue, une nature organique, une nature animale, une nature humaine, une nature individuelle. On appelle aujourd'hui nature ou essence , ce qu'au temps d' Abélard on appelait genre ou espèce, matière ou forme; mais le fond des idées n'a pas sensiblement varié.

Et lorsqu'il essaie, pour profondément distinguer l'espèce de tout le reste , de déterminer à quelles conditions la forme est une essence, il entreprend un travail difficile, et il fait plus que les philosophes modernes qui se sont bien hasardés (non pas tous) à reconnaître qu'il y a telle chose que l'essence , mais dont aucun ne s'est aventuré à dire ce que c'est. Ajouter, comme Abélard , que les essences véritables ne se rencontrent que dans la catégorie de la substance , et que la forme spécifique est en dehors de toute catégorie, et surtout n'est à aucun titre dans celle de la qualité ^ c'est assurément traduire , avec l'exactitude scientifique de son art, cette pensée, que les qualités essentielles sont irrévocablement distinctes des qualités accidentelles , et nue les essences ne sont pas. de pures conceptions.

Nous avons peut-être passé la mesure dans cette exposition de la doctrine d'Abélard sur les univer-

saux. C'est qu'elle nous paraissait encore incomplètement connue, faute d'avoir été complètement restituée. Il en est en effet de cette doctrine comme de presque toutes les opinions de son auteur; elle a disparu avec lui. H y a peu de philosophes, dont le nom ait été plus célèbre et les doctrines plus oubliées. Le temps n'a respecté que sa gloire. Soit que Tenvie, le despotisme ou la peur aient détruit ou laissé se perdre ses livres, soit que ceux qui ont profité de ses idées aient pris soin d'en dissimuler l'origine, cet homme, qui eut tant de disciples, n'a pas laissé d'école, et quoiqu'on ne puisse douter qu'il n'ait exercé une influence prédominante sur l'enseignement , sur les études , sur la destinée de la philosophie, il n'a point fondé de philosophie. D'innombrables sectes ont aussitôt après lui couvert le sol gaulois , et l'on n'a plus parlé de lui que comme on parle d'un brillant météore qui éblouit et qui s'éte^int. Il y a de l'injustice dans cet oubli, et lorsqu'au xiii® siècle on voit la querelle des universaux se perpétuer, mais aussi s'éclaircir et s'étendre, on peut aisément retrouver plus d'une idée, plus d'un raisonnement qui vient d'Abélard, ou que ses successeurs ont laborieusement découvert après lui au lieu de le lui emprunter. On sait que les réalistes et les nominaux, se ravirent alternativement le crédit et l'influence, et que la puissance des uns et des autres, celle des premiers surtout, prit souvent les formes de la tyrannie. On tient en général qu'Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin furent réalistes, et leurs partisans venaient s'allier à Jean Dun^ Scot lui-même, lorsqu'il fallait combattre les

nominaux. Peut-être que ceux-ci auraient succombéi si Occam n'eût glorieusement relevé leur drapeau , et, donnant au système Tordre et la clarté, n'eût décidément rétabli leur influence, reconnue enfin et assurée par la protection du pouvoir politique. Les maîtres de l'école de Paris, Jean Gerson et Pierre d'Ailly, furent nominaux*.

Il est remarquable que cette doctrine, quoique tolérée souvent, et parfois protégée par TÉglise, lui redevenait de temps en temps et comme périodique-* ment suspecte, au point d'être persécutée parle saint* siège, et qu'elle s'allia maintes fois avec une manière libre de penser, soit sur les matières de théologie , soit au moins sur les doctrines de la cour de Rome. L'esprit d'Abélard, à travers beaucoup de transformations , se reconnaît et s'aperçoit encore dans les écoles gallicanes, et, osons le dire, dans la philosophie nationale.

La science moderne peut, en général, être regardée comme nominaliste. « La secte des nomi- » naux , » dit Leibnitz , « est la plus profonde des « sectes scolastiques, et celle qui s'accorde le mieux « avec la méthode de la philosophie réformée de nos «jours. » Descartes ne place point « hors de notre

* Albert. Magn., De Intellect, et intelligib,, 1. 1, c ii. »— Metaph, com» ment. iy. — M. Rousselut prouve assez bien qu'Albert était moins réaliste que concepiualisle à la miiniére d'Abélard. (Études iur la philoi du m9y$n Age, t. 11, c. XIV, p. 210 cl suiv. ) 11 est moins heureux, lorsqu'il essaie la même démonstration à Tendroit de saint Thomas. (Ibid.,p. 25fi et 265.) Saint Thomas, sur la question des idées, incline au platonisme. [Snmm. theoL, pars I, quest. v, lv, et lxxxv. ) Le réalisme de Scot ne peut être nié. (Rousselut, t. III, c. xviii, p. 13 ci suiv. — Meiners, De mm, et reaL init., ouv. cit., p. 37. — Salabert, Philos, nom. vind., prcefat., § ▼.)

(c pensée toutes ces idées générales que dans Técole (con comprend sous le nom d'universaux. » Locke et son école ont professé le nominalisroe conceptuar liste; Hobbes, Berkeley, Hume, le nominalisme pur; et, sur ce point, les Écossais, surtout Dugald Stewart, ont enchéri sur les opinions de Locke, eux qui se séparent de lui si volontiers*. Le conceptualisme est peut-être le vrai nom de la doctrine de Kant, et ce n'est qu'après lui que la philosophie allemande a pris ceft formes alexandrines qui la rapprochent du réalisme du moyen âge. La doctrine de Tidentilé absolue, qui ne distingue plus Tordre de la connaissance de Tordre de Texistence, efface ou supprime toute controverse sur les universaux, en confondant Tètre et la pensée, le particulier et le général, le fini et Tinfini. M. de Schelling s'est fait gloire de renouveler le spinozisme qu'on imputait au réalisme pour Taccabler; Hegel a courageusement érigé les degrés logiques en phases de Têtre, et professé que toute pensée réalise, au point que Tètre n'est pleinement réel qu'autant et en tant qu'il se pense*. Pour Hegel, toute opposition entre les différents, quedis-je! entre les contradictoires, n'est qu'une passagère apparence. Mais il faut convenir que

* Leibnitz, In NisoL praefat., edit. Dutens, t. IV. J^ouv. Estais, 1. UI, c. III, 6. — Descartes, Les Principes, 1" part., § 69. — Locke, De l'Entend, hum., 1. Hl, c. m, § 0 et suiv., et c. vi, § 7 et suiv. — Reid , Essais sur les facultés de l'esprit humain, ess. V, c. vi. — D. Stewart, Philos, de l'esprit humain, c. iv, secl. ii, m et iv.

• 11 est remarquable, en eflcl, que les objections dirigées par Bayle contre Vuniversale aparté m des scolasiiques, et contre la confusion de l'atiribat et delà substance dans Spinoza, soient précisément les idées dont s'empar« Hegel pour édifier sa doctrine. (Voy. Bayle, art. Âbélard, ci Stilpon. — Hegel, Gesch. der PhUosophie, t. UI, p. 108. )

rien plus qu'une telle doctrine n'a été jusqu'à ces derniers temps contraire aux méthodes en honneur depuis deux siècles , et Ton peut dire qu'en général l'esprit du nominalisme est celui de la philosophie moderne y quoiqu'il s'y trouve souvent éclairci et tempéré par des idées étrangères aux nominaux du XII* siècle, et qui le préservent ou le délivrent des excès et des erreurs, infaillible châtiment de toute doctrine absolue.

Abélard a donc triomphé; car, malgré les graves restrictions qu'une critique clairvoyante découvre dans le nominalisme ou le conceptualisme qu'on lui impute y son esprit est bien l'esprit moderne à son origine. Il lannonce, il le devance, il le promet. La lumière qui blanchit au matin Thorizon est déjà celle de l'astre encore invisible qui doit éclairer le monde.

En parlant ainsi, je n'éviterai pas l'accusation de nominalisme. Je ne demande qu'à la restreindre dans les limites suivantes.

L'essence est réelle; il n'y a point d'existence sans essence; mais l'essence ne se rencontre réellement que dans Têtre déterminé, parce que l'être n'existe que déterminé. Cependant la détermination n'est pas une chose absolue; elle est susceptible de plus ou de moins. La matière étendue, par exemple, est la conception de l'être percevable, la plus indéterminée, ou, si l'on veut, la moins déterminée que nous puissions former. Quand nous divisons la matière ou la voyons divisée, ses divisions sont des parties qui sont quelquefois appelées individus, et qui devraient plutôt s'appeler fragments^ car ces parties ne

méritent proprement ce nom d'individus qu'autant qu'elles sont, comme divisions, l'œuvre de la nature, ou, pour parler plus hardiment, un tout de création divine, qui ne peut en général être divisé sans changer de nature. Quoi qu'il en soit, l'être va toujours se déterminant davantage. Ces déterminations successives divisent réellement l'universalité de la substance, et comme ces divisions correspondent à des substances, unes, distinctes, d'origine naturelle, l'universalité de la substance est dans le fait, est actuellement la totalité des substances.

Chaque substance aune essence, c'est-à-dire une nature stable qui se reconnaît à ses attributs permanents et invariables , et nous avons raison de croire à l'essence. Ainsi, pour prendre l'exemple toujours cité , il y a une essence qui s'appelle légitimement la nature humaine. Elle ne peut être confondue avec aucune autre , ni produite de toutes pièces par aucune opération humaine, ni modifiée dans ses éléments constitutifs, sans être détruite. ISubstanlialis differentia abesse nonpotest, quin corrumpatK

L'idée d'essence est une idée nécessaire de l'egprit humain, et l'idée d'essence est vraie et légitime, non-seulement fondée sur quelque chose de réel et d'objectif, mais conforme dans une certaine mesure à cette réalité objective, parce que les idées nécessaires expriment les conditions mêmes de la réalité. Mais pour être conforme à la réalité, cette idée ne lui est point adéquate, parce que notre connais-

• De Intellect., p. 492.

ik2 LIVRE n. —DE LA PHILOSOPHIE D*ABÉLARD.

sance , certaine dans ce qu'elle a de nécessaire , est toujours et nécessairement incomplète.

L'essence est une condition de Tètre. Mais cette condition qui ne peut être ni éludée , ni altérée^ ni reproduite à volonté, cette loi qui n'est expliquée par aucun phénomène naturel, par aucune des forces connues ou appréciables, ou même supposables de la nature, est un des témoignages les plus certains à mes yeux de Tintervention d'une puissance et d'une intelligence suprêmes. Pour exister, il faut que Fessence ait été conçue et youlue. C'est par là que je l'élève au-dessus même de ce qu'il y a de plus élevé en ce monde, les idées nécessaires de la raison humaine. C'est en ce sens que je suis prêt à reconnaître le dogme platonicien , et à nommer l'essence une idée de Dieu.

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