XX PREUVES ET AUTORITÉS
Saint-Simon d'avoir eu lui-même une intrigue galante avec une religieuse.
L'article Abdard, dans le Dictionnaire de Moreri, dans le Dictionnaire critique de Bayle, ainsi que les articles HéhUse, Paradet, Foulque, Bérenger, Fr. d'Amboise.
TheHislory of the lives ofAheiUardand Hehisa, by the rev. Joseph Berington , 2 vol. in-S*", Basil, 4793. Cet ouvrage fort estimé contient, avec une biographie étendue , une traduction et le texte des lettres d'Héloïse et d'Âbélard. Il est intéressant, mais il n*a pas été composé d'après les autorités contemporaines , et l'auteur a pris pour historiques tous les détails romanesques inventés par D. Gervaise.
Abailard et Héloîse , avec un aperçu du xii* siècle, par F. C. Turlot, 4 vol. in.8% 1822.
L'article d'Abélard dans V Histoire littéraire de la France, ainsi que celui d'Héloïse. Ces articles ont été rédigés par dom Qément avec beaucoup de soin et de critique , mais avec une sévérité qui tombe dans l'injustice. Ils ont été réimprimés , l'Académie des inscriptions ayant donné une nouvelle édition du volume où ils sont insérés , et M. Daunou y a joint quelques notes. (Histoire littéraire de la France, t. XII, 4830 , p. 86 et suiv.^ p. 629 et suiv.)
V Essai sur la vie et les écrits d^ Abailard et d'Héloïse , par madame Guizot. ( Œuvres diverses et inédites de madame Guizot, 4828 , t. II , p. 349. ) L'ouvrage qui n'est pas fini est le plus remarquable pour le fond des idées et pour les vues qu'il contient; il a été terminé par M. Guizot et placé à la tête de l'édition illustrée des Lettres d' Abailard et d'Héloïse, traduites par M. Oddoul. (2 vol. in-8% Paris, 4839.) Cette dernière édition renferme un assez grand nombre de pièces et de témoignages, le spécimen d'un des manuscrits des lettres, quelques fragments de MM. de Chateaubriand, Michelet, Quinet, etc.
Les dictionnaires et recueils biographiques, qui tous en général contiennent un article Abélard. Nous citerons celui de M. d'Eckstein , dans ÏEncyclopédie des gens du monde ,Ll; celui de M. P. Leroux , dans Y Encyclopédie nouvelle, 1. 1; celui de M.^Géruzez , danslePlutarque français, t. I ; M. Barrière y a donné l'article Héloîse.
La traduction des lettres d'Héloïse et d'Abélard , par le bibliophile Jacob, insérée dans la Bibliothèque d'élite, in-42, Paris, 4840. Cette traduction , fort bien faite , est précédée d'une notice intéressante et
DE L'HISTOIRE D*ABÉLARD. xxj
détaillée qu'on doit à M. Villenave , sous ce titre : Abélard et Héloïse, leurs amours, leurs malheurs et leurs ouvrages.
Parmi les anciennes traductions, assez peu remarquables, on ne doit conserver que celle de Bussy-Rabutin , réimprimée avec de nombreuses compositions poétiques sous ce titre : Lettres d* Héloïse et d^ Abélard, traduites librement d'après les lettres originales latines, par le comte de Bussy-Rabutin , avec les imitations en vers par de Beauchamps , Golardeau, etc:, etc., précédées d'une nouvelle préface par M. E. Martineault , in-4 2 , Paris , 1 844 .
Une biographie universelle publiée en Angleterre contient un bon article sur Abélard, The biographical Dictionary of the Society for the diffusion of use fui knowledge, in-S"", 1. 1 , London, 1842.
Les Allemands se sont peu occupés d' Abélard. On cite les deux ouvrages suivants , dont nous ne connaissons que des extraits :
F. G. Schlosser , Abaslard und Dulcin , oder Ijeben und Meinungen eines Schwaermers und eines Philosophen, in-8*. Gotha, 4807.
Fessier, Abaelard und Heloisa, 2 vol. in-8*', Berlin , 4808.
Abaelard und Heloise oder der SchriftsteUer und der Mensch, par M. Feuerbach ( Leipzig, 4844 ), est un mince recueil de pensées détachées qui ne m'ont paru avoir aucun rapport avec le titre *.
Abaelard und Heloise, Ihre Briefe und die Leidensgeschichte iibersetzt und eingeleitet durch eine Darstellung von Abaelards Philosophie und seinem Kampfmit der Kirche, von Moriz Carrière, in-42, Giessen, 4 844. C'est une traduction des lettres, mais l'auteur l'a fait précéder d'une introduction qui se lit avec intérêt, et où il se montre au courant des plus récentes publications qui concernent Abélard.
III. — On trouve des renseignements sur les manuscrits d' Abélard , sur ses ouvrages inédits , sur la publication de ceux qui sont imprimés, dans le Thésaurus de Durand et Martene et dans celui de Pez, aux lieux cités; dans Casimir Oudin (t. II, p. 4469); V Histoire liUéraire{L XII, p. 403, 429, 434 et 706 ) ; Fabricius [BibUoth. lai.
* Voici au vrai le sens tout allemand de ce litre. H s'agit d'urfe comparaison entre la vie littéraire et la vie active. Je crois qu* Abélard désigne l'une et Héloïse Vautre. C'est un recueil dont le litre revient à peu près à ceci, Vart et l'humanité. Les deux noms propres ne se rencontrent [>as dans le cours du livre.
xxij PREUVES ET AUTORITÉS.
med, etinfim, œtat., éd. a P. J, Mansi, t. V, lib. XV, p. 232 etseq .); Olearius, (Joann. Gotfr. Olearii Biblioth. scriptor, ecdesiasL, t. I, p. 24 ); le recueil intitulé : Historia reilitierariœ ordin, S. Benedicti, par Ziegelbauer et Legipontanus ( 1. 1 et IV) ; celui de Guillaume C4ave, ( Scriptor. ecclesùist. Historia litteraria, t. II, p. 203 ) ; le Voyage littéraire de deux bénédictins (part. I, p. 245), et Tlntroduction aux Oiwrages inédits d'AbUard, par M. Cousin.
Les opinions religieuses d*Abélard ont été exposées et discutées par d'Amboise, D. Gervaise, Dupin, le père Noël Alexandre, Oudin, Lobineau , Bayle , les éditeurs des deux Thesaurxis , Mabillon , dans l'édition de saint Bernard , son continuateur , dans les Annales bé' nédictines, l'auteur du tome XII de V Histoire littéraire , Bnpiems d'Argentré (Collectio judiciorum de novis erroribuSy t. I, p. 49 et seq. ), M. Neander et M. Tabbé Ratisbonne, chacun dans son iJt»toire de saint Bernard; (l'une traduite par M. Th. Vial , 1 vol. in-12 , 4842; Tautre, 2 vol. in-42, 4840, t. II, chap. xxvii, xxviii et xxix. )
Les opinions philosophiques d'Abélard ont été incomplètement exposées par les divers historiens de la philosophie , qui jusqu'à ces derniers temps , ne connaissaient pas ceux de ses ouvrages où elles sont exposées. Voyez pourtant, outre Brucker déjà cité , Tennemann ( Geschichte der Philosophie , t. VIII , part. I, chap. v, p. 470, Leipizig, 4840); Degerando (Histoire comparée des systèmes de philosophie, t. IV, ch.xxvi,p. 397), et la note du commencement du chap. m de notre livre II. Mais les doctrines d'Abélard ne commencent à être bien connues que depuis l'introduction de M. Cousin ( Ouvr. inéd., ou Fragments philos., t. III). On peut consulter aussi l'ouvrage intitulé : Études sur la philosophie dans le moyen âge, par M. Rousselot (3 vol. in-8**, 4840-4842). Il a paru quelques dissertations en Allemagne que nous citons en leur lieu.
vos D'ABÉLARD.
Lorsqu'on suit » eti quittant Nantes, la route de Poitiers , on traverse, avant d'arriver à Clisson , un bourg formé d'une longue rue et qui se nomme le Pallet. Après les dernières maisons, on aperçoit à gaudhe aunlessus do chemin une église, remarquable seulement par sa simplicité et par la vétusté de quelques-unes de ses parties. Derrière cette église et sur une hauteur , des restes de murs épais , avec des vestiges de fossés , indiquent sous le lierre qui les couvre une ancienne et forte construction , et renferment maintenant un carré d'arbustes et de grandes herbes, cimetière abandonné où s'élève une vieille croix de pierre parmi quelques modestes tombeaux. Ces ruines sont celles de la demeure des seigneurs du Pallet, détruite en 1420, lors des guerres qui suivirent l'attentat commis sur Jean Y, duc de Bretagne, par Marguerite de Clisson. C'était làj qu'au xi" siècle, un petit château fortifié dominait le bourgs du haut d'une éminence à pic sur Tétroite rivière de la Sanguèze, ainsi nommée, dit-on, pour avoir été souvent rougie
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du sang des combattants , au temps des luttes acharnées des Bretons et des Anglais.
En 1079, Philippe 1" était roi des Français, et Hoël IV, duc de Bretagne, lorsque dans ce bourg et dans ce château, son domaine , un personnage noble, Bérenger, eut de sa femme Lucie un fils qu'il nomma Pierre *. C'était l'aîné de sa famille, qui s'augmenta bientôt de plusieurs enfants; ses autres fils s'appelèrent Raoul , peut-être Porcaire et Dagobert , et sa fille , Denyse. Le père , avant de prendre le métier des armes, avait reçu de l'instruction, et il en conservait un tel goût pour les lettres qu'il voulut le transmettre à ses enfants et faire précéder par quelques études leur éducation guerrière. L'amour qu'il por-
* Le Pallet, Palatium (on trouve aussi Palet, Palais, Paletz , Palez], est situé à 19 ou 20 kilomètres au sud-est de Nantes , sur la route de Chollet et de Poitiers, «oppidum.... aburbe Nannetica versus orientem ooto « miliariis remotum. m L'éiglise est sur le penchant d'une butte, appelée encore la butte d'Àbélard. C'est Tancienne chapelle du château , donnée à la commune, comme je l'ai appris du curé en 1843, par le dernier seigneur Barin de Froidmanteau , de la même famille que les La Galissonnière , dont la résidence se voit à moins d'une demi-lieue en avant. Les ruines du château, détruit d'abord en 1420, puis sous Louis XIII, ou quatre pans de murs , hauts de 1 mètre environ , renfermant un carré d'à peu près 30 mètres de côté, passent pour la maison d'Abélard , qu'on a dit aussi né dans une autre maison plus modeste , démolie il y a sept ou huit ans par M. Dufréne, procureur du roi. Bérenger peut avoir été châtelain du lieu, quoiqu'il fût Poitevin, suivant l'unique témoignage d'une des épiupbes d'Abélard {ex Chron. Rich. Pictav.) ,
Namque oritur pâtre Pictavis et Britone matrc ,
si toutefois on n^a pas fait confusion avec Bérenger de Poitiers , dont il sera question plus bas. Mais rien n'eropéche de voir en lui l'ancélre de ces seigneurs du Pallet qui , jusqu'au xv* siècle , figurent dans les annales de la Bretagne. Son fils est souvent désigné sous le nom de Palatinus et quelquefois de Nannetensis, (Ab, Op,, ep, i, p. 4. — Johan. Saresb. Policrat. , \. II, c. XXII, et Métal., 1. 1, c. ▼, et 1. II, c. x. — Rec, des Hist. des Gan/M, t. XII, p. 416, et t. XIV, p. 303-304. — i^r. de Bret., par
tait à son fils aîné lui inspira des soins particuliers, auxquels celui-ci répondit par delà toute espérance. Il annonçait des dispositions brillantes. Dans cette vieille Armorique qui passait pour devoir son nom de Bretagne à la brutalité de ses habitants, on re** marquait dès lors une singulière aptitude aux choses qui demandent la subtilité de Tesprit, et le jeune Pierre tenait du lieu natal , ou plutôt de sa raCe , une remarquable facilité \ Ses progrès furent bientôt tels qu'il s'éprit d'une passion vive pour l'étude, et f dans son ardeur, il résolut de se consacrer aux lettres tout entier. Renonçant à la gloire militaire ,
D.Lobineau, 1. 1, 1. UI, p. 106-lOÎ; I.IX, p. 298; l.XIX, p. 661, 1143, 1162 et mS.^AbaiL et Hél., parTiirlot, p. 143. ^ Voy. pUL de Clisson, par Thienon , pi. ii et iit. — Notice sur Clisson , in-l 8 , Nantes , 1841 , p. 7. — Renseignements manuscrits transmis par M. Chaper, préfet de la Loire-Inférieure , et par MM. de la Jarriette et Démangeât , de Nantes.) * C'est Âbélard qui dit que Breton vient de brute. « Briio dictus est quasi u brutus. Licet enim non omnes vel soli sint stolidi , hoc ( f te ) tamen qui no- « men Britonis oomposuit secundum affinitatem nominis bruti , in intenlione « habuit quod maxima pars Britonum fotua esset. » Et on lit, en effet , dans le roman de Brut , que Brutus
Apela de Brute Bretons
Les Troyens ses compaignons.
(V. 1211 et 1212. )
Il s'agit , il est vrai , de la Grande-Bretagne , mais elle donna son nom à l'Armoriqae. Les savants pensent que le nom de Bretons vient de Trexonze ou Bra%onee, les peints, les tatoués, comme les Fictes de TÂngleterre. Cependant Tesprit pénétrant des clercs bretons est attesté par Othon de Frisingen , mais il veut qu'en toute autre chose que les arts ( la rhétorique et la dialectique), les Bretons soient presque stupides. C'est en faisant allusion à cette subtilité particulière qu' Abélard dit de lui même : « Natora « terraemeœ vel generis animo levis. » Car je crois qu'ici animo levis signifie plutôt Fesprit prompt que la légèreté du caractère : ce n'est pas l'usage d' Abélard de parler modestement de lui-même , et la légèreté n'est pas le défaut breton. (Ouvr. inéd. d'Ab. Dialectic. ^ p. 222 el691. — Z>« Gest» Frid, I imper. ^ 1. 1 , c. xlvii. — 4*. Op; cp. i , p. 4.)
et abandonnant à ses frères son héritage et son droit d'aînesse , il s'adonna surtout à la philosophie , et dans la philosophie, à la science de la dialectique, cet art de la guerre intellectuelle dont il préférait a tout les armes, les combats et les trophées.
Très-jeune encore, il affronta les chances et les épreuves de cette stratégie du raisonnement et de la parole. Il s y exerça de bonne heure , et ses rapides succès lui donnèrent une telle confiance que, quittant la maison paternelle , il alla voyager, parcourant les provinces, cherchant les maîtres et les adversaires , marchant de controverses en controverses , et renouvelant ainsi, sous une autre forme et dans un plus vaste espace , la coutume attribuée aux péripatéticiens de discuter en se promenant ^ La philosophie avait alors ses chevaliers errants.
La France ne manquait pas de maîtres et d'écrivains qui cultivaient la dialectique* Des sciences qui occupaient les esprits, c'était celle qui commençait à faire le plus de bruit et à donner le plus de renommée. Elle rivalisait d'importance et presque de pouvoir avec la théologie qu'elle servait et inquiétait tour à tour. La grammaire et la rhétorique qui , unies à ces deux sciences et à quelques études mathématiques, composaient presque tout l'enseignement de l'époque , ne venaient que loin après la dialectique dans l'estime des hommes instruits. La dialectique , c'était alors la philosophie proprement dite. On l'appelait un art, parce qu'on ne l'enseignait pas sans la pratiquer , et que Tétude du raisonnement
* Ab. Op., ep, I, p. 4.
ne va pas sans le besoin d'en montrer les ressources, d'en essayer les procédés, d'en éprouver les forces*. On apprenait, sous le nom de cet art, une grande partie de ce que contient la Logique d'Aristote, que l'on connaissait par des traductions incomplètes et surtout par l'intermédiaire de Porphyre et de Boèce. L'introduction que le premier a jointe aux Catégories, c'est-à-dire aux prolégomènes de la Logique, faisait corps avec elle; on n'en séparait pas les versions et les commentaires du second. Ainsi l'on ne savait la dialectique qu'à la condition d'avoir appris tout ce qui regarde les cinq voix ou les rapports généraux des idées et des choses entre elles , exprimés par les noms de genre, d'espèce, de différence, de propriété et d'accident; les catégories ou prédicaments, c'est-à-dire les idées les plus générales auxquelles puisse être ramené tout ce que nous savons ou pensons des choses; la théorie de la proposition ou les principes universels du langage; le raisonnement et la démonstration, ou la théorie et les formes du syllogisme; les règles de la division et dé la définition; la science enfin de la discussion et de la réfutation, ou la connaissance du sophisme. En étudiant toutes ces choses, on trouvait, chemin faisant, de nombreuses questions qui permettaient de joindre l'exemple au précepte; c'étaient des questions d'abord de logique pure, puis de physique, de métaphysique, de morale, et souvent de théologie. Sur ces questions s'échauf-
* On sait que notre faculté des lettres s'appelait autrefois la faculté dm arts : d'où le tilre de niattre es arts. Le nom à^artisla fut donné dans lo XI* siècle aux philosophes , qui à Rome étaient aussi appelés rsyyixolt quand ili s'adonnaient à renseignement et à la controverse* Budda;us, Observ* sélect. XIV et XVI, t. VI, p. 121 et 130. HaU., 1702.
faient les esprits^ s'animaient les passions^ et brillaient ceux qui se livraient à l'enseignement et à la dispute ; sur ces questions se partageaient les professeurs^ les lettrés^ les écoles, et quelquefois TÉglise et le public.
A l'époque où le jeune Pierre se mit à courir le pays pour chercher les aventures philosophiques, un homme s'était fait dans les écoles une grande renommée. C'était Jean Roscelin , né comme lui en Bretagne, et chanoine de Compiègne. Ce maître avait trouvé assez répandue cette doctrine y qui n'était pas cependant toujours explicite, que les noms appelés plus tard abstraits par les grammairiens désignent , pour le plus grand nombre , des réalités, tout comme les noms des choses individuelles, et que ces réalités, pour être inaccessibles à nos perceptions immédiates, n'en sont pas moins les objets sérieux et substantiels d'une véritable science. 11 combattit cette idée qu'il contraignit à se développer et à s'éclaircir; et il soutint que tous les noms abstraits, c'està-dire tous les noms des choses qui ne sont pas des substances individuelles, que par conséquent les noms des espèces et des genres qui n'existent point hors des individus qui les composent , et les noms des qualités et des parties qui ne peuvent être isolées des sujets ou des touts auxquels on les rattache, les unes sans disparaître, les autres sans cesser d'être des parties, n'étaient en effet que des noms. Puisqu'ils n'étaient pas les désignations de réalités distinctes et représentables, ils ne pouvaient être, selon lui , que des produits ou des éléments du langage , des mots , des sons , des souffles de la voix ,
flatm vocis. Cette doctrine fut appelée la doctrine des noms^ le système des mots^ sententiavocum; les historiens de la philosophie l'appellent le nominalisme *.
Cette doctrine illustra son auteur qui ne Tavait pas inventée tout entière^ mais qui^ la rencontrant en principe dans Aristote, Tavait, après Raban-Maur et Jean le Sourd, hardiment poussée à ses extrêmes conséquences et rédigée en termes absolus; mais elle compromit le repos et la sûreté de Roscelin. L^Église s'était alarmée; saint Anselme, alors abbé du Bec en Normandie , en attendant qu'il succédât à Lanfranc dans l'archevêché de Cantorbery, et qui jouissait d'un grand crédit comme religieux et d'une grande réputation comme philosophe, avait combattu le nominalisme, en soutenant à outrance la réalité de ce qu'exprimaient les termes abstraits et généraux , ou ce qu'on appelle la réalité des universauœ. Devançant même cette polémique, un concile tenu à Soissons, en 1092, avait condamné la doctrine de Roscelin, comme fausse en elle-même, et comme incompatible avec le dogme de la Trinité, puisqu'en n'attribuant l'existence qu'aux individus , elle annulait celle des trois personnes, ou les réalisait en trois essences individuelles, ce qui était admettre trois dieux.
Roscelin avait été forcé de s'exiler en Angleterre. On croit que dans le cours de ses voyages notre Pierre fiit un de ses auditeurs; mais on ignore quand il le rencontra. Il est certain qu'il suivit ses leçons, et probablement avant de venir à Paris. 11 l'entendit du
* Voyez le 1. H de cet ouvrage , c. ii, viir, w cl x.
moins étant fort jeune ; il a dit plus tard qu'il l'avait eu pour maître ^ et il a dit aussi qu'il trouvait sa doctrine insensée \
On croit qu'il n'avait guère que vingt ans lorsqu'il vit Paris pour la première fois*.
Cette ville était alors^ surtout pour le nord et l'occident de l'Europe^ la capitale des lettres et des arts. Elle a été de bonne heure , elle est restée toujours le centre de cette philosophie du moyen âge qu'on a nommée Idiscolastique. Ce nom ne désigne pas autre chose que la philosophie des écoles ou cette dialectique que nous avons décrite. Les écoles étaient assez nombreuses en France , et pour la plupart épiscopales 5 c'est-à-dire qu'elles étaient ouvertes ordinairement sous le patronage et la surveillance de l'évêque et même dans sa maison.
Ces institutions avaient succédé aux écoles palatines, fondées par Charlemagne, grande et passagère
' « Magislri nostri Hoscellini lam insana senleolia. » (Ouvr. inéd. Dialect., p. 471.) C'est Olhon de Frisiogen qui veut que le premier maître d*Âbélard ait été Roscelin , lequel a sans aucun doute été son maître , mais qui ne peut avoir été le premier, encore moins son précepteur dans sa famille , comme quelques-uns l'ont cru. Rien ne prouve que Roscelin ait enseigné eo Bretagne. Proscrit lorsqu'Àbélard avait treize ans , il ne peut guère Tavoir connu que plus tard dans ses courses plus ou moins secrètes en France. (Id., Introd., p. \1 etsuiv. ) Abclard le traite avec sévérité, il Tairéfalé et inéme attaqué violemment. (Ab, Op., ep. xxi , p. 334 ; Not., p. i 143. — Oit. Fris. De Gest, Frid. I, 1. 1, c. xlvii. — Philosophie dans le moyen âge, par M. Rousselot, t. I, c. v.)
* Peut-être même était-il plus jeune ; les auteurs du Recueil des historiens des Gaules et de la France veulent qu^il ait entendu Guillaume de Champeaux, à Paris, avant la fin du xi" siècle (t. XIII, p. 654). Le P. Dubois , dans son Histoire ecclésiastique de Paris, dit qu'Abélard arriva dans celle ville en i 100 (t. I , l. XI , c. vu , p. 777). Duboulai voudrait même faire remonter son arrivée jusqu'en 1095. {Ui^t. Universit, parisiens, t. II, p. 8.)
création , comme presque toutes celles de cet homme qui devança trop son temps « et manqua l'avenir pour l'avoir deviné trop tAt. Ce qu'il avait voulu placer dans le palais s'était donc produit dans l'évèché ou même à la porte du cloître \ Dans ces écoles , qui différaient de réputation et quelquefois de doctrine , comme les évêques eux-mêmes , on enseignait toujours la théologie et souvent les sciences profanes , y compris la philosophie. Cet ordre d'institutions dura longtemps ; il en est resté au chef-lieu de tous les diocèses^ auprès de tous les évêques^ deux titres portés par des prêtres et qui représentent le double enseignement du passé : l'un est le titre de théologal; et l'autre celui d'écolâtre.
A l'époque dont nous parlons, ou vers Tan 1 1 00 , il n'y avait donc pas d'Université de Paris. Il y avait des écoles à Paris, et parmi elles , au-dessus de toutes , l'école épiscopale , la plus fréquentée et la plus célèbre*. Les étudiants y accouraient de très-loin, non-seulement de toute la France, ce qui était peu dire, mais de toute la Gaule et des pays
' «Garolus.... seculares quodam modo lilleras fecit el a cœnobiis ad « palaliam evocavit. » ( Duboulai , t. I , p. 05. ) Je parle ici d'après l'idée reçue qui attribue à Charlemagae la création pcrmanenlo d'écoles royales temiM dans son propre palais. Domus regia schola dicitur, disait le concile de Mitny en 858 (Ibid. p. 106). Ce prince aurait ainsi conçu et réalisé U véritable instruction publique , celle de l'État. J'avoue que M. Ampère a singulièrement ébranlé cette idée. Au reste, les écoles épiscopales elles-mêmes doivent encore être originairement rapportées à Charlemagne ; c^est lui qui en prescrivit la formation par un capitulaire de 789. ( Histoire littéraire de la France avant le xu^ siècle , par M. Ampère ,
t. ni, G. II. )
• Cf. Lobineau, Hist. de Paris, t. 1, 1. TV, p. 161. — Gérard Dubois , Uist, Eccles, paris, ^ t. 1 , 1. XI, c. vu, p. 775. — D. Brial., Rec. des Uisl, i. XIV, prœf. xxij. ^ Troplong , Du pouvoir de l'État sur l'enseigne-
étrangers. L'Angleterre , l'Italie et rAllemagne commençaient à envoyer leurs enfants dans oette ville , destinée à devenir l'Athènes de la philosophie du moyen âge. Les cours de l'école, ou comme on disait les lectures^ (il n'existait point de collège), avaient pour auditeurs des jeunes gens ou hommes faits de toutes nations; car les écoliers étaient alors de tout âge. Ils se rassemblaient autour de la chaire du professeur, dans un cloître assez voisin de l'habitation de Tévéque , située au lieu où nous avons vu encore TArchevêché , et au pied de l'église métropolitaine, qui se nommait bien déjà Notre- Dame, mais qui n'était pas le monument magnifique et vénéré que commença Maurice de Sully sous Philippe Auguste, il n'y a pas très -longtemps qu'une enceinte , jadis habitée tout entière par les membres du chapitre, s'étendait depuis le Parvis, et longeant au nord la nef de l'église , allait rejoindre le jardin de l'Archevêché; elle s'appelait le Cloître Notre- Dame *. Là était, aux premiers jours du xu® siècle , l'école épiscopale, l'école maîtresse, perpétuelle, celle dont le titulaire régissait de droit les écoles de Paris, et c'est pour cela qu'elle portait dans le monde et qu'elle a conservé dans l'histoire le nom d'École du Cloître ou de Notre-Dame. Elle s'enorgueillissait de
ment, c. vi, vu , vni et ix. — Launoy, De SchoL celeb., t. IV, c. lix.— Hist, litt, de la Fr,, par les bénédictins de Saint-Maur, t. IX, Disc. prél.
* Lectiones, d'où le mot de leçons. Bayle appelle Anselme de Laoa lecteur en théologie. Les professeurs au Collège de France avaient conservé ce titre de lecteur. Les leçons, au moyen âge, se composaient d'une lecture ou dictée , puis d'un commentaire ou glose improvisée. C'est la forme encore suivie dans nos écoles de droit.
' Paiis ancien et moderne, par de Mariés, t. I, c. i, p. 51, et c. ii , p. 139.
VIE D'ABÉLâRD. 11
reconnsdtre pour chef Guillaume, dit de Champeaux, du nom d'un bourg de la Brie où il était né. Archidiacre de Paris ^ il enseignait avec beaucoup de succès et d'éclat. Il parait avoir brillé dans la dialectique, donné de quelques-unes des questions qu'elle pose des solutions nouvelles, et appliqué le premier, dans Técole de Notre-Dame, les formes de la logique à l'enseignement des choses saintes : ce qui a fait dire qu'il avait, le premier, professé publiquement la théologie à Paris , et d'une manière contentieuse, en oe sens qu'il aurait introduit la théologie scolastique. On Ta surnommé la Colonne des docteurs \
Pierre alla l'entendre et ne tarda pas à lui plaire. Un disciple intelligent, qui saisit avec promptitude et reproduit avec talent les leçons qu'il écoute , est toujours bienvenu de celui qui les donne; mais il est rare que sa faveur soit durable. Pierre se distingua parmi les écoliers de Paris ; il les étonnait par sa mémoire surprenante, par son instruction précoce, par sa rare subtilité , par le don de la parole que rehaussait en lui la singulière beauté de sa figure. Il se faisait admirer, aimer, et partant envier. Bientôt il s'enhardit à se séparer de son maître; il attaqua quelques-unes de ses doctrines; et comme il fut plus
* Où le dit né vers 1068. Après avoir étudié sous Manegold et Anselme de Laon , qui professèrent à Paris, il y devint le chef de renseignement , et il eut le regimen scholarum d'où est venu sans doute plus tard le titre de recteur, 11 eut des disciples nombreux dont quelques-uns occupèrent un rang distingué dans TËglise et la science. Ëlcve d*Ânse1me de Laon , qui s^était formé sous saint Anselme , Guillaume continua donc le réalisme, et même il parait l'avoir exagéré. {Ab. Op., ep. i, p. 4 ; Not., p. 1145. — Ouvr. ioéd. Dialectic, passim. — Johan. Saresb. Metalog., 1. 1 , c. v ; 1. III , c. ix. — JUc. des Eût., t. XIV, p. 303. — Lisiardi Vita Jf. S. S. Àmuffi, c. xv. lyAchery, SpicUeg,, 1. 1 , p. 633, — Hist. Htt., t. X , p. 307, 308 et suîv. )
d'une fois vainqueur dans l'argumentation , il ne manqua pas de lui devenir insupportable. Il excita chez Guillaume une indignation et un effroi^ chez quelques-uns de ses condisciples une défiance et une jalousie 9 qu'il regarda toujours depuis comme la triste origine de tous ses malheurs. Mais alors jeune , heureux , plein d'espoir, il parcourait les sciences et les questions en se jouant. Tout le champ de la connaissance humaine était ouvert devant lui comme le monde devant un conquérant.
On raconte cependant que^ ne sachant encore rien au delà de ce qu'on apprenait dans le trivium^ c'està-dire la rhétorique, la grammaire et la dialectique, il voulut s'instruire dans les arts plus secrets du quadrivium y où l'on enseignait l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique; car telle était restée la division encyclopédique de l'enseignement au xir' siècle \ Il prit même des leçons d'un certain maître qui se nommait Tirric, et qui se chargea de lui apprendre les mathématiques. On appelait ainsi une science fort suspecte où l'étude des propriétés des nombres et des figures s'unissait à celle de leurs vertus symboliques^! mystérieuses*.
Pierre prenait ces leçons sans bruit; déjà il ne lui convenait plus de paraître apprendre; cependant il ne réussissait pas. Lui-même a reconnu qu'il n'a ja-
' Celte division septuple des sciences est indiquée partout et subsista longtemps. On en trouve Torigine dans Cassiodorc et saint Augustin. (Vivinar. Lect., c. xxvii. —De Ordin., 1. II, c. xii, etc.— -Relract., 1. I , c. VI. —Cf. Budd. Observ. sélect. IV, t. 1, p. 47, 61, 55.)
* C'est Abélard qui nous donne lui-même cette idée des mathématiques. « £a quoque scientia cujus nefarium est exercilium , qua: malhematica « appellatur, mala putanda non est.» (Ouv. inéd. Dialect., p. 435. — lohan. Saresb. Policrat., l. II, c. xvm ctxix, et Ducange, au mot Mathematica.)
VIE D*ÂBÉLâRD. 15
mais pu savoir rarithmétique \ Ce genre de travail opposait à son esprit une difficulté inattendue , soit qu'il manquât d'une aptitude naturelle, chose douteuse^ car la dialectique ressemble aux sciences du calcul; soit que, déjà confiant et ambitieux , il ne donnât à ses nouvelles études que les restes d'une attention trop partagée; soit enfin que son esprit, déjà rempli de savoir et préoccupé de mille choses ^ ne îît qu'effleurer la surface de ces nouvelles connaissances. Son maître, à ce qu'il semble, en porta ce dernier jugement; car le voyant un jour triste et comme indigné de ne pas pénétrer plus avant , il lui dit en riant : « Quand un chien est bien rempli , que « peut-il faire de plus que de lécher le lard ? » Le mot d'une latinité dégénérée qui signifie lécher^ composait, avec le dernier mot de la plaisanterie vulgaire du maître , un son qui ressemblait à Baio^ lard {Bajolardusy. On en fit dans l'école de Tirric le surnom de Pierre, et ce surnom, qui rappelait un côté faible dans un homme à qui l'on n'en savait pas, fit fortune. L'étudiant en prit son parti, et acceptant ce sobriquet d'école , dont il changea quelque peu le son et le sens, il se fit appeler Abélard { Habelardus ) , se vantant ainsi de posséder ce qu'on l'accusait de ne pouvoir prendre, et, s'il fallait en croire cette anecdote, tfest ce surnom d'origine puérile et familière qu'auraient immortalisé le génie, la passion et le malheur.
' « Ejus artis ignarum omnino me cognosco. » (Ouv. inéd. Dialect.^ .pl82.)
* « Bajare quod est lingere. » On ne connatt, je crois, ce mot que par le passage du manuscrit où celte anecdote est rapportée. Du moins , au mot Bajare, Ducange ne donne-t-il aucun antre exemple.
1& LIVRE PREMIEIL
Lorsqu'il eut acquis toute sa gloire , lorsqu'il eut atteint le faîte de la science, Torigine vraie ou Crasse de son nom fut oubliée , et Ton ne voulut y voir qu*uii surnom emprunté au nom de Tabeille, comme si Abélard eût été Tabeille française , ainsi qu'autrefrâi un grand écrivain fut appelé Tabeille attique^.
Cependant il avait conçu Tidée de devenir mattre à son tour et de régir les écoles , idée hardie chei un
« U«EMcdole sv rofîpiie da m» d'Abebnl est pes coBMe, H ■*« été r«pportêeqae par Bernard Piet, sv li foi dT^n wKmimak 4m TMmf éè $aiÎDl<^Emaennu * TlbtfMtkr. ^mtedoi. nm».. t. Ul , Ùistau îMfif., p. xxïjO n est flasque di^eni q«e le sareoai dTAlwhrd viesae de T^téSk^ fiint^ne Ms coBleviponùs et saist Benard lid »#ie akst M ce i ■Mit. ^Sràt Beni. Op.^ ep. aii\n, fr*Arfeairé rat «i ».hb du» le Moide FkerT«E$Yetlûffd.4«'à£f tppHknt <x Frmmtt jÊhoàtré. (l'J et Bfttaifmt, L I. c. xn . et 1. Ul, c. on. p. T4 et p. 2;IS.7 L» fatîw ««ms es IkeOfe porteftt JUwtord». {Chrmm^^ et éts fiùpjr.. u XU, p. 3»iH. — JftfK. jM«r wnrrir à tBat. et pir D. Xmc« . I. I . p. m9.' Cetùt plutôt m svmmi. T«b les
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YIE D'ABÉLARD. 15
étudiant qui sortait à peine de Tadolescence ^ Mais sûr de sa force et confiant dans sa fortune, il ne reculait devant aucune des ambitions de son orgueil. Il chercha un lieu où il pût ouvrir un cours; il jeta les yeux sur Melun, ville alors fort importante et qui était un siège royah Guillaume, le maître qu'il abandonnait, sentit le danger; quoiqu'il fût sur le point de renoncer à sa chaire et de quitter le monde, il fit tous ses efforts pour empêcher rétablissement d'une école nouvelle , ou du moins pour éloigner davantage Abélard des murs de Paris. Il usa de secrètes manœuvres afin de lui faire interdire le lieu où on lui permettait de professer. Mais le talent et la jeunesse trouvent aisément faveur et protection ; le vieux maître avait des jaloux; il s'était fait des ennemis parmi les puissants de la terre; ils soutinrent son rival; la malveillance envers Guillaume profita de l'odieux de celle de Guillaume envers Abélard ; la faveur du grand nombre prit ce dernier sous sa garde , et son vœu fut réalisé, il eut une école. Tout cela se passait vers l'an 1 1 02.
Ce fut alors que son talent pour l'enseignement prit l'essor, et sa renommée couvrit bientôt et la réputation naissante de ses condisciples, et la célébrité
* « Factam est ut.... ad scholarum regimen adolescentulus aspirareni. >» {Àb. Op,, ep. I, p. 4.) C'est une opioion assez générale qu'il avait vingt-deux ans. (Histor, EccL paris, a G. Dubois , t. 1, 1. XI, c. vu , p. 777.) L'impression que sa jeunesse avait produite parait avoir duré au delà de sa jeunesse même. On l'appela longtemps le jeune Palatin ; du moins trouvet-on ce titre en tête de quelques uns de ses manuscrits. Car c'est ainsi, je crois qu'il faut entendre Fetn Abœlardi jiinioris Palatini siimmi peripatetici editio , et non pas Abélard le jeune, puisqu' Abélard n'est pas un nom de famille. D'ailleurs il n'avait cédé que ses droits d^ainesse et non son âge. On a proposé de traduire : le grand péripatéticien moderne» ( Cousin , Ouvr. inéd, Introd. p. liij.)
établie des maîtres eux-mêmes. Nul ne semblait à ses auditeurs digue ou capable de rivaliser avec lui dans l'art de la dialectique ; et chaque jour plus présomptueux , ne redoutant aucun voisinage , il voulut rapprocher son école et la transporter à Corbeil, place forte qui ne tarda pas à devenir un château royal comme Melun *. Là , plus près de Paris , il donnait pour ainsi dire Tassant à la citadelle de l'école de Notre-Dame.
Cependant un travail excessif avait épuisé ses forces et altéré sa santé. Il fut obligé de quitter la France, de voyager , et probablement de visiter sa patrie , laissant après lui de vifs et longs regrets, et sans cesse ardemment rappelé par tous ceux qu'intéressait l'enseignement de la dialectique. Très-peu d'années se passèrent ainsi , celles peut-être pendant lesquelles il entendit Roscelin ; et il se sentait rétabli , lorsqu'il apprit que son ancien maître avait abandonné la chaire de Notre-Dame.
En 1108, au temps de Pâques, prenant l'habit religieux, l'archidiacre Guillaume de Ghampeaux s'était retiré, avec quelques-uns de ses disciples, près d'une chapelle au sud-est de Paris, où était ensevelie une recluse morte en grand renom de piété.
* Le comté de Melun et celui de Corbeil avaient été réunis , puis séparés. Le premier revint d'abord à la couronne par la mort de Rainauld , cvéque de Paris et chancelier, comte de Melun ; il y eut alors un vice-comte (vicomte). Puis, Philippe I""" prit possesion de la ville qui était fortifiée comme tout chef-lieu de ûeî {Meldunum castriim, castellum) ; il en fii un siège royal , c'est-à-dire qu'étant la ville d'un domaine dont le roi était seigneur, elle devint une de ses résidences et il y établit sa justice. Philippe V' y mourut en 1108. C'est son successeur, Louis le Gros , qui réunit dans les mêmes conditions le comté de Corbeil par l'abandon du neveu du dernier comte. C'est à une époque bien voisine de cet événement , si ce n^est lors de cet événement même, qu'Abélard vint à Corbeil. ( Ab, Op»; Not , p. 1 195.)
Il y avait formé une congrégation volontaire de clercs réguliers , qui devint plus tard Tabbaye de Saint- Victor. C'est là que , commençant une vie de paix et de piété, il espérait trouver un abri contre les attaques et les luttes qu'il prévoyait , ou même se préparer à l'épiscopat, qu'il pouvait souhaiter comme une délivrance ou comme un asile.
Cette retraite qu'accompagnait un changement de vie assez éclatant, fit sensation dans le clergé; on loua beaucoup la dévotion et l'humilité d'un homme qui renonçait pour la solitude à un poste élevé dans l'Église de Paris, aux chances apparentes d'une fortune plus grande encore; enfin à une position qui, suivant ses disciples, équivalait presque au premier rang dans le palais du roi ^
Hildebert, célèbre évèque du Mans, et dans la suite plus célèbre archevêque de Tours , lui écrivit que c'était là vraiment philosopher*; mais il l'exhorta vivement à ne point renoncer à ses leçons. Guillaume suivit ce conseil; sa nouvelle résidence ne l'éloignait point trop de Paris; sa nouvelle vie ne le séquestra pas du monde savant. Dans sa retraite ouverte au public, il installa avec lui la science , et il continua à faire des cours, inaugurant ainsi cette grande école de Saint -Victor qui a joué un rôle im-
* « Cum esset arehidiacônus , fereque apud regcm primus , omnibus quœ « possidebat demissis, in prseteritopascba, ad quamdam paupcrrimam ecclo- « siolam soli Deo servilurus se conlulit,» dil un anonyme qui écrit un an après l'avoir entébdu et admiré , tanquam angelum» ( Rec, des Hisior., t. XIV, p. 279.) D'autres fixent la date de cette retraite en 1109. (Crevier, BUt, del'Univ., 1. 1,1. 1,8 2.)
' «Hoc vere philosophari est. » (Hildeb., cpisc. cenoman., ep. i. — * Q, DttbaÎB, HUt, Ecch pari^', 1. 1, I. IX, c. ix. )
portant dans la théologie et presque dans la religion ^ Tandis qu'il y parlait , entouré de ses nombreux élèves 9 il vit tout à coup dans leurs rangs reparaître Abélard qui venait^ disait-il^ entendre ses leçons sur la rhétorique. Mais le disciple apparent ne tarda pas à provoquer son maître sur la question de philosophie qui préoccupait les esprits. C'était cette question fameuse et redoutée qui avait perdu Roscelin. Sur les universaux, la doctrine de Guillaume de Champeaux était le contre-pied de celle du chanoine de Compiègne. Il professait le réalisme le plus pur et le plus absolu, c'est-à-dire qu'il attribuait aux universaux une réalité positive ; en d'autres termes , il admettait des essences universelles. Dans son système, tout universel était par lui-même et essentiellement une chose, et cette chose résidait tout entière dans les différents individus dont elle était le fond commun , sans aucune diversité dans l'essence , mais seulement avec la variété qui naît de la multi-
* Guillaume de Champeaux ne fut donc pM précisément le fondateur officiel de la congrégation des chanoines réguliers de Saint-Victor. On a même contesté quMI ait été chanoine régulier, quoique ce titre lui soit sou* vent donné, et qu'il ait au moins formé dans cette maison une congrégation temporaire» ce qu' Abélard appelle un conventicule de frères, un ordre de clercs réguliers, qui put être le type et fut certainement l'origine de l'institution définitive. Avant Guillaume , on prétend que la chapelle ou le prieuré de Saint-Victor était desservi par des moines noirs , et dépendait de la célèbre abbaye de Saint-Victor de Marseille , l'un et l'autre de la règle de Saint-BenoU. En 1108, Guillaume s'établit dans le prieuré avec ses disciples et en agrandit les bâtiments. En 1112, il devint évéque. En 1113, Louis le Gros changea le prieuré en abbaye et remplaça, dit-on, les moines noirs par des chanoines de Saint-Riife de Valence. Le premier abbé fut Gilduin. ( Cf. Âb. Op., ep. i, p. 6 et 6 ; Not., p. 1 146. — Ff« d'^beillard, par D. Gervaise , 1. 1 , p. 22. — Hist. lia. de la France , t. XII , art. Hugues de Saint-Victor, p. 3, et Gilduin, p. 476. — Dubois, Hist, Eccl, paris., loc. cit. — Gallia Chris(,[u \U , p. 666. )
tude des accidents individuels. Ainsi , par exemple , rhumanité n'était plus le nom commun de tous les individus de Tespèce humaine^ mais une essence réelle, commune à tous, entière dans chacun, et variée uniquement par les nombreuses diversités des hommes. Ainsi du moins Abélard décrit la doctrine de son adversaire. Il Tattaqua directement et la pressa d'arguments clairs et frappants. Si le genre , disaitil, est Tessence de l'individu , si notamment l'hu-* manité est une essence tout entière en chaque homme f et que Tindividualité soit un pur accident, il s'ensuit que cette essence entière est en même temps intégralement dans un homme et dans un autre, et que lorsque Platon est à Rome et Socrate à Athènes , elle est tout entière avec Platon à Rome , et dans Athènes avec Socrate. Semblablement, l'homme universel, étant l'essence de l'individu, est l'indi-^ vidtt mtaie, et par conséquent il emporte partout l'individu avec lui; de sorte que lorsque Platon est à Rome, Socrate y est aussi, et que quand Socrate est à Athènes , Platon B*y trouve avec lui et en lui. Là conduisait cette formule de Guillaume de Champeaux que, dans les individus, la chose universelle subsistait essentiellement ou dans la totalité de son essence ^ Par ces objections et par d'autres qui semblaient autant d'appels au sens commun , Abélard troubla tellement le maître longtemps incontesté des écoles de Paris qu'il le contraignit de s'amender et de rétracter ou effacer de la formule un mot décisif. Guillaume cessa de dire que la chose universelle
* Ab, Op,, ep. I, p. 5. — Ouvr. inéd., De Ctn$r, H Spec, p. 613.
subsistait comme une seule et même chose essen^ tiellement dans les individus, ce qui était dire qu'elle en était Tessence. Il se réduisit à prétendre qu'elle subsistait ou individuellement , ou plutôt indifféremment dans les individus*.
Or, si elle subsistait individuellement ^ elle n'était plus identique et intégrale dans tous , elle avait une existence individuelle, ce qui ne signifiait rien, ou signifiait que l'essence se divisait en parties numériques semblables, mais non identiques, et par conséquent indépendantes. Si elle subsistait indifféremment dans les individus, elle existait comme l'élément non différent (indifferens) des différents individus; manière technique d'exprimer qu'elle était ce qu'il y avait de commun et de semblable dans les membres d'un même genre ou d'une même espèce. Des deux façons, c'était abjurer, ou se réfugier dans un réalisme mitigé , qu' Abélard appelle la doctrine de Findifférence, et au sein de laquelle il ne laissa pas son professeur en repos.
Cette question des universaux était depuis un
* D'après l'édition des œuvres d'Àbélard , et le texte de sa première épttre , reproduit dans le recueil de Dom Bouquet , VHistoria calamUatnm donne individualiter, pour le mot substitué à essentialiier ; mais d'Amboise met en marge la variante indifferenter ; c'est le mot du manuscrit de la Bibliothèque du Roi , d'un autre de la bibliothèque de Troyes , et de ceux que BawliDson dit avoir consultés ; il parait de tout point préférable; car la première substitution , si elle a une valeur, annule le réalisme , et la seconde , au contraire, exprime une doctrine qu' Abélard, dans ses ouvrages didactiques , expose et réfute comme la seconde opinion de Guillaume de Ghampeaux et la seconde forme du réalisme. (Gf. Ab. Op.,ibid. Ouv. inéd., Introd., p. cxx, cxxxiij et cxliij. — De Gen. et Spec, p. 513 et 518. — Rec, des Hist., t. XIV, p. 279. — Abail.etHéi,, parTurlot, p. 16.— Voyez aussi plus bas 1. Il, c. viii et suiv.)
temps la question domiDante de la dialectique et comme la pierre de touche des maîtres et des écoles. Celui qui faiblissait sur ce point perdait aussitôt son crédit et toute confiance en lui-même. Quiconque se rétractait en cela renonçait à convaincre et à guider. Du jour où Guillaume de Champeaux eut corrigé ou délaissé son opinion, le découragement le prit, ses leçons furent négligées; à peine Técouta-t-on encore , à peine lui permit-on de s'expliquer sur les autres parties de la dialectique. Il semblait que ce point abandonné eût emporté toute la science avec lui. En même temps , la doctrine et la position d'Abélard acquirent plus de force et d'influence; beaucoup de ceux qui l'attaquaient auparavant passèrent de son côté. Dé toutes parts, et du sein même de l'école opposée , on accourut dans la sienne.
En quittant le cloîtrQ de Notre-Dame pour l'institut naissant de Saint-Victor, Guillaume n'avait point laissé sa chaire déserte. Un successeur s'y était assis et devait y continuer son œuvre; mais le gouvernement de la science avait passé en d'autres mains ; découragé ou converti , le nouveau maître offrit sa place à Abélard , et se rangea parmi ses auditeurs. L'empire de l'école lui fut ainsi régulièrement dévolu , car c'était alors une règle qu'on ne pouvait enseigner qu'avec l'autorisation d'un maître reconnu, et comme son suppléant et son délégué. Enseigner de son propre chef, ce qu'on appelait enseigner sans maître*, était une témérité et presque
' SinemagislrOt sans avoir ou la maUrisc ou raulorisalion magislralc. ( Ab. Op., ep. I, p. 19.) Il fallait, suivant M. Troplong, oblenir la licence du maître des études ou scolastique , appelé aussi chancelier, ou bien élrc dis"
un délit. Aussi , ne pouvant plus l'attaquer luimême, Guillaume au désespoir attaqua-t-il son propre successeur ; de honteuses accusations furent dirigées contre lui , dont la plus grave sans doute et la moins avouée était sa déférence pour Abélard. Il fut interdit , et comme Guillaume de Ghampeaux était apparemment resté titulaire de sa chaire, il la fit donner à quelque adversaire anonyme du nouveau docteur, qui fut forcé de retourner à Melun , et d'y recommencer ses leçons.
Mais la victoire fut passagère; en écartant pour un moment un formidable rival , on ne retrouvait ni la foi ni la puissance. De loin, il intimidait^ il abaissait encore ceux qui s'étaient délivrés de sa présence. La vie s'était comme retirée d'eux; la malignité publique les poursuivait et minait ce qui pouvait leur rester d'autorité. Elle se prit à Guillaume de Ghampeaux, et les doutes railleurs des écoliers sur le désintéressement de sa piété , sur les motifs de sa retraite , le forcèrent bientôt à se retirer, lui, la congrégation qu'il avait formée, et ce qu'il avait encore de disciples , dans une maison de campagne éloignée de la ville*.
Abélard se hâta de se rapprocher. Comme l'école
ciple d'an mattre titulaire et enseigner sous sa direction. De là sont venus peu à peu tous les grades académiques , mattre , licencié , docteur. ( Cf. Jlist. Htt. de la Fr„ t. IX, p. 81, et t. XII, p. 93. — Pasquier, Rech. de la France , I. IX, c. xxi. — D. Brial, préf. du t. XIV des Hist, fr., p. xxïj. — Crevier, Hist, de l'Univ., 1. 1, 1. 1 , p. 132, 135, 161, 256, etc. »— Troplong, Du Pouv» de l'État sur l'enseignement, c. x.)
* Une maison de campagne ou un hameau , car villa a ces deux sens ; ud villam quamdam ab urbe remotam, Brucker dit que ce lieu était le vieux prieuré {veteres cellœ) , peut-être le même où fut fondé Saint-Victor. ( Ab. 0/).,ep. i,p. 6. —Hist. ctit.phiL, l. ïll,p. 733.)
VIE D*ÂBÉLARD. 23
de la Cité restait toujours occupée , il s'établit hors des murs, sur la montagne Sainte-Geneviève, et dans le cloître même, dit-on, de l'église dédiée à la pa« tronne de Paris. Cette colline, destinée à devenir ' comme le Sinaï de l'enseignement universitaire , était alors l'asile où se réfugiait l'esprit d'indépendance, le poste où se retranchait l'esprit d'agression contre Tautorité enseignante. Des écoles privées, plut6t tolérées qu'autorisées par le chancelier de l'Église de Paris, s'y ouvraient aux auditeurs innombrables que ne pouvaient contenir ou satisfaire les écoles de la Cité. Ainsi loslen de Vierzi, qui devait un jour, en qualité d'éréque, juger Abélard, donnait à ses c6tés des leçons tendantes au nominalisme , malgré la défaveur qui s'attachait à cette doctrine ^ Les étudiants étaient divisés par conférences, sous des professeurs ou répétiteurs qui aspiraient à la maîtrise ou à la
* D' après Duboulai , l'Université de Paris se serait formée de la rcuDion de Técole palatine , de l'école épiscopale et de celle do Sainle-Genevière. Il DO prouve pas que la première subsistât encore au commencement du XII* siècle; la seconde dominait la Cité, et continua d'y subsister à Tombrc de la Métropole^ toujours plus théologique , plus ecclésiastique, plus soumise à l'autorité du premier chantre ou chancelier de l'Église de Paris qui parait avoir été, jusqu'au temps de Louis le Gros, le magistrat de l'instruc* tien publique. Le chef de l'enseignement ou maître recteur, ce qu'on appelait d'abord le primicier, dut , là comme ailleurs, être le scholasticus ou scholas- ^er(écolâtre), magister scholœ ou capischol. Le nombre des étudiants s'étant fort accru ne put être retenu entre les deux ponts ou dans l'Ile, et s'étendit sur la montagne Sainte-Geneviève. Il s'établit une école à Tabbaye du même nom (emplacement du collège Henri IV ) ; et des écoles particulières s'ouvrirent sur la pente septentrionale delà colline: de là le pays latin. (Biêt. Univ, paris., t. I, p. 257, 267, 272, 280). Joslen , Goselcn ou Juscelin, surnommé Le Roux, d'uncfamille noble dite de Vierzi , enseigna d'abord sur la montagne Sainte-Geneviève , puis devint archidiacre t et plus tard évéque de Soissons ( 1 125 ou 1126) ; et comme tel , il siégea au concile de Sens où Abélard fut condamné. (Johan.Sarepb. Metalog., 1. H, c. xvii. — Rec. des Hist., t. XIV, p. 297. — Hisl. lUt., t. IX, p. 32 ©t t. XII, p. 4f2.)
renommée. Mais par sa science éprouvée et par son éloquence sublime (ce sont les compressions de ses ennemis), Abélard effaçait tout le monde. L'originalité de son esprit lui inspirait des nouveautés hardies qui séduisaient la foule et confondaient ses rivaux. Osant ce que nul n'avait osé , insultant à tout ce qu'il n'approuvait pas , il provoquait la lutte par ses témérités et la décourageait par la terreur de sa dialectique * .
Il est probable que, combattant à la fois le réalisme de Guillaume de Champeaux et le nominalisme déguisé de Joslen, il ne manquait ni de jaloux ni d'ennemis. On raconte que ceux-ci, poussés à bout, voulurent enfin lui susciter un contradicteur, et cherchèrent dans leurs rangs un adversaire courageux qui essayât de lui tenir tête. « C'est un chien qui « aboie, » disaient-ils, « il le faut chasser avec le bâton « de la vérité. » Il y avait dans l'école de Joslen un jeune homme de Douai, qui se montrait plein d'ardeur et d'intelligence. 11 se nommait Gosvin, et il n'aspirait qu'à l'honneur de se mesurer avec le terrible novateur. Il fut choisi. Son maître qui l'aimait s'efforça de le dissuader de cette dangereuse entreprise; il lui représenta qu' Abélard était plus redoutable encore par la critique que par la discussion , plus railleur que docteur, qu'il ne se rendait jamais.
* « Probatae quidem scienliœ, sublimis cloqucnliae inauditarum erat
« iDvenlor et assertor novitatum , et suas quxreos statucrc soDtcnlias , erat « aliaruni probatarum improbalor. Vndc in odium vcnerat coruiii qui sa- « nius sapiebant , et sicut mauus ejus contra orancs , sic omnium contra cuni « armabantur. Diccbat quod nuUus unlca pra*sumpserat. » ( Ex. vit. S, Go^' vini acquicinct. abb.y 1. 1. Rcc. dus Uisl,, t. XIV, p. 41?.)
u'acquiesçant pas à la vérité si elle n était de sa façon % qu'il tenait la massue d'Hercule et ne la lâcherait point, et qu'enfin, au lieu de s'exposer à la risée en l'attaquant, il fallait se contenter de démêler ses sophismes et d'éviter ses erreurs. Le jeune élève persista, et tandis que ses camarades réunis par groupes dans leurs logements, comme des soldats sous leurs tentes, faisaient des vœux pour lui , il en prit avec lui quelques-uns et gravit la montagne Sainte-Geneviève. 11 se comparait à David marchant à la rencontre de Goliath. .Plus jeune de six ou sept ans qu'Abélard, qui devait alors approcher de trente ans, il était petit, grêle , d'une figure agréable, avec le teint d'un enfant. Il entra bravement dans l'école et trouva le maître faisant sa leçon à ses auditeurs attentifs. 11 prit aussitôt la parole , et l'interpella hardiment ,• mais Abélard, lançant sur lui un regard dédaigneux et menaçant : « Songez à vous taire , » lui dit-il avec hauteur, « et n'interrompez point ma leçon. » L'enfant qui n'était pas venu pour se taire insista avec énergie ; mais il ne put obtenir une réponse. Sur sa mine, Abélard ne pensait pas qu'il en valût la peine, et levait les épaules sans l'écouter; mais ses disciples qui connaissaient Gosvin lui dirent que c'était un subtil disputeur, et l'engagèrent à l'entendre. « Qu'il parle donc, » dit Abélard, « s'il a « quelque chose à dire. » Le jeune athlète, libre enfin d'entrer en lice, commença l'attaque. 11 posa sa thèse, et ouvrit une controverse en règle. Nous iguo-
' « Non dispulalor, sed cavillalor, plus joculator quam doclor.... Quod « perlinax csset in errore , et quod , si secundum se non esset, nunquam « acquiesceret vcrilali. » ( W. ibid,, p. 443.)
roDS quel en était le sujet y quels en furent les détails et les incidents^ et toute cette histoire ne nous est connue que par un moine du couvent dontGosvin fut un jour abbé * . Mais selon lui, le petit David terrassa le géant; il conquit tout d'abord l'attention de l'auditoire par la gravité de sa parole ; puis , il enlaça si savamment son adversaire par des assertions qu'on ne pouvait ni éluder ni combattre qu'il lui ferma peu à peu tout moyen d'évasion et parvint graduellement à le réduire à l'absurde. Ayant ainsi garotté ce Protée par les indissolubles liens de la vérité ^ il redescendit triomphalement la montagne, et en rentrant dans les salles où l'attendaient ses condisciples impatients , il fut accueilli par des cris de victoire et d'allégresse.
Quoi qu'on doive penser de cette anecdote , on ne voit pas que Gosvin ait suscité contre Abélard une résistance ou une concurrence bien formidable. Si ses amis vinrent le prier d'ouvrir école à son tour, il n'osa le tenter à Paris, ou du moins sa tentative n'y a laissé nulle trace. C'est à Douai, sa ville natale, qu'il paraît avoir fondé un véritable enseignement; et il devint, en 1131, abbé d'Anchin, en attendant la canonisation, car on l'appelle saint Gosvin. Mais nous le retrouverons plus tard.
Rien cependant n'arrêtait la marche ascendante
* Oo attribue à Alexandre , successeur de Gosvin au titre d'abbé d'Anchio , ou plus exactement à deux moines qui Tavaient connu et n'écrivaient que huit ou dix ans après sa mort , la biographie d'où nous extrayons ce récit. Elle a été imprimée à Douai en 1620, et insérée par fragment dans le Recueil des Historiens des Gaules. (T. XiV, p. 441-445. — Hist. lUt., l. XIII , p. 605.)
VIE D'ÂBÉLARD. 27
d'Abélard. Du haut de sa montagne , il devenait de fait le maître des écoles , et celui qui dans la Cité en occupait la place n'était plus qu'un vain simulacre sur une chaire impuissante.
À ces nouvelles , Guillaume de Ghampeaux veut faire un dernier effort. Il quitte les champs , il reparaît; il ramène la congrégation à Saint-Victor; il rassemble tousses partisans, comme s'il venait délivrer dans l'école son soldat, sentinelle abandonnée* Ce retour commença par perdre ce triste remplaçant; il avait encore quelques auditeurs; on trouvait qu'il était habile à expliquer Priscien , écrivain plus recommandable en grammaire qu'en philosophie. On l'abandonna; il fut obligé de quitter sa chaire, et ses élèves retournèrent à Guillaume de Ghampeaux, qui lui-même, désespérant de la gloire mondaine , sembla de plus en plus se tourner vers la vie monastique. Cependant les hommes secondaires ayant ainsi disparu, rien ne s'interposait plus entre Abélard et Guillaume. Devant eux l'arène était ouverte et libre, et le combat s'engagea entre les deux écoles , entre les deux maîtres. Peut-on demander quelle fut l'issue de la lutte? D'un côté était l'espérance, la nouveauté, la jeunesse. De l'autre, les souvenirs d'une autorité incontestée^ d'une influence vieillie, d'une domination facile , tout ce qui perd les pouvoirs menacés de révolution. Chaque jour des victoires de détail venaient préparer le triomphe d' Abélard , et couronnaient le maître dans ses élèves. Enfin l'événement prononça. «Si vous me demandez ,» dit Abélard, en citant Ovide, «quelle fut la fortune du
c( combat , je vous répondrai comme Ajax : Il ne « m'a pas vaincu *. »
En effet, bientôt la lutte cessa d'être possible. Plus de résistance, plus même de rivalité. Abélard allait régner sans partage dans l'école, lorsqu'il fut encore obligé de quitter la France. Son père s'était, comme on disait alors , converti. 11 venait d'embrasser la vie religieuse , et Lucie , sa femme , se disposait , suivant la règle, à imiter cet exemple. Tendrement aimée de son fils, elle l'appela près d'elle. Tous deux avaient leurs adieux à se faire dans le siècle. Il partit, il revit la Bretagne et sa mère, et quand après une courte absence il revint à Paris, il trouva l'école silencieuse et libre. Guillaume de Champeaux , abandonnant à la fois la retraite et l'enseignement , s'était réfugié dans les dignités ecclésiastiques. Il était évêque de Châlons-sur-Marne.
C'avait été un professeur très-habile, un logicien très-ingénieux, et sa réputation était grande; mais elle avait veilli. Il n'avait su ni souffrir la contradiction ni repousser l'attaque. Son caractère manquait à la fois de générosité et d'énergie , et , dans le combat, son esprit lui fit faute. Mais il fut un prélat pieux et respecté , placé à la tête de Tépiscopat des Gaules pour la science de l'Écriture sainte. On comprend que celui qui avait régi si longtemps les Écoles sublimes (tel était le nom donné aux cours de haute science) devait faire un grand évêque : aussi en
Si quseritis hujus Fortuuam pugoœ , non sum superatus ab illo.
Ovid. Metam.f \. XIII. — Ab. Op., cp. i , p. 7.:
a-t-il reçu le titre* • II administra son diocèse pendant sept années et mourut regretté de saint Bernard dont il était l'ami et à qui, le premier peut-être, il fit connaître Abélard*,
On était en 1 1 13 ; Abélard , dans la force de Tâge et du talent, avait constitué son enseignement, sou autorité, presque sa gloire. Il dominait Técole de Paris; c'était être dictateur dans la république des lettres.
Ses doctrines avaient pris leur caractère définitif. A l'exception de la théologie, dans laquelle il lui restait encore des progrès à faire, il avait à peu près fermé le cercle de ses études. Ses contemporains ont vanté son savoir et Tout dit égal à la science humaine , éloge quelque peu hyperbolique'. Nous avons vu qu'il n'était point versé dans l'arithmétique, ni probablement dans aucune des sciences du calcul. Ceux qui veulent qu'il n'ait rien ignoré, même le droit, chose plus que douteuse, citent en
* « Magnum WuiUelmuni episcopum, qui sublimes scholas rexerat. > ( Ex Chron, mauriniac. Recueil des Histor., t. XH , p. 76. — Saint Bern. Op,, t. I, p. 13.)
* La date de l'élection de Guillaume de Ghampeaux , comme celle de sa mort , est controversée. Les uns veulent qu^il ait été évéque en 1 1 1 2 et soit mort en 1119 (Duchesne, Ab. Op. ; Not., p. 1147 et 1163. *— Gervaise , Vie (fÀb., t. I, p. 23); les autres , que la promotion soit de 1113 et le décès de 1121 , le 22 mars. (Mabillon, saint Bcrn., Op., 1. 1, p. 13, 61 et 302. — Durand et Mai-tcne, Thés, nov, anecd., t. V, p. 877. — Gailia Christ,, t. IX, p. 878. — D. Brial , Rec. des Hist,, t. XIV, p. 279. — Hist. iUt. de la Fr,y t. XII, p. 476, et t. X , p. 310 et 311.) Des deux côtés on invo€[ue des textes. Les tables manuscrites de Tévéché de Ghâlons portaient qu'il avait administré pendant sept ans.
' 11 est dit de lui dans une épitaphe : « lUc sciens quicquid fuit ulli sci- « bile ; » et à la fin : « cui soli patuit scibile quicquid erat.» C'est aussi de lu! qu'on a dit: « Non homini, sed scientiae deest quod nescivit.» {Àà» Op., préf. in fin, — Gervaise, t. II , p. 160.)
preuve une anecdote qui indiquerait seulement qu'il ne comprenait pas une loi des empereurs Yalentinien , Théodose et Arcadius sur les limites \ Il ne possédait bien d'autre langue que le latin; le grec, dont l'étude était d'ailleurs alors difficile et rare , ne lui était , je crois, connu que par quelques mots de la langue philosophique. 11 avoue qu'il ne lisait les auteurs grecs que dans la traduction , et l'on n'a nulle preuve qu'il entendît l'hébreu '. Mais son instruction littéraire était fort étendue; elle embrassait à peu près tous les auteurs de l'antiquité latine connus de son temps , et le nombre en était plus grand qu'on ne pense. Le xii^ siècle était plus lettré que le xv^ ne Fa laissé croire, et il n'est pas
* C'est la loi quinque pedum Prœscriptione , C. fin. regund. , 1. UI , tit. XXXIX. Sur cette loi , qui n'est pas fort claire en effet , Accurse dit que Pierre Baylard ( Pe/ni« Baylardus), qui se vantait de donner un sens raisonnable à tout texte , quelque difficile qu'il fût , a dit : Je ne sais pas. Or, cela ne signifie point que Bajlardus sût le droit ; de plus , on conteste que ce Baylardus soit Abélard , et l'on dit que ce pourrait être un Johannes Bajolardus , professeur en droit dont parle Crinitus. Enfin il n'est rien moins qu'établi que le Codex repetitœ prœiectionis , d'où cette loi est extraite , et même les textes du droit romain en général fussent connus en France avant la mort d'Àbélard. On dit que l'enseignement du droit commença à Bologne vers 1130^ et à Paris vingt ans après. La question me paraît bien discutée dansBayle. {CUAb, Op,, préf. apolog. — Accurs., v® "Prœicripu — Alciat. Ub, de quinq, ped. Prœscr. — Crinitus , De Honest. Diseip,, 1. XXV, c. IV. — Pasquier, Becherehes de la Fr,, 1. VI , c. xvii, eil. IX, c. XXVIII.— Bayle, art. Abélard. — Duboulai, Hist. Univ., t. H, p. 6TT- 680.)
' Ouvr. inéd., Introd. xliij, xliv, et Dialee,, p. 200 et 206. Je parle de l'hébreu , parce qu'on avait alors la prétention de le savoir. Tous les historiens et même Abélard disent qu'Héloîse le savait, et d'Amboise a montré que les juifs, qui en général ont conservé la connaissance de leur langue, participaient au mouvement des études à Paris. (Àb. Op., préf. m fin. ) Abélard ne me semble savoir de cette langue que les mots cités par les interprètes des bibles latines. (Voyez son Hexameron, passiro, et du présent ouvrage, le liv. III, c. Vllf.)
sûr que l'esprit humain ait tout gagné à cesser de se développer suivant la direction que le moyen âge lui avait donnée I et à subir cette révolution qu'on appelle la renaissance.
Toutefois la véritable science d'Abélard était la philosophie. C'est lui qui a fixé la forme, sinon le fond de la scolastique. Rien, s'il faut en croire ses auditeurs, ne peut donner idée de l'effet qu'il produisait en l'enseignant, et jamais aucune science ne paraît avoir eu de propagateur plus puissant. Comme chef d'école , il rappelle, s'il n'efface, pour l'éclat et l'ascendant, les succès des grands philosophes de la Grèce. Cependant cet enseignement était plus original par le talent que par les idées, et supposait plus de sagacité critique que d'invention. Non content d'expliquer avec une facilité et une subtilité que ses contemporains déclaraient sans égales , les secrets de la logique péripatéticienne et de promener les esprits attachés au fil du sien dans les détours de ce labyrinthe dont il trouvait toujours l'issue, il mêlait, autant qu'il était en lui , à l'interprétation de la brièveté profonde de ce qu'il connaissait du texte l'analyse intelligente et libre des commentaires et des additions de Boèce et de Porphyre ; il complétait ses exposés par des citations, bien comprises et lumineusement développées, de Cicéron qui, lui aussi, a traité, dans ses Topiques et dans quelques passages de la Rhétorique à Herennius , des parties de la logique j de Thémiste , qui a laissé des paraphrases d'Âristote ; de Priscien , qui a touché à la logique par la grammaire; enfin de saint Augustin , qui passait pour l'auteur d'un traité alors étudié sur
les catégories, et qui a dû peut-être à son rôle dans la scolastique quelque chose de son influence dominante sur la théologie française. Le caractère éminent de l'enseignement d'Abélard était, suivant un de ses auditeurs, une clarté élémentaire. On trouvait qu'il fuyait l'appareil pédantesque, et qu'il mettait la science à la portée des enfants ^
A cet enseignement purement philosophique et qui n'était ni sans austérité ni sans sécheresse, se mêlaient quelques digressions littéraires, et même, au dire de ses contemporains , il ne s'interdisait pas les plaisanteries et le badinage '• Autant que le lui permettait la rigueur de son esprit passionnément raisonneur , il tempérait les âpretés de la logique par quelques souvenirs des poètes qu'il aimait. Virgile et Horace, Ovide et Lucain, toujours présents à sa mémoire; lui fournissaient des citations ou des allu-
* Juhan. Saresb. Mêlai,, 1. HI , ci. — Il serait intéressant de fixer la liste des ouvrages anciens que les philosophes avaient dans les mains aux différents âges de la scolastique. Jourdain a bien avancé ce travail pour les écrits d'Aristote. Thémiste , qui est du iv* siècle, avait laissé des commentaires sur Aristotc , dont il reste quelques-uns , comme ceux sur les Derniers Analytiques, la Physique, le Traité de TAme; Priscien, du VI* siècle , a écrit sur toutes les parties de la Grammaire. La Rhétorique à llerennius a fourni plusieurs passages aux livres d'Abélard , et avant comme apH's lui on a longtemps altribué à saint Augustin deux traité sur les principes de la dialectique , et sur les dix caiégories. Abélard avait certainement sous les yeux la version des deux premiers traités qui composent rOrganon, colle de Tlntroduction de Porphvre et quatre ouvrages de Boèce. Quant à Priscien, Thêaiiste, etc., on ne sait s^il les connaît autrement que par des citations. ( Cf. d-après ,1. U , c. i et m. -* Reckerckes «vr I» triàdHCtwHi d'Aristote y |>ar A. Jourdain. — Oavr. inéd. ^Ab.,lDlrod. p. xUx etl; l>rà/^r.. p. ?^$. — Saint Augustin, (^.^ t. 1 , appeod. — Tennemann , Mntt. dt VBht, dt la Phil,, t. 1 , $ 233.^
* « Pluninum in in>vntîonum subtilitate, non solun ad phflosophiam neces- « sariarum, sed et pro commovendis ad jocos animis hominam aiiliam Tilei». • ^Ow. FHs, dtdttt. r»frf.. K I, c» xtTii. — Jl<r. de$ Bhi,, t. XlII. p. Bô\.)
sioDS souvent heureuses; eux aussi , il les invoquait comme une autorité; de ce qu'ils avaient chanté , il dit quelquefois : // est écrit. (Scribitur, scripttim est.)
Mais son vrai maître , c'était toujours celui qui avait instruit Alexandre , et qui semblait devoir , comme par continuation, être le précepteur du conquérant de l'école. L'esprit perçant d'Abélard donnait, dans les cas douteux, raison au créateur de la science sur ses continuateurs , et par lui l'autorité d'Aristote s'élevait peu à peu à l'infaillibilité. Et cependant il n'en faisait encore que le premier des péripatéticiens ou le prince de la dialectique. C'était Platon qu'il appelait le plus grand des philosophes \ Il s'incline devant lui presque sans le connaître, et toutes les fois qu'il peut trouver dans la tradition ou dans quelques citations éparses de ses ouvrages une idée qu'il comprenne assez pour l'appliquer à ce qu il étudie, il lui fait place avec respect , il essaie d'y subordonner les idées péripatéticiennes et voudrait, s'il le pouvait, platoniser la dialectique d'Aristote.
Mais bien qu'il ait grand soin , en toute question, de rechercher ce que disait l'autorité avant de se demander ce que dicte la raison, il ne craint pas de suivre parfois l'inspiration de sa propre intelligence , et après avoir emprunté la science, il lui prête du sien pour l'enrichir. Il ne s'interdit pas d'être luimême, et il a réussi à passer pour inventeur; on lui attribue un système et une secte. En effet, il s'est
* Ab. Op., IntTod. adtheoL, p. 1012 , 1026, 1032 , 1070 et 1134. -^ OuvT. inéd. Dialect., p. 204 et 205. Cette autorité si grande de Platon , que Von connaissait si peu , venait des Pères de l'Église et surtout de saint Augustin.
iii UYRE PREMIER.
ÙSktié d'avoir produit une solution nouvelle de cette gronde et capitale question , dont il fait lui-même le nœud gordien de la philosophie.
Quand il eut réfuté le réalisme dans Guillaume de ChampeauXy il prétendit se garantir du nominalisme j et il réfuta Roscelin. Il insista principalement sur cet argument que , s'il n'existe à la lettre que des individus y les noms généraux seront eux-mêmes des noms d'individus; et, de la sorte ^ les individualités seront identiques aux généralités ^ les parties se confondront avec le tout , et c'en sera fait de toute différence essentielle, de toute différence qui sépare les espèces des genres^ les individus des espèces , et les parties des touts. On retomberait ainsi par une autre voie dans l'unité confuse à laquelle mène le réalisme, ou bien il faudrait mutiler la science et égaler au néant tout ce qui est désigné par les noms généraux. Or^ ces noms généraux ont certainement une valeur. Ils répondent à ce qu'entend l'esprit de l'homme, lorsqu'il embrasse une collection d'individus ou de choses particulières, en les rapprochant par leurs communs caractères , et lorsqu'il conçoit cette multitude comme une unité, ou l'un des êtres qui la composent comme faisant partie de cette totalité. Ainsi les universaux sont les expressions de conceptions fondées sur les réalités \
Telle était la doctrine qu'Abélard passe pour avoir
* Ouvr. inéd., De Gêner, et Spec, p. 622, 624 et suiv. — Voyez aussi le livre 11 de cet ouvrage , c. viii , ix et x. — Âbélard a bien donné , d'après Bocce, cette théorie de la formation des idées générales; mais il n'a pas soutenu que les genres et les espèces ne fussent rien que ces idées. Sa doctrine est plus subtile et plus scientifique. Ce sont les modernes qui n'en ont extrait que cela.
soutenue , et que les classificateurs de systèmes ont appelée le conceptualisme. Ce nom se lit dans les histoires de la philosophie^ qui cependant ont toutes été écrites avant que les ouvrages philosophiques d'Abélard fussent connus \
L'ardeur de l'esprit , la curiosité de savoir, l'ambition de vaincre ne permettaient pas qu'Âbélard se contentât d'une autorité sans combat; c'était un génie militant. Le nouvel élève d'Âristote avait aussi la passion des conquêtes. Roi dans la dialectique, il voulut dominer encore dans la théologie. Il résolut d'en faire désormais sa principale étude.
Le maître qui tenait le sceptre de cette science était Anselme de Laon. Né dans la première moitié du xi^ siècle > après avoir étudié sous Anselme de Cantor* bery , il avait commencé à enseigner lui-même à Paris, et Guillaume de Champeaux était un de ses disciples. Depuis plus de vingt ans, retiré à Laon , sa patrie, scolastique ou chancelier de cette église , doyen du chapitre métropolitain, il enseignait la théologie avec beaucoup d'éclat, et le clergé, même Tépiscopat se peuplaient de ses élèves. Sa manière d'enseigner était simple. C'était un commentaire suivi et presque interlinéaire du texte de l'Écriture. Mais il s'était acquis tant de réputation que ses leçons attiraient à Laon des auditeurs de toutes les parties de l'Europe, et
* Ces ouvrages n^ont en effet paru qu'en 1 836. Aucun des auteurs antérieurs à cette époque ne dit les avoir étudiés ou connus en manuscrit. Ce qu'on avait de plus certain sur la philosophie d'Abélard, c'était quelques lignes sommaires et obscures dans VHistoria calamitatum , et le dire plus clair, mais non moins succinct , d'Othon de Frisingcn et de Jean de Salisbury. {Ab. Op., ep. i, p. 5. — Oll. Fris. De Gest, Frid.^ 1. 1, c. xlvii, et Johan. Saresb., Kec. des Hist,, t. XIV, p. 300. )
se LIVRE PREMIER.
qu'il est compté parmi les auteurs de la célébrité de l'école des Gaules*. Cette autorité, déjà ancienne, il la devait au temps plus encore qu'au mérite; du moins Abélard le dépeint-il comme un vieillard orthodoxe, instruit, disert, mais dont l'esprit manquait de fermeté et de décision. Qui l'abordait incertain sur un point douteux le quittait plus incertain encore. Il charmait ses auditeurs par une étonnante facilité d'élocution , mais le fond des idées était peu de chose , et il ne savait ni résister ni satisfaire à une question, w De loin, » dit Abélard, « c'était un bel arbre chargé de feuilles; de près, il était « sans fruits , ou ne portait que la figue aride del'ar- (( bre que le Christ a maudit. Quand il allumait son « feu , il faisait de la fumée, mais point de lumière ^ Cependant le jeune docteur de Paris vint Tentendre, il se mêla à ses disciples : on devine qu'il ne fut pas captivé longtemps. 11 ne pouvait rester longtemps oisif à son ombre ', ni suivre après s'être habitué à conduire. D'abord il se contenta de négliger les leçons. Il y paraissait de loin en loin. Les plus éminents des autres élèves, satisfaits et fiers de leur maître , virent avec déplaisir cette dédaigneuse indifférence; il s'en plaignirent assez haut, et naturellement ils aigrirent l'esprit d'Anselme. Il arriva qu'un jour, après avoir entre eux conféré sur quelques points de doctrine, les écoliers se mirent à se provoquer par jeu sur les matières théologiques. Un d'eux, comme pour
* Hùst. lin, de la Fr,, t. X, p. 170.
* Ab. Op., ep. I, p. 7.
' « Non muUis diebus in iimbra ojus otiosus jncui. » (/rf., p. 8. )
éprouver Âbélard y lui demanda ce qu'il pensait de l'enseignement sacré, lui qui n'avait encore étudié que les sciences naturelles*. Il répondit que rien n'était plus salutaire qu'une science où Ton apprenait à sauver son âme; mais qu'il ne pouvait assez admirer qu'à des hommes lettrés il ne suffît pas , pour comprendre les saints, du texte de leurs écrits et d'une glose, et qu'on ne devrait pas avoir besoin d'un maître. Cette réponse en amena de contraires , et la plupart des assistants, raillant Abélard , lui demandèrent s'il pourrait faire ce qu'il conseillait, le défièrent de l'entreprendre. Il répliqua que si l'on désirait le mettre à l'épreuve, il était tout prêt. « Soit, nous « le voulons bien, » s'écrièrent-ils tous, et d'un ton plus moqueur encore. « Que l'on me cherche donc , » reprit-il, n et qu'on me donne quelqu'un pour expo- (( ser un point peu connu de l'Écriture. » Tous s'accordèrent pour choisir la très -obscure prophétie d'Ézéchiel , qui passait pour un des écrivains sacrés les plus difficiles. On eut bientôt pris un eœposi^ leur qui devait, selon l'usage, lire le texte et faire connaître l'état de la question , et Abélard les invita pour le lendemain à sa leçon. Aussitôt quelques-uns s'empressant , avec un intérêt véritable ou affecté , de lui donner des conseils qu'il ne demandait pas, l'engagèrent à ne se point tant hâter; et lui remontrèrent que l'entreprise étaitgrande, qu'elle exigeait des recherches et quelque précaution, et qu'il devait songer à son inexpérience. « Ce n'est « point ma coutume , « répondit-il avec vivacité , k de
* « Qui nondum nisi in physicis studucrat. » (Ep. i ? p* B. ]
(( suivre Tusage^ mais d'obéir à mon esprits » Et il ajouta qu'il romprait tout , si l'on ne se conformait à sa volonté , en ne différant point de se rendre à ses leçons. A la première, il eut peu d'auditeurs; on trouvait ridicule que, dénué presque entièrement de lecture sacrée, il se hâtât d'aborder la science. Cependant tous ceux qui l'entendirent furent si enchantés qu'ils lui donnèrent de grands éloges , 6t le pressèrent de composer une glose conforme à sa leçon. Au récit de cette première épreuve , on accourut à l'envi pour assister aux suivantes, et tous se montraient empressés à transcrire les gloses qu'à la prière générale il s'était mis à rédiger.
Le vieux Anselme s'émut au bruit d'une telle témérité. La douleur et la colère furent extrêmes. Comme Pompée , à qui Abélard le compare pour la graadeur de son attitude et le néant de sa puissance, il voulut défendre l'ombre de son autorité contre le jeune Céôar de la science *. Il devint son ennemi et le combattit dans la théologie, comme avait fait Guillaume de Champeaux dans la philosophie. Il se trouvait alors, dans l'école de Laon , deux étudiants qui se distinguaient entre tous, Albéric de Reims et Lotulfe de Novare. L'un d'eux , le premier, a laissé un nom dans l'histoire littéraire*. Plus ils avaient de
* « RespoDdi non esse meœ consuetudinis per usum proficere , sed per « ingenium. » (Ep. i, p. 8.)
* Abélard lui applique le staL magni nominis timbra et la comparaison de rarbre que Lucain applique à Pompée. (Ep. i, p. 7. — Lucain, Phars,,\. I. )
' Albéric de Reims , élève de Godefroi , scolastique de celte ville , se perl'cciionna sous Anselme de Laon , devint archidiacre et ccoldlre de réglîsc de Reims, et enfin archevêque de Bourges en 1136. Il eut de la réputation comme professeur. 11 était aimé de saint Bernard. Lotulfe ou Loculfe le Lombard , ou, selon Othon de Frisingen , Leutald de Novare, ami et
mérite ^ plus ils nourrissaient de grandes espérances^ et plus ils devaient concevoir d'aversion contre le nouveau venu. Ils circonvinrent le vieillard et Tentrainèrent à interdire à ce successeur inattendu la continuation de ses leçons et de ses gloses y donnant pour motif que, s'il échappait à son inexpérience quelque erreur touchant la foi , on pourrait l'imputer à celui dont il usurpait ainsi la place. La défense et le prétexte excitèrent parmi les écoliers une indignation générale; ils crièrent à la jalousie , à la calomnie; ils dirent que jamais pareille chose ne s'était vue; et ce commencement de persécution ne fit qu'ajouter à la gloire de celui qu'elle semblait signaler entre tous.
Abélard revint aussitôt à Paris. Toutes les écoles, d'où il avait été jadis expulsé , lui étaient maintenant ouvertes; il y rentra en maître et occupa facilement cette position dominante dans l'enseignement^ qu'on n'osait plus lui refuser. A la principale chaire, à celle de recteur des écoles, était attaché vraisemblablement un canonicat. On croit du moins que c'est alors qu'il fut nommé chanoine de Paris*, ce qui
condisciple d'Âlbcric, régit avec lui les écoles de Reims. On n'en sait rien de plus. (Jehan. Saresb., Rec. des Ilisi.y t. XIV, p. 304. — Oit. Yris.'Gest. Frid.fl. I, c. xLvii. — Duboulai, Hist. Universit., Cataî. ill, vir., t. Il , p. 753. — Hist. lut., t. XIl , p. 72.)
* C'est à cette époque (vers 1115) que les auteurs de l'Histoire littéraire placent cette nomination ; j'ignore sur quelle autorité , mais celle opinion est fort probable. Cependant on la conlesle , et D. Gcrvaise veut qu'Abélard soit devenu chanoine dès le temps où il professait à Paris, du conseille» . ment et à la place du successeur de Guillaume de Chani[)caux. Duchesitc , sur la foi d'une chronique manuscrile des archevêques do Sens , prétend qu'il fut chanoine de Sens et non de Paris; et voici le icxle inédit qui motive son assertion et dont je dois la connaissance à la savante amitié de M. Le Clerc : Ex Chronico senonensi Gaufridi de Colloue , monachi Saticii
&0 UyR£ PREMIER.
n'était sans doute qu'un bénéfice et un titre , et ne prouve nullement que dès lors il fût prêtre.
Dans sa nouvelle situation, il continua et termina son interprétation d'Ézéchiel, commencée et suspendue à Laon. Par ce genre d'enseignement il obtint un grand succès , et bientôt il eut dans la théologie autant de faveur que dans la prédication philosophique. Tout le domaine de la science fut rangé sous sa loi, une multitude studieuse se pressa en s'inclinant autour de lui , et il vécut tranquille quelques années.
On aime à se représenter l'existence d'Abélard , ou, comme on l'appelait, du maître Pierre, à cette époque de sa vie , au milieu de cette ville de Paris
Pétri Vitfi senonensis , seculo xm°. Manuscrit de la bibliothèque de Sens , n. 271, décrit et apprécié dans le l. XXI de l'Hist. Htt, de la France. Fol. 129 v°, col. 1 et 2. • Anno Domini m* c° xl^ {leg. xlii), magrster « Petrus Abaulart , canonicus primo maioris ecclesie senonensis, obiit ; qui « monasteria sanclimonialium fundauit , spetialiter abbatiam de Paraclito , « in quo sepelitur cum uxore. Suum cpitaphium taie est : » Est satîs in titulo : « Petrus hic iacct Abaillardus. Hic (leg. huic ) soli patuit scibile quidquid « erat. Canonicus fuit , et post uxoratus. » Cilc en partie , mais sans nom d'auteur, par André Duchesne, Notœ ad Hisl. calamitatiim , p. 1150, et Duboulai , I/iû^ Univ. paris, t. 11, p. 700. Les derniers mots ont été ainsi altérés par celui-ci ; « Uxoratus primo fuerat , postea canonicus. » Le môme Duboulai dit, à la vérité dans une table seulement, qu'Abélard fut chanoine de Tours; enliu, on voit sur une vitre de la cathédrale de Chartres une figure vêtue en chanoine , avec ce nom Pierre Baillard , et on veut que ce soit Abélard, chanoine de Chartres. On ne pouvait en général posséder qu'un seul canonicat comme on ne pouvait avoir qu'un bénéfice. Faut-il admettre que le titre de chanoine honoraire fût alors connu , ou qu' Abélard ait changé plusieurs fois de chapitre P La chose certaine , c'est qu'il était chanoine , il le dit lui-même. Il n'était pas nécessairement prêtre pour cela. On ne sait quand il le devint; pcut-êlre en se faisant moine à Saint-Denis. (Cf. Ab, Op. , ep. i , p. IG. — Hist. litt. , t. XII , p. 91. — Vie d'Abeillardj t. 1, p. 28. — Hist. Universit. paris, , t. 11, in indic. — Niceron , Uém. pour servir à l'IIisL des Nom. ilL, t. VI. — Rech. hist. sur la ville de Sens , par M. Th. Tarbé , c. xxi, p. U3. )
qu'il remplissait de son nom. Paris, ce n'était guère alors que la Cité. Sur cette île fameuse, qui partage la Seine au milieu de notre capitale y se concentraient toutes les grandes choses , la royauté , TÉglise , la justice , l'enseignement. Là , ces divers pouvoirs avaient leur principal siège. Deux ponts unissaient l'île aux deux bords du fleuve. Le Grand-Pont conduisait sur la rive droite, à ce quartier qu'entre les deux antiques églises de Saint-Germain-l'Auxerrois et de Saint-Gervais, commençait à former le commerce, et qu'habitaient les marchands étrangers, attirés par l'importance et la renommée déjà considérable de la Lutèce gauloise. C'étaient eux qui devaient^ confondus sous le nom d'une seule nation, le transmettre à une partie de cette ville nouvelle qui allait s'appeler le quartier des Lombards. Vers la rive gauche, le Petit-Pont menait au pied de cette colline dont l'abbaye de Sainte-Geneviève couronnait le faîte, et sur les flancs de laquelle l'enseignement libre avait déjà plus d'une fois dressé ses tentes. Les plaines voisines se couvraient peu à peu d'établissements pieux ou savants, destinés à une grande renommée; ù Test , la communauté de Saint-Victor venait d'être fondée ; à l'ouest , la vieille abbaye de Saint-Germain-des-Prés attestait, dans sa grandeur, le souvenir de ce saint évêque de Paris dont la mémoire le disputait à celle de saint Germain d'Auxerre; car les deux plus anciens monuments de Paris sont dédiés au même nom*. Là aussi, la jeunesse de la ville, et
^ Sainl Germain d'Auxerre fut évéquc au V siècle cl saint Gcrmaiii de Paris , au vr. L'église de Saint-Germain-rAuxerrois , fondée , dit-on , par Ghilpéric I , détruite par les Normands , fut rebâtie par le roi Robert ; et
ces écoliers^ ces clercs qui n'étaient pas tous jeunes alors, venaient sur des prés, devenus des lieux historiques, chercher les exercices et les rudes jeux qui convenaient à la robuste nature des hommes de ce temps. Leur résidence était surtout dans le voisinage du Petit-Pont, et leur foule toujours croissante ne pouvant tenir dans l'île, s'était répandue sur le bord de la rivière, au pied de la colline, qui devait par eux s'appeler lepayslatin^ et opposer, d'une rive à l'autre la ville de la science à la ville du commerce.
Dans la Cité , vers la pointe occidentale de l'île , s'élevait le palais souvent habité par nos rois, théâtre de leur puissance et surtout de ce pouvoir judiciaire qui y règne encore en leur nom , et qui alors même, exercé par leurs délégués , paraissait la plus populaire de leurs prérogatives et le signe reconnaissable de leur souveraineté. Un jardin royal, comme on pouvait l'avoir en ce siècle, un lieu planté d'arbres entre le palais et le terre-plein où Henri IV a sa statue, s'ouvrait en certains jours comme promenade publique au peuple, à l'école, au clergé, et à ce peu de nobles hommes qui se trouvaient à Paris. En face du palais, l'église de Notre-Dame, monument assez imposant , quoique bien inférieur à la basilique im-
ii peut subsister quelque chose de cette reconstruction dans l'édilicc actuel. On dit que le portail est du temps de Philippe le Bel ; les parties modernes sont du xvi" siècle. La fondation de Saint-Germain-des-Prés, sous une autre invocation , date du temps de saint Germain lui-même (23 décembre 558). Cette église fut détruite aussi par les Normands. La reconstruction en fut commencée au plus tard en 990, et terminée , diton , en 1014; l'église, à peu près dans son état actuel, a été dédiée en 1163. Voyez dans les Documents inédits sur l'histoire de France, Paris sous Philippe le Bel, p. 3G2 et 454, et T Histoire du diocèse de Paris, par l'abbé Lebeuf.
VIE D*ABÉLARD. ft3
mense qui lui a succédé, rappelait à tous^ dans sa beauté massive ^ la puissance de la religion qui l'avait élevé , et qui de là protégeait en les gouvernant les quinze églises dont on ne voit plus les vestiges, environnant la métropole comme des gardes rangés autour de leur reine. Là, à l'ombre de ces églises et de la cathédrale , dans de sombres cloîtres , en de vastes salles, sur le gazon des préaux, circulait cette tribu consacrée, qui semblait vivre pour la foi et la science, et qui souvent ne s'animait que de la double passion du pouvoir ou de la,dispute. A côté des prêtres, et sous leur surveillance, parfois inquiète, souvent impuissante , s'agitait , dans le monde des études sacrées et profanes , cette population de clercs à tous les degrés, de toutes les vocations , de toutes les origines , de toutes les contrées, qu'attirait la célébrité européenne de l'école de Paris ; et dans cette école, au milieu de cette nation attentive et obéissante, on voyait souvent passer un homme au front large, au regard vif et fier, à la démarche noble, dont la beauté conservait encore l'éclat de la jeunesse, en prenant les traits plus marqués et les couleurs plus brunes de la pleine virilité. Son costume grave et pourtant soigné, le luxe sévère de sa personne, l'élégance simple de ses manières , tour à tour affables et hautaines, une attitude imposante, gracieuse, et qui n'était pas sans cette négligence indolente qui suit la confiance dans le succès et l'habitude de la puissance, les respects de ceux qui lui servaient de cortège, orgueilleux pour tous, excepté devant lui, l'empressement curieux de la multitude qui se rangeait pour lui faire place, tout, quand il se rendait à ses
t^U LIVRE PREMIER.
leçons ou revenait à sa demeure, suivi de ses discipies encore émus de sa parole, tout annonçait un maître , le plus puissant dans Técole, le plus illustre dans le monde, le plus aimé dans la Cité. Partout on parlait de lui ; des lieux les plus éloignés , de la Bretagne, de l'Angleterre , du pays des Suives et des Teur tons^ on accourait pour l'entendre ; Rome même lui envoyait des auditeurs*. La foule des rues, jalouse de le contempler, s'arrêtait sur son passage; pour le voir, les habitants des maisons descendaient sur le seuil de leurs portes , et les femmes écartaient leur rideau, derrière les petits vitraux de leur étroite fenêtre. Paris l'avait adopté comme son enfant, comme son ornement et son flambeau. Paris était fier d'Abélard , et célébrait tout entier ce nom dont, après sept siècles , la ville de toutes les gloires et de tous les oublis a conservé le populaire souvenir.
Telle était sa situation à ce moment le plus calme et le plus brillant de sa vie. Il ne devait cette situation qu'à lui-même , à son travail , à son opiniâtreté , à sa belliqueuse éloquence , et rien ne lui interdisait de penser qu'il la dût aussi à l'empire de la vérité.
Il semblait donc , il pouvait se croire revêtu d'un apostolat philosophique; et cette fois, la mission spirituelle n'était pas une mission de pauvreté , d'hu-
* L'ailiuence fabuleuse des auditeurs de tout pays aux leçons d'Abélard est attestée par tous les contemporains , amis ou ennemis ; d'abord par luimême , puis par Foulque de Deuil, Bérenger de Poitiers, saint Bernard, Othon de Frisingen , Jean de Salisbury, les auteurs de la Chronique du couvent de Morigni, etc. etc. {Ab. Op. y ep. i, p. 6; ep. ii, p. 46; pars n, ep,, I, p. 218. Not.,p. 1156. — Saint Bern. ; ep. clxxxviii, CLxxxix,etc. — Ott. Fris. De Gest. Frid., 1. I, c. xlvii. — Johan. Saresb. Xetai 1, U, c. x. "Rec. des Hist, Ex Chron. mamin., t. XU , p. 80. )
VIE D*ABÉLARD. k5
miliations ni de souffrances. Sa richesse égalait sa renommée ; car renseignement n'était pas gratuitement donné à ces cinq mille étudiants qui; dit-on, venaient de tous les pays pour l'entendre. Parvenu à ce faîte de grandeur intellectuelle et de prospérité mondaine 9 il n'avait plus qu'à vivre en repos.
Mais le repos était impossible : il ne convient qu'aux destinées obscures et aux âmes humbles. Abélard s'estimait désormais, c'est lui qui l'avoue, le seul philosophe qu'il y eût sur la terre *. Aucune raison humaine n'a encore résisté à l'épreuve d'un rang suprême et unique. Abélard, oisif, ne pouvait donc rester calme; il fallait que par quelque issue l'inquiétude ardente de sa nature se fît jour et se donnât carrière. Des passions tardives éclatèrent dans son âme et dans sa vie, et il entra, poussé par elles, dans une destinée nouvelle et tragique qui est devenue presque toute son histoire.
Il avait jusqu'alors vécu dans la préoccupation exclusive de ses études et de ses progrès. La science etTambition, qui animaient sa vie, la maintenaient pure et régulière. On ne voit même pas que les premiers feux de la jeunesse y eussent porté quelque désordre. Il montrait pour les habitudes déréglées d'une grande partie des habitants des écoles un dédaigneux éloignement. Quoique sa réputation lui eût attiré la bienveillance de quelques grands de la terre, il les voyait peu, et sa vie toute d'activité littéraire l'écartait de la société des nobles dames;
* •( Cum jam me solum in mundo superesse philosopbum œstimarem. » (Ep. I, p, 9. )
il connaissait à peine la conversation des femmes laïques ^ D'ailleurs^ si jamais Âbélard devait aimer, c'était en maître y et les soins complaisants et laborieux d'un amour qui se cache et qui supplie allaient mal à sa nature. Cependant ^ au milieu de cette félicité sans obstacle ^ une sorte de mollesse intérieure s'emparait de lui y la sévérité l'abandonna. On a même prétendu qu'il se livra à des plaisirs qui compromirent sa dignité et jusqu'à sa fortune % mais il le nie hautement; d'ailleurs de vaines voluptés ne pouvaient suffire à son âme , et il se demandait encore d'où lui viendrait l'émotion.
11 y avait dans la Cité une très-jeune fille (elle était née, dit-on, à Paris, en 1101), nommée Héloïse, et nièce d'un chanoine de Notre-Dame, appelé FulbertT
* « Ab excessu ( liie% accessu ) et frequentatione nobilium fœminanmi « studii scholaris assiduitate revocabar, nec laicarum conversationem mol'- ■ « tum noveram. » (Ep.i, p. 10.)
* Foulque lui rappelle dans une lettre, d'ailleurs amicale, qu'il s'était ruiné avec des courtisanes. Comme la lettre est , selon l'usage du temps ^ une œuvre de rhétorique , on y peut soupçonner un peu d'hyperbole ; mais il est difticile que le fond soit sans aucune vérité. Reste à savoir à quelle époque de la vie d* Abélard il faut placer ses désordres ; est-ce avant qu'il connût Héloîse ? est-ce à la suite de son amour P Que ceux qui se piquent de connaître le cœur humain en décident. On lit dans une pièce de veiv qu'il fit pour son fils :
Gratior esl huiuilis meretrix quam casta superba, Perturbatque domum sœpius ista saum.
Deterior longe linguosa est fœmina scorta (/wez scorto)'; Hoc aliquis, nullis illa plac«re potest.
{Ah, Op., part. Il, ep. I , p. 219. — Cousin , Frag. phil., t. HI, app., p. 444. )
' Héloîse , Helwide , Helvilde , Helwisa ou Louise ; Abélard veut que ce nom vienne de l'hébreu Heloïm , un des noms du Seigneur. 11 régne beaucoup d'obscurité sur l'origine , la patrie , la famille d'Héloïse. 11 n'y a nulle
VIE D'ABÉIARD. 47
Orpheline et pauvre , elle habitait près des écoles , dans la maison de son oncle; mais on croit qu'elle était de noble naissance, ou du moins liée par le sang, peut-être par Hersende, sa mère, à une famille illustre, à la famille des Montmorency, qui avait déjà donné à l'État deux connétables \ Élevée dans sa première enfance au couvent d' Argenteuil , près de Paris , son oncle Tavait instruite dans la science littéraire , ce qui était rare chez les femmes*. Elle y avait fait des progrès surprenants, jusque-là qu'on prétendait qu'elle savait, avec le latin, le grec et l'hébreu '. Sa figure, sans avoir une parfaite beauté ,
raison de supposer qu'elle fût la fille naturelle de Fulbert , encore moins , comme le dit Papire Masson , d'un autre chanoine de Paris nommé Jean , ou, selon M"" Guizot , Ycon. D*Amboise , Duchesne , Gervaise , et en général les biographes veulent qu'elle ait vécu autant de temps qu'Âbélard , ce qui , je le remarque après les auteurs de V Histoire littéraire, ne porte sur aucune preuve, mais ce qui la ferait naître vers 1101 . (Cf. Ab. Op., part. I , ep. 1 et v, p. 10 et 72; préf. apol.; Not., p. 1149. — Pap. Mass. Annal., lib. lii, p. 239. — Hug., Métel , ep. xvi et xvii. — Bayle, art. Héloïse. — Hist. litt., t. Xii , p. 629 et suiv. — Es%a^ sur la vie et les écrits d'Abélard, par M»' Guizot , p. 349.)
* Albéric et Thibauld de Montmorency, tous deux vers la fin du xi° siècle. r^ul ne dit comment Héloïse eût appartenu à cette famille. Si c'était une parenté légitime , ce devait être par les femmes. Bayle ne croit point à cette parenté , Héloïse disant à Abélard , en quelque endroit : Gênas meum sublimaveras. Cette raison n'est pas décisive. (Ab. Op., ep. iv, p. 57.) C'est une pure conjecture de Turlot que de donner pour mère à Héloïse la première abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, près Sezanne , Hersendis , qui aurait été la maîtresse d'un Montmorency, et qui aurait passé pour être celle de Fulbert. ( il^ai/. et Hél., p. 154. )
• « Bonum hoc literatoriae scilicet scientise in mulieribus est rarius. — Li- M teratorix scientiae, quod perrarum est, operam dare. » (Ab, Op., ep. i , p. 10; part. H, ep. xxiii , p. 337.)
' Abélard le dit lui-même (part. II, ep. vu , ad virg, par,, p. 260. — Voyez aussi la Chronologie de Robert, Rec. des Hist,, t. XII, p. 294). Le vrai, c'est qu'elle savait le latin et l'écrivait avec facilité et talent. Quant au grec et à l'hébreu , j'ai peine à croire qu'elle en connût rien de plus que les
l'aurait distinguée; mais sa véritable distinction était ailleurs. Son esprit et son instruction avaient fait connaître son nom dans tout le royaume*. On ne sait pas quand Abélard la vit ni comment il la rencontra. On dirait presque , à lire son récit , qu'il ne l'aima qu'avec préméditation , qu'il devint son amant systématiquement, et qu'il arrêta sur elle ses regards
caractères et quelques mots cités habituellement en théologie ou en philosophie.
* « In toto regno nominatissimam. » (Ep; i, p. 10.) Observez qu'il s^en fatlait alors que tottim regnum fût toute la France ; mais il n'en est pas moins vrai que la réputation littéraire et scientifique d'Héloïse n'a pas eu d'égale dans les temps modernes. Malgré la déclaration modeste d' Abélard , per faciem non infima , on s'est obstiné à croire à la grande beauté d'Héloïse. On a supposé, contre toute vraisemblance , que le B.07nan de la Rose , commencé et surtout achevé après la mort d' Abélard , était son ouvrage , parce qu'il y est question de lui , et l'on a dit qu'il y avait fait le portrait d'Héloïse , sous le nom de Beauté, C'est le portrait de la beauté parfaite suivant Guillaume de Lorris , auteur de la première partie du poème. (Le Roman de la Rose, v. 999 , édit. de M. Méon , t. I, p. 41. )
El ne fa oscure ne brune ,
Ains fu clere co^ me la lune,
Envers qui les autres estoiles
Resemblent petites chandoiles.
Tendre ot la char comme rouséc
Simple fu cum une cspousée
Et blanche comme flor de lis ;
Si ot le y'is (visage) cler el ails ( uni) ,
Et fu greslete et alignie,
Ne fu fardée ne guignie ( déguisée ) .-
Car el n'avoit mie mcslicr
De soi tifer ne d'afetier.
Les cheveus ot blons et si Ions
Qu'il li batoient as talons;
Nez ot bien fait , et yelx et bouche.
Moult grand douçor au cuer me touche,
Si m'aïst Diex , quant il me membre (souvient )
De la façon de chascun membre,
Qu'il n'ot si bêle famé ou monde,
Briément cl fu jonete et blonde ,
Sade (gracieuse), plaisante, aperte, ctcointe {jolie),
(irassete et greslc, gente et jointe.
VIE D'ABÉLARD. /i9
comme sur la passion la plus digne de lui , et, le dirai-je?la plus facile. Mais c'est souvent le propre et rillusion des esprits réfléchis et raisonneurs que de prendre leur penchant pour un choix , et de croire que leurs entraînements ont été des calculs. Toujours est-il qu'Âbélard nous raconte qu'avec son nom ^ sa jeunesse, sa figure, il ne devait craindre aucun refus, quelle que fût celle qu'il daignât aimer; mais qu'Héloïse menait une vie retirée , que le goût de la science créait entre elle et lui une relation naturelle, que cette communauté de travaux et d'idées devait autoriser un libre commerce de lettres et d'entretiens, et que c'est tout cela qui le décida. Il se trompe , un noble et secret instinct lui disait qu'il devait aimer celle qui n'avait point d'égale.
Il chercha donc les moyens d'arriver jusqu'à elle et de se rendre fajnilier dans la maison. Des amis s'entremirent , et il fit proposer à l'oncle Fulbert , qui demeurait dans le voisinage des écoles , de le prendre en pension chez lui pour un prix convenu. 11 fit valoir ses travaux assidus , l'ennui que lui causaient les soins dispendieux d'une maison, sa négligence plus dispendieuse encore. Fulbert était avide, et de plus très-jaloux d'augmenter par tous les moyens l'instruction de sa nièce. Non-seulement il consentit à tout, mais il crut avoir désiré lui-même ce qu'on espérait de lui, et vint en suppliant commettre entièrement sa pupille à l'illustre et redoutable précepteur, qui devait la voir à toute heure, qui, chaque fois qu'il reviendrait des écoles, pouvait, ou le jour ou la nuit, lui donner des leçons, et même, voyez la naïveté de cet âge, la frapper à la façon d'un maître >
50 UYRE PREMIER.
si l'élève était indocile ^ Âbélard admira tant de sim* plicité; il lui semblait que Ton confiait la brebis au loup ravissant. Non-seulement on lui accordait la liberté^ roccasion, mais jusqu'à l'autorité^ et au droit de menacer et de punir celle que la séduction n'aurait pu vaincre. Deux choses aveuglaient le vieillard; l'amour-propre passionné qui l'attachait aux succès de sa nièce ^ et l'ancienne réputation de pureté de la vie passée d' Abélard. « Que dirai-je de plus? » écrit ce dernier en racontant tout ceci^ « nous n'eûmes qu'une « maison^ et bientôt nous n'eûmes qu'un cœur'. »
(( Â mesure que l'on a plus d'esprit^ » a dit Pascal, u les passions sont plus grandes , parce que les pas* (c sions n'étant que des sentiments et des pensées « qui appartiennent purement à l'esprit, quoiqu'elles c( soient occasionnées par le corps ^ il est visible c< qu'elles ne sont plus que l'esprit même , et qu'ainsi « elles remplissent toute sa capacité. Je ne parle que
« des passions de feu La netteté d'esprit cause
« aussi la netteté de la passion ; c'est pourquoi un « esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit dis- « tinctement ce qu'il aime^ »
On montre encore dans la Cité, au nord du chevet de Notre-Dame, près l'ancien quartier du cloître,
' « Bernardus carnotensis, exundantissiinus modernis temporibus fons « literarum in Gallia.... quoniam memoria exercitio firmatur , ingeniumque « acuitur ad imitandum ea quse audiebant , alios admonitionibus , alios « flagellis et pœnis urgebat. a Ainsi parle un des élèves de Bernard de Chartres, Jean de Salisbury. {Metalog., 1.1, c. xxiv. ) Quant au droit qu' Abélard reçut de Fulbert de frapper son élève , il faut voir dans le texte tout ce qu* Abélard en raconte. (Ep. i, p. 11, et ep. v, p. 71.)
• Ab, Op., ep. I, p. 11.
' .Fragment publié par M. Cou»in. (Des Pensées de Pascal, seconde édition, p. 397.)
VIE D'ÂBÉLARD. 61
à l'extrémité d'une rue étroite et tortueuse^ toujours habitée par des membres du chapitre métropolitain , et dont les abords sont en tout temps parcourus^ comme au moyen âge^ par des clercs de tous grades, revêtus des costumes pittoresques du clergé nombreux et complet d'une riche cathédrale , la maison qu'une tradition locale désigne comme celle du chanoine Fulbert ^ Elle est près de la Seine, dont la sépare seu^ lement un quai, plus élevé maintenant que le sol de la rue où elle est bâtie. Au moyen âge, vers 1116 ou 1 1 17, le terrain devait, du pied de cette maison , aller en pente jusqu'à la rivière et former Fempla* ment de l'ancien port Saint-Landry ; des fenêtres de la maison, on devait voir en plein la vaste grève où s'élève aujourd'hui cet hôtel de ville , magnifique pa-lais des révolutions.
* G'eat U première maiton à gauche en entrant dans la rue de» Ghantrea , oii Ton descend du quai Napoléon par un escalier. Une inscription au-dessus delà porte désigne cette maison à la curiosité des passants , elle est ainsi eonçue :
HâLOÏSS, ABÉLARD BABITÊIiENT CES LIEUX,
Des sincères amans modèles précieux.
l'an 1118.
Dana Fintérieur de la oour, un double médaillon , inscrusté dans le mur, offire le profil d'une tête d'homme et d'une tête de femme s on dit que c'est Héloîse et Âbélard. Cette sculpture est très-postérieure au xii** siècle ; M. Alexandre Lenoir pense qu'elle en remplace une plus authentique , et qu'elle est l'ouvrage de restaurateurs ignorants , peut-être non antérieurs au X¥i*. La maison n'est pas ancienne , ou du moins , ses murs extérieurs ont été récemment bâtis ; la disposition générale des murs et surtout de l'escalier pourraient bien être du temps. On ne donne nulle preuve de la tradition attachée à cette maison ; mais celte tradition a sa valeur par sQil existence même. On dit , dans le quartier, qu'Âbélard habitait la maison située A gauche et qui est remplacée par une grande construction moderne. Turlot donne sur tout cela quelques détails hasardés , et la lithographie du médaillon. {Abail, et BéL, p. 153 et 154, «* Mus. des Mon, Franc., t. I, p. 223.)
52 UYRE PREMIER.
C'est là^ dans cette demeure modeste^ au jour sombre que des fenêtres étroites laissaient pénétrer dans la chambre simple et rangée d'une jeune bourgeoise de Paris j ou bien à la lueur rougeâtre d'une lampe vacillante ^ quÂbélard^ impatient et ravi, venait employer à séduire une pauvre fille sans expérience et sans crainte le génie qui soulevait toutes les écoles du monde. C'est là que les plaisirs de la science^ les joies de la pensée, les émotions de l'éloquence, tout était mis en œuvre pour charmer , pour troubler , pour plonger dans une ivresse profonde et nouvelle , ce noble et tendre cœur qui n'a jamais connu qu'un amour et qu'une douleur, ce cœur que Dieu même n'a pu disputer à son amant.
Mais quelles leçons Abélard donnait-il à Héloïse? Lui enseignait-il les secrets du langage et les arts savants de l'antiquité? Promenait-il cet esprit pénétrant et curieux dans les sentiers sinueux de la dialectique ? Lui révélait-il les obscurs mystères de la foi, dans le langage lumineux de la raison philosophique ? Enfin lui lisait-il ces poètes qu'il cite dans ses ouvrages les plus austères , et le professeur de théologie récitait-il à son élève , avec ce talent de diction qu'on admirait, les vers impurs de VArt d'aimer^? Quel fut enfin , quel fut le livre qui servit, comme dans le récit du Dante , à la séduction de cette femme, historique modèle de la poétique Françoise de Rimini*? On ne le sait, et cependant on
* Abclard cite souvent Ovide , et quelquefois VArt d'aimer,
^ La bocca mi baciô tutto trcmante :
Galeotto fu il libro c chi lo scrisse. (Dante , c. V. )
Sait que tout le talent d'Âbélard fut complice de sou amour. « Vous aviez, » lui écrivait, longtemps après, Héloïse encore charmée de ce qui l'avait perdue, « vous aviez surtout deux choses qui pouvaient sou- « dain vous gagner le cœur de toutes les femmes , « c'était la grâce avec laquelle vous récitiez et celle « avec laquelle vous chantiez*. » Et ses chants, il les composait pour elle. Ainsi le philosophe était devenu un orateur, un artiste i un poëte. L'amour avait complété son génie et achevé son universalité.
On sent que tout dut seconder une séduction inévitable. L'étude leur donnait toutes les occasions de se voir librement, et le prétexte de la leçon leur permettait d'être seuls. Alors les livres restaient ouverts devant eux ; mais ou de longs silences interrompaient la lecture , ou des paroles intimes remplaçaient les communications de la science. Les yeux des deux amants se détournaient du livre pour se rencontrer et pour se fuir. Bientôt la main qui devait tourner les pages, écarta les voiles dont Héloïse s'enveloppaft, et ce ne fut plus des paroles , mais des soupirs qu'on put entendre. Enfin la passion triomphante emporta les deux amants jusqu'aux limites de son empire. Tout fut sacrifié à ce bonheur sans mélange et sans frein. Tous les degrés de l'amour furent franchis. Que sais-je? jusqu'aux droits de l'enseignement, jusqu'aux punitions du maître, devinrent, c'est Abélard qui l'avoue, des jeux passionnés dont la douceur surpassait la suavité de tous lespar^
' «c Duo autem , fateor, tibi specialiler inerant quibus fœniinarum qua- « rumlib«^t animos stalim allicerc poteras, dictandi scilicet cl cantandi gia- « lia. » (Ab. Op., ep. n , p. 46. )
su UYRB PREMIER*
fums. Tout ce que l'amour peut rêver, tout ce que rimagiûâtioû de deux esprits puissants peut ajouter à ses transports, fut réalisé dans l'ivresse et dans la nouveauté d'un bonheur inconnu*.
Mais cependant y qu'était devenu renseignement des écoles ? le maître Pierre ennuyé , dégoûté , n'y paraissait plus qu'à regret. A peine lui restait-il quelques heures de jour pour les donner à l'étude. Quant à ses leçons , il les faisait avec négligence et froideur; il répétait d'anciennes idées , et ne parlait plus d'inspiration. Devenu un simple récitateur, il n'inventait plus rien, ou s'il inventait quelque chose , c'étaient des vers et des vers d'amour. Il paraît qu'il en composa beaucoup en langue vulgaire , ou, comme on disait alors, barbare'; ces chansons étaient vraisemblablement dans le goût des trouvères , dont il fut un des premiers en date , ou , si Ton veut , le prédécesseur. Â tous ses talents j à toutes les initiatives de son esprit, il faudrait donc ajouter celle de la poésie nationale. Chose plus singulière! il laissait ses chansons d'amour se répandre au dehors et Courir, la ville et le pays ; longtemps après cette époque, elles se retrouvaient encore dans la bouche de ceux dont la situation ressemblait à la sienne '« Car il de-
* Les passages dont je rends ici la pensée y ont été cités partout. Je n'en rapporte que deux comme pièces à Tappui : « Quoque minus suspicîonis « habermus , verbera quandoque dabat amor.... quae omnium unguentorum « suavitatem transcendèrent.... si quid insolitum amor excogitare potuit, « est additum. » — ( Ab, Op., ep. i , p. H . ) ' Barbarice. [Ab, Op., part. Il, Exp. symb., p. 369.) ^ « Abélard serait donc le premier des trouvères , » dit M. Ampère. ( Uist. de la format, de la long, franc, ,i>réî., p. xx.) Cependant M. Leroux de Lincy, qui a publié un Recueil des chanls historiques français , depuis le xu** jusqu'au xviii^ siècle ( 2 vol. in-12, Paris, 1841, 1842) , conjecture quc^
vint de bonne heure le patron des amoureux , et il avait « du talent pour les vaudevilles, » dit un bénédictin qui a écrit sa biographie*. Ainsi l'aventure qui aurait dû rester le touchant mystère de toute sa vie devint un bruit public et passa de son aveu et par degrés à cet état de roman populaire qu'elle a conservé jusqu'à nos jours. Il y avait dans cet homme quelque chose de l'insolence de ces natures faites pour le commandement et la royauté. Il posait sans voile devant la foule ; il semblait penser que tout ce qui l'intéressait devenait digne de l'attention générale, que ses actions surpassaient le jugement commun et que tout en lui devait être donné comme en spectacle au monde.
La désolation fut grande parmi les écoliers, lorsqu'ils s'aperçurent de la préoccupation qui leur enlevait leur maître. Ils assistaient avec tristesse à ces
les chansons d'Abélard étaient en latin ; et c'est aussi Topinion de M. Edélestand Dumeril {Joum. des sav. de Normand., 2« liv., p. 129). Cependant Héloîse dit qu'on la chantait sur les places publiques ; peut-être aussi que , suivant le goût du temps , les vers latins et les vers romans étaient mêlés. On a annoncé , il y a quelques années , que ces chansons venaient d'être retrouvées au Vatican; et \ai Biographie anglaise le répétait en 1842. On aura voulu parler des complaintes latines bibliques que M. Greith a publiées (5ptd/e^mm Vaticanum, Frauenfeld, 1838), et ce ne sont ni des chansons d'amour ni des chansons populaires. On pouvait espérer, en ce genre , quelque découverte curieuse des manuscrits mentionnés aux articles 87, 88, 89 et 90 du catalogue de M. Greith, sous ces titres : Cantilenœ lingua gallica antiqtia scriptœ, Carmina amatoria , etc., p. 131. Mais la plupart de ces chansons françaises du Vatican ont été publiées dans le recueil d'Adelbert Keller, intitulé : Romvart, p. 245 , etc., Manheim , 1844, in-8. Il n'y en a point d'Abélard. Voyez ci-après la note sur les élégies bibliques. Le Recueil des chants hist. franc., Introd. p. v, et Ab. Op,, ep. I , p. 12 ; ep. ii , p. 46 et 48.
* Dom Clément , regarde comme l'auteur de l'arlicle Abèlard , dans V Histoire littéraire de la France, t. XII, p. 92, et t. VII, p. 50.
leçons inanimées que leur donnait encore celui dont l'âme était ailleurs. Il leur semblait Tavoir perdu, et quelques-uns ne pouvaient voir sans alarmes ce que tous voyaient avec douleur. Il est impossible que les ennemis secrets d'Abélard n'en ressentissent pas une joie égale; mais ils ne la montraient pas, et telle était alors sa puissance ou la liberté des mœurs, qu'il ne paraît pas que le bruit de son aventure lui ait beaucoup nui dans les premiers temps, ni qu'on ait songé à la tourner contre lui. Il était clerc , nous savons qu'il portait le titre de chanoine ; on a même cru, bien que sans preuve, qu'il était déjà prêtre \ Mais dans le relâchement et la rudesse du moyen âge,
* 11 est certain qu'il le fut plus lard. Une fois abbé, il disait la messe. [Ab. Op., part. I, ep. i et iv, part. II , ep. xxiu , p. 39, 54 et 341. ) Mais àrépoqueque nous racontons on ne voit que ces mots clericus. canonicus , et nous ne croyons pas qu'il fût encore dans les ordres. Aucun historien ne s'explique sur ce point. Un auteur ecclésiastique ne représente Abclard que comme bénéficier, ce qui l'engageait à de certains vœux, non pas , il est vrai , irrévocables. Dans ses objections contre le mariage , Héloïsc l'attaque comme contraire à la dignité d'un clerc, à sa fortune à venir dans l'Église , mais non à des engagements formels. Bayle en conclut que le célibat n'était pas alors une obligation stricte pour les prêtres, mais un devoir de perfection. D. Gervaise en induit au contraire, quoiqu'avec peu d'assurance , qu'Abélard était encore libre , le concile de Reims venant de renouveler les canons d'un concile tenu à Londres en 1 1 02 contre les prêtres , diacres et sous-diacres qui se marieraient. Mais le concile de Reims (1119) n'avait pas encore eu lieu , et ses défenses prouvent que la règle du célibat des prêtres n'était pas aussi solennellement consacrée et suivie qu'elle l'a été depuis. Nous voyons d'ailleurs, dans un des ouvrages d'Abélard, qu'il pensait qu'un prêtre pouvait être marié une fois, pourvu qu'il n'eût pas fait de vœu contraire. Il n'y a pas impossibilité de soutenir Topinion de Bayle ; mais celle de D. Gervaise a pour elle les meilleures apparences. (Ab. Op., ep. i , p. 16. — P. Ab, Epitom. iheol., c. xxxi , p. 90. Rheinwald édit. Berlin , 1835. — Bayle, Dict, cril., art. Iféloïse. — D. Gervaise, Vied'AbeiL, t. I , p. 74. — Hist. de saint Bernard , par M. l'abbé Raiisbonne, t. II, p. 20. )
le dérèglement ne faisait un tort sérieux qu'au jour où il devenait l'occasion de quelque violence. Or ici rien de semblable; l'aventure était publique; on en parlait, on la chantait dans Paris. Nul ne l'ignorait, hormis, bien entendu, le plus intéressé à la savoir. Dans ses illusions d'affection , de respect et de vanité , Fulbert ne se doutait de rien , et plusieurs mois se passèrent avant qu'il fût averti ; il repoussa même les premiers avis; mais enfin il conçut des soupçons, et il sépara les deux amants.
La honte et la douleur, mais la douleur plus que la honte, les accablaient à ce fatal moment. Tous deux rougissaient, gémissaient, pleuraient; mais aucun ne se plaignait pour lui-même. Abélard n'avait d'autre repentir que de voir Héloïse affligée , et dans le chagrin de son amant elle mettait tout son désespoir. On les séparait, mais leurs coeurs restaient unis. La contrainte ne faisait qu'allumer en eux de nouveaux désirs; puisque la honte avait éclaté, il n'y en avait plus ; ils se faisaient comme un devoir de leur amour. Ils continuèrent donc à se voir secrètement. Un jour, ils furent surpris, et le classique Abélard dit qu'il leur arriva ce qu'une fable poétique raconte de Vénus et de Mars*.
Peu après, Héloïse s'aperçut qu'elle était grosse, et avec l'exaltation de la joie, elle l'écrivit à son maître , le consultant sur ce qu'il y avait à faire. Une nuit, en l'absence de l'oncle, il entra furtivement dans la maison, et comme ils en étaient convenus, il emmena Héloïse et la conduisit incontinent
dans sa patrie. Là^ il l'établit chez sa sœur, où elle demeura jusqu'à ce qu'elle mît au monde un fils qui reçut d'elle le nom de Pierre Astrolabe*.
Non loin du Pallet , au confluent de la Moine et de la Sèvre nantaise^ s'élèvent les majestueuses ruines du château de Clisson*. Elles dominent encore le cours limpide et charmant de ces deux rivières , et les grandes masses de rochers et de verdure qui en couvrent les bords escarpés. On peut croire que ces sites admirables qui , dit-on , inspirèrent au Poussin ses plus fameux paysages, furent alors visités par l'inquiète Héloïse. Lorsque son amant l'eut rejointe, tous deux errèrent sans doute plus d'une fois dans ces lieux encore sauvages, mais où la nature étalait toute sa fraîcheur et toute sabeauté. Du moins montret-on dans la garenne de Glisson une grotte de rochers granitiques qui porte le nom d'Héloïse. On dit que là se retiraient souvent les deux amants, durant leur séjour en Bretagne. Mais rien n'appuie cette tradition,
* Asirolabius ou Astralabius dans les lettres d'Abélard et d'Héloïse, Petrus Astralabius dans le Décrologe du Paraclet. Je ne sais pourquoi plusieurs historiens veulent que ce nom signifie Astre bnllant. On appelait alors astrolabe la sphère plane à Taide de laquelle on démontrait le système de Plolemée. {Ab. Op., ep. i , p. 13; part. Il , cp. xxiv et xxv, p. 343 et 345; Noi., p. 1149. — Pezii Thés, anecdot. noviss,, t. IIÏ , part, n, p. 95 et 110. )
* Glisson est à 7 ou 8 kilomètres des ruines du château du Pallet , dans le pays appelé le Bocage. Aucune construction n'y parait remonter au temps d'Abélard ; hormis peut-éft-e une partie de l'ancienne chapelle de la Trinité, près du couvent de bénédictines devenu la Villa Valentin. Le château fat rebâti en 1223 ; mais auparavant il y avait déjà un château, et Glisson était déjà un lieu important. Rien n'indique que le nom de grotte d'Héloïse soit autre chose qu'une fantaisie du propriétaire du parc ; mais c'est une grotte naturelle sur la rive droite de la Sevré. ( Abait. et Hél., par Turlot , p. 144. — Voyage pittoresque à Clisson, par Thienon, planch. xni, 2 vol. in-4. — Notice sur la ville et le château, 1 vol. in-18, Nantes , 1841 .)
VIE D*ÀBÉLAIU). 59
si ce n'est peut-être la secrète harmonie qui unit les beautés de la nature ; les solitudes mystérieuses et les émotions de l'amour.
Speluncam Dido dax et Trojaaus eamdem Deveniant.
 la nouvelle de la fuite d'Héloïde , Fulbert était tombé comme en démence. Dans sa douleur et sa colère^ il ne savi^itcomment se venger d'AbéIard> quelles embûches lui tendre ^ enfin quel mal lui faire. S'il le tuait ^ s'il le mutilait par quelque blessure cruelle, il Craignait que sa nièce bien-aimée n'en fût punie par la famille du ravisseur qui l'avait recueillie. Quant à se rendre maître par force de sa personne , il ne l'espérait pas. Abélard se tenait sur ses gardes^ prêt à l'attaquer s'il fallait se défendre. Peu à peu il prit pitié de cette extrême douleur , ou plutôt il sentit qu'il fallait absolument sortir d'une situation critique en réparant sa faute ; il résolut de s'accuser du crime de son amour comme d'une trahison , il vint trouver le chanoine, avec des prières et des promesses, s'engageant à lui accorder la réps^ration qu'on exigerait. La passion , en effet , ou peutêtre la crainte lui rendait tout acceptable et tout facile; il se disait que les plus grands hommes avaient succombé comme lui, et pour apaiser Fulbert, pour le satisfaire au delà de toute espérance , il offrit le mariage , pourvu que le mariage restât secret ; car il appréhendait que cela ne nuisît à sa réputation aussi bien qu'aux chances de son ambition dans l'église. Fulbert consentit* La réconciliation fut scellée par un échange de parole et par les embrassements
de l'oncle et des siens. Tout cela peut-être cachait de leur part un projet de trahison. Il semble que Fulbert n'ait jamais renoncé à la pensée de quelque noire vengeance conçue dès le premier jour.
Abélard retourna en Bretagne pour y chercher celle qui allait devenir sa femme. Mais elle n'approuva pas son projet, et elle entreprit de l'en dissuader. Cette fille héroïque ne songeait , disait-elle, qu'au péril et à l'honneur de son amant. Elle ne croyait pas qu'aucune satisfaction désarmât son oncle; elle le connaissait et pressentait les sombres desseins de cette âme ulcérée. Puis, elle demandait quelle gloire il y aurait pour elle à ternir la gloire d' Abélard par un hymen qui les humilierait tous deux*. Que ne lui ferait pas le monde, auquel elle
' Le discours étrange et pressant par lequel Héloîse tenta de détourner Abélard du mariage a été remarqué et même admiré de tout temps. Plusieurs auteurs le citent ; nous ne rappellerons qu'un témoignage peu sérieux , mais qui n'en est pas moins frappant. Dans le Roman de la Rose , l'un des auteurs , Jehan de Meung , qui avait, il est vrai , translaté en françhois la Fie et les Epistres de maistre Pierre Abayalard et Héloys sa femme, voulant faire le procès du mariage, s'exprime ainsi :
Pierres Âbailart reconfesse Que suer Helo!s, Tabeesse Du Paraclet, qui fu s'amic , Accorder ne se voloit mie] Por riens qu'il la préist à fanic :
Ains li faisoit la gcnne dame Bien entendant et bien lettrée , Et bien amant , et bien améo , Argumens à li chasticr Qu'il se gardast de marier.
Et il continue en rimant toutes les raisons d'Héloïse et même quelque chose de l'aventure qui suivit. (Édit. de M. Méon , t. 11 , p. 213. — Les Manuscrits de la Bibliothèque du Roi, par M. Paulin Paris, t. V, n» 7071 , p. 39.)
VIE D'ÀBÉLARJ). 61
allait enlever sa lumière? De quelles malédictions de l'Église , de quels regrets des philosophes ce mariage serait suivi ! quelle honte et quelle calamité qu'un homme créé pour tous se consacrât à une seule femme! Elle le détestait , s'écriait-elle avec véhémence^ ce mariage qui serait un opprobre et une ruine.
L'Apôtre n'en a-t-il pas signalé tous les ennuis , toutes les gênes , toutes les sollicitudes^ lorsqu'il dit : « Vous êtes sans femme , ne cherchez point de « femme. » Et qu'il ajoute : « Je veux que vous viviez « sans tourment d'esprit, m ( I Cor . vn, 27 et 32.) Si l'on récuse les saints en de telles matières^ qu'on écoute les sages. Ne sait-on plus ce que saint Jérôme dit de Théophraste , que l'expérience avait amené à conclure contre le mariage des philosophes , et ce que répondit Cicéron à Hirtius qui lui conseillait de se remarier : « Je ne puis m'occuper également à la fois « d'une femme et de la philosophie *. » Abélard , d'ailleurs^ ne devait-il pas se rappeler sa manière de vivre? Comment mêler des écoliers à des servantes, des écritures à des berceaux ^ des livres et des plumes à des fuseaux et à des quenouilles? Quel esprit plongé dans les méditations sacrées ou philosophiques pourrait supporter les cris des enfants^ les chants mono-t^ tones des nourrices qui les apaisent^ tout le bruit d'un ménage nombreux ? Cela est bon pour les riches dont les maisons sont des palais^ et à qui l'opulence épargne tous les ennuis; mais ce ne sont pas des riches que les philosophes. Leurs pensées vont mal
^ B. Hieronym. In Jovinian , \,l. Cette citation et toutes les autres sont attribuées à Héloïse par Àbélard.
62 UVHB PREMIER.
avec les soucis mondains. Tous , ils ont cherché la retraite^ et Sénèque dit à Lucilius : «Voulez -vous «philosopher, négligez les affaires. Soyez tout à a l'étude , il n'y a jamais assez de temps pour elle ^ » Interrompre la philosophie, c'est l'abandonner. Chez tous les peuples, gentils, juifs, chrétiens, il y a eu des hommes éminents qui se séparaient, qui s'isolaient du public par la paix et la régularité de leur vie. Chez les Juifs, c'étaient les Nazaréens, et plus tard les Sadducéens, les Esséniens; chez les chré*< tiens , les moines qui mènent la vie commune des apôtres , et imitent la solitude de saint Jean ; chez les païens enfin , ceux à qui Py thagore a donné le noble titre d'amis de la sagesse^ Rappeler tous les exemples au souvenir d'Âbélard , ce serait vouloir enseigner Minerve elle-même. Mais si des laïques. ont ainsi vécu , que doit faire un chrétien , un clerc , un chanoine , et comment l'excuser de préférer à ces saints devoirs de misérables plaisirs , et de se plonger sans retour dans l'abîme ? Ou , si peu lui soucie de la prérogative ecclésiastique , qu'il sauve du moins la dignité du philosophe; qu'il se rappelle que Socrate fut marié et comme il expia sa faute.
Fuis , laissant cette singulière argumentation , elle descendait, d'une voix plus émue, à des raisons plus pénétrantes. Ne devait-il pas songer qu'il serait plus périlleux pour lui de la ramener à son oncle?
* Senec. ep. lxxiiî.
* L'introduction du nom de philosophe est attribuée à Pjthagore par Cicéron ( Tusc.,\» V, 3 et 4); mais Abélard ne devait le savoir que par «aint Augustin qu'il cite. (Z>^ Civ,DH, 1. VIII, — • i^ Op.,ep. i,p, 13
et 14.)
VIE D'ÂBÉLARD. 6S
Combien il serait plus doux pour elle^ et pour lui plus honorable y qu'elle fût appelée sa maîtresse que son épouse, et qu'elle le retînt par la grâce , au lieu de l'enchaîner par la contrainte ! Leurs joies seraient plus vives tant qu'elles seraient plus rares. Pour elle, elle n'a jamais en lui rien aimé que lui-même. Elle pense ce que dans Eschine la philosophe Aspasie dit à Xénophon^ Il n'est rang, titre ni gloire qu'elle préférât au sort qu'elle tient de lui. Le titre d'épouse est plus saint, le nom de sa maîtresse, de l'esclave de ses plaisirs, est plus doux; il a plus de prix pour elle que le rang d'une impératrice, quand Auguste en personne le lui aurait offert. Où est la femme dont la fortune égale la sienne? L'amour d'Abélard vaut mieux que l'empire du monde *.
Pour lui y il écouta tous ces conseils , toutes ces prières, sans en être ébranlé. Il lui fallut subir une discussion en règle , et le maître eut à réfuter son élève en dialectique.
Sans doute ce mariage coûtait quelque chose à son ambition; c'était un parti qui pouvait compromettre sa position dans l'école , l'obliger au moins à renoncer à l'enseignement de la théologie, lui faire perdre son canonicat, lui fermer la voie des hautes dignités de l'Église , et il ne les dédaignait pas ; on
^ « Inductio illa philosophs Âspasix. » {Ab. Op.^ ep/ii, p. 46.) Dans un dialogue d'Eschine le socratique, Aspasie dit àXénophon et à sa femme : « Persuadez-vous , vous , que vous possédez la première des femmes , et elle, le premier des hommes. » (Cic. De Invent, ^ I, 31. »-^ Quintil. Jnst, orat„Y, U.)
* Ab, Op., ep. I, p. 13-16, ep. ii, p. 45. Toutes nos expressions sont plus faibles que celles dont Héloïse se servait encore , bien des années après ces événements.
Ij4 LIVRE PREUIEIL
«lit iiràiUji) qu^ la mitre de Févèque de Paris avait 1)fill^ À i»M yt^^^ D^autres ont parlé de la pourpre ^iHttaÀjftt^» qae dis-je? de la tiare pontificale elleittdiM% Cet» ambitieux rêves séduisaient sans doute t\tytl^ dHéloïse; mais la situation présente pesait IM'Kùi il se flattait de tenir ses liens éternellement ^i^^^MtSi et dans son aveuglement, il repoussait les iuquîétudes d'une femme trop clairvoyante, et se v^ifiait à l'avenir. Sa volonté obtint ce qu'Héloïse, ^iMis l'excès de son dévouement, appelait un sacrifiée. Elle ôe résigna à devenir la femme de celui qu'elle aimait plus que la lumière du jour. Cependant, en consentant avec des soupirs et des larmes à son hymen , elle dit ces tristes mots : « Il ne nous reste « plus qu'à donner par notre perte commune Texem- « pie d'une douleur égale à notre amour. »
«Le monde entier a connu, » ditAbélard^ «que « dans ces paroles l'esprit de prophétie l'inspirai »
Ils quittèrent la Bretagne , recommandant leur enfant à leur sœur, retournèrent clandestinement à Paris ; et quelques jours après , ils passèrent la nuit en oraison dans une église dont le nom est ignoré; ayant accompli secrètement ainsi les vigiles des noces, le matin, au jour naissant, en présence de Fulbert et de quelques amis, ils reçurent là bénédiction nuptiale; puis aussitôt ils se retirèrent sans éclat et chacun dans sa demeure. A partir de
* Id, Ep. I, p. 16. — On remarquera que dans tous ces raisonmements le sacerdoce n'est pas allégué comme un empêchement; il n'en faudrait pas conclure rigoureusement qu'Âbélard ne fut pas prêtre , il ne regardait pas le mariage comme absolument interdit aux gens d'Église. (Ab* Epit, iheof., p. 91, Berlin, 1835 , et ci-après 1. III , c. ii, )
ce moment, leurs entrevues furent rares et déro^ bées, et tous leurs soins tendirent à cacher leurs nouveaux liens. Mais ces précautions devinrent inutiles. L'oncle même d'Héloïse et les gens de la malson, dans le désir imprudent d'effacer un pénible scandale, divulguaient le mariage, violant ainsi la foi promise. Héloïse, aii contraire , se récriait et jurait avec imprécations que rien n'était plus faux \ Irrité de ces démentis, Fulbert l'accablait d'outrages, et le séjour commun devenait insupportable. Il fallut fuir encore.
Il y avait près de Paris au village d' Argenteuil , sur les bords de la Seine , un couvent de femmes dédié à la Vierge, établi sous la règle de Saint-Benoît, et richement doté par Adélaïde, femme de Hugues Capet*. Une partie de l'enfance d'Héloïse s'y était écoulée : c'est là que la conduisit son mari. 11 y avait fait disposer l'habit de religieuse qui convenait à la vie cloîtrée, et elle le revêtit, mais sans prendre le voile. Aucun esprit de retraite, aucun dégoût des joies du monde , aucune lassitude des passions ne l'amenait au pied des autels. Elle n'y cherchait qu'un sûr asile. L'homme que le ciel lui avait maintenant donné pour époux l'y venait voir de temps en temps, et leur amour ne respectait pas toujours la sainteté du lieu. Les détours du cloître, la solitude des salles silencieuses cachèrent plus
* « llla autem contra anathcniatizarc et jurare.» (Ep. i, p. I7.j ■ C'était un prieuré dépendant de l'abbaye de Saint-Denis et temporairement converti en couvent de femmes ; il portait le nom de Prioraïus humilUatis B. Mante de Argentolio, ou Notre-Dame d'Argenteuil, {AO. Op., ep.i,p. 17; Nol., p. 1160. —Gfl//. Christ. ,{, VU, p. 507.)
Ui«KK PREMIER.
•^ la Lvuheur qui ne pouvait donc cesser
^^ .< -^ut c^la n'était soupçonné de Fulbert,
vca w li^ touchait. Il savait seulement que
<i u«v% i<H^i^ ^Q plaisir et son orgueil, lui avait
.x^^^« qu'elle était dans les murs d'un monas-
vAw. qtt'^^te portait la robe de religieuse. Il crut
.s^ \%Htlul croire qu'Abélard comptait ainsi se débar-
;i***k^r dVUe et l'enchaîner loin de lui. Toutes ces
tkTOiHiutions lui paraissaient suspectes, et ce qu'on
(ftivujAÎt tant de soin de cacher, on voulait sans doute
i'uduuler un jour. La vie d'Abélard pouvait bien
vlmUeurs n'être pas celle du mari le plus fidèle*.
liOa proches, les amis de Fulbert lui répétaient qu*on l'avait trompé, et en aigrissant ses soupçons t^x allaient tous ses ressentiments. L'idée d'une vengeance bizarre et terrible lui était venue dès le premier jour de sa colère ; elle le ressaisit de nouveau; peut-être ne l'avait-elle jamais quitté ; et une nuit, après avoir mis du complot quelques-uns de ses parents, il se fit introduire avec ses complices, par un valet secrètement acheté, jusque dans la chambre retirée où reposait Abélard, et le surprenant sans défense et endormi , ils lui infligèrent , par un lâche attentat, la mutilation dégradante que le désir d'anéantir les tribulations de la chair dont parle
• « Nosti.... quid ibi tccum mea libidinis egerit intempcrantia in qua- « dam etiam parte ipsius refcctorii.... Nosti id impudentissime tune actum « esse in tam reverendo loco et sunimas Virgini consecrato. (Ab, Op., v\i, V, p. 69.)
• Voyez la note 2 de la page 40 , et les allégations de Foulque de Deuil. (.4/;. Oi>., p. 219.)
saint Paul , arracha jadis au spiritualisme insensé d'Origène \
Dès que le jour fut venu, tout à cette nouvelle s'émut de surprise et d'horreur. La ville entière, curieuse et consternée, accourait dans le voisinage de la demeure d'Abélard et le fatiguait des cris de sa pitié.
Tandis que les femmes qui toutes Taimaient pleuraient en se racontant une si cruelle aventure , tout ce que l'Église avait de plus distingué , les chanoines de Paris, Tévêque lui-même, témoignaient hautement leur intérêt et leur indignation*. Les clercs surtout, les écoliers faisaient retentir la maison de gémissements insupportables, et ces témoignages d'une compassion bruyante allaient redoubler sa honte et ses souffrances. Pour lui , sur son lit de misère, il réfléchissait péniblement au degré de fortune et de gloire qu'il avait atteint, à cette déchéance si soudaine, si étrange et si terrible. 11 se sentait humilié jusque dans le plus profond de son orgueil, en songeant que Dieu semblerait l'avoir frappé dans sa justice, que la trahison paraîtrait châtiée par la trahison même, et le crime puni -et déshonoré par l'impuissance. Il pensait à la joie mal cachée de ses ennemis, à la douleur, à la confusion de ses amis, au bruit que ferait dans le monde cette dégradation dont il se voyait atteint. Quelle carrière désormais lui serait ouverte? De quel front se produire en public, lui maintenant montré partout au doigt, partout poursuivi par la risée, par-
• 1 Cor. vil , 28. — On ne saurait donner avec certitude la date de cet événement , mais ce ne peut être avant 1 1 17 , ni plus tard que 1119.
* Ab, Op., pars II, ep. i, p. 221.
d'une fois un bonheur qui ne pouvait -? à qui^ d'être criminel \ . . i temple !
Rien de tout cela n'était soupçoi ou rien ne le touchait. Il eavai' .râleur crime, sa nièce^ jadis son plaisir et sor .rn avait maniéchappé^ qu'elle était dans les .it ievêque avait tère, qu'elle portait la robe *' eaiasticum. Deux ou voulut croire qu'Abélard r srniteur perfide et rasser d'elle et l'enchaîner ^.xiirt à la peine du taprécautions lui paraissak c*c les yeux. Quant à prenait tant de soin de ci. ^^..cr iaveu de son crime ; l'annuler un jour. Lo .j. lecessaire à la preuve, d'ailleurs n'être pas v ' tito^ ote pouvait entièrement
Les proches^ les ,v-i«^f^" Seulement, tousses qu'on l'avait trom ^^j* -jrodt de l'Église. On croit exaltaient tous sr ^^ . ^Aftie; il ne mourut qu'assez geance bizarre ^iit^*^ toujours dans le collège mier jour de ' :iitê> .
peut-être ne -* arourir. 11 lui fallait recom-
après avoî*^ ^ ,,. Lu seul parti lui restait que lui parents, ^ ^ù* que la piété; c'était d'entrer
un valet ^^ i >\ décida; mais il ne voulait pas bre rf»- ^,^ir *u monde ; il fallait qu'Héloïse
sans ' ^^^ ^a i lui. Il exigea qu'elle prononçât
];'. '^".^* <ttil eût prononcé les siens*. Sur
ji^ssrf qui n'avait pas quitté sa retraite ^i .c \oilo de novice, et le monastère se ^^^^ IVus deux enfin , ils revêtirent irré- . .^ài ; tuibit religieux, elle dans le couvent
.1». |T. pars II, o|). i.p. 2-22;Not..p. liit).
'«^uil, lui dans l'abbaye de Saint -Denis
, au dernier moment, comme ses amis .ut en pleurant et cherchaient encore à la HT de se soumettre, à moins de vingt ans, au nsupportable de la vie monastique , elle réponi [)ar une citation toute classique qui prouve à la lois combien l'érudition et la passion , mêlées Tune il l'autre dans son âme, y effaçaient le sentiment religieux. Elle prononça tout à coup , d'une voix entrecoupée de sanglots et de larmes , cette plainte que Lucain prête à Cornélie, lorsqu'après Pharsale elle revoit Pompée dont elle croit avoir causé la perte :
0 maxime conjux , 0 Ihulumis indigne mcis, hoc juris habebui In tantum fortuna caput? Cur impia mipsi, Si miscrum factura fui ? Nunc accipe pœnas , Sed quas sponte luam *.
Et montant à l'autel d'un pas pressé, elle y prit le voile noir, bénit par l'évêque de Paris, et s'enchaîna solennellement ù la profession religieuse. Triste victime, obéissante et non résignée, elle se sacrifiait encore à la volonté et au repos de celui qu'à regret elle avait accepté pour époux , et qu'elle
* CcUc date est celle qu'adoptent la plupart des historiens, {llist, liu., t. Xn , p. 92. ) Le père Dubois veut que la retraite à Saint-Denis soit de 1117 ou 1118. (Wï*f. EccL paris., 1. 1,1. XI, c. vu, p. 777.)
* Lucan. Phars.^ 1. Vlll , v. 94. « 0 grand homme, ô mon époux, toi dont mon lit n'était pas digne, voilà donc le droit qu'avait la fortune sur une si noble tête ! Pourquoi , par quelle impiété t'ai-je épousé , si je devais le rendre misérable ? Accepte aujourd'hui la peine que je subis , mais que je subis volontairement. »
tout 0! v joimer à répoiix
sous i . > espéraucc'.
ÇDr^ \ à SairiL-Denis. 1a'
^. ^ changé pour lui. 11 a
1). . ..:, à la gloire du monde,