JEAN LE PETIT
Et c'est en mangeant le pain, qu'il est le plus à propos de penser que nous ne vivons pas seulement de pain...26;
MANEGOLD
Témoin ces jambons!
ABÉLARD, sévèrement.
Manegold! — Pour moi, je donnerais toute la philosophie, que dis-je?, toute la théologie, pour un précepte; et si je croyais un moment, en innovant dans l'enseignement, ébranler la règle des mœurs, je me couperais la langue.
CHRISTOPHORE
On le voit bien à vos leçons. Vous donnez à la foi une puissance....
C'est la foi qui me la donne.
DITTMAR, bas à Manegold.
Leur sert-il de leur plat?
MANEGOLD
Sers-moi du tien, toi qui ne manges pas.
Ce repas est un peu sérieux pour vous, mon cher Manegold.
AMAURÏ.
11 faut bien faire un accueil convenable à nos nouveau! convives.
GILBERT
Nous savons qu'à table une douce gaieté est permise.
MANEGOLD
J'use de la permission. Et d'abord nunc est bibendum 27.
AMAURY
Pas trop de badinages, Manegold. Plus la puissance de noire École s'accroît, plus elle doit le bon exemple. -
mànegold.
Et plus elle doit se tenir en joie.
DITTMAR.
C'est aux convives de Guillaume et d'Anselme de jeûner. A. eux les mortifications.
Dieu a mortifié leur esprit; mortifions notre chair.
A H AU R Y, à Mànegold.
Que dis-tu à cela ?
Je dis que je voudrais que le cuisinier se fût souvenu du précepte, et qu'il eût un peu mortifié son gigot. La chair de ce mouton est dure comme la semelle d'un pèlerin.
AMAURY, à Gilbert.
Ne vous scandalisez pas de l'entendre. C'est un garçon de joyeuse humeur.
GILBERT
On ne peut toujours parler de dialectique.
MANEGOLD
De dialectique, si fait. La dialectique est bonne à tout ; j'en use toujours. J'ai soif : à boire! Qu'est-ce que cela, maître ?
Un enthymème, Dieu me pardonne!
MANEGOLD
La dialectique! mais j'en tiendrais école au besoin. J'en ai inventé une que j'appelle Dialectique amoureuse, j'en donne leçon.
ABÉLARD, souriant.
A quelle fin? Pour l'édification de chacun?
MANEGOLD
Ne raillez point ; je tiens école à deux fins, pour l'attaque comme pour la défense. Pensez-vous qu'il lût inutile aux jeunes filles de connaître le faible d'un dilemme comme celui-ci : « Ou tous m'aimez, ou vous ne m'aimez pas ; donc laissez votre fenêtre ouverte du côté de la ruelle. » — Croyez-vous qu'elles eussent à se repentir d'avoir appris à démêler le paralogisme contenu dans cet enthymème : « Je vous aime; donc je vous épouserai. » — Ou bien : a Je suis décidé à me jeter à l'eau ; donc donnez-moi la clef de votre chambre. » — Et autres formes de raisonnement fort usitées en ce genre de controverses?
ABÉLARD, à Jean Le Petit.
Il est plaisant.
GILBERT
A ce que je vois, vous enseigneriez à vos élèves le pour et le contre.
MANEGOLD
Je leur enseignerais la dialectique.
AMAUR.Y.
Aux jeunes garçons la démonstration ; aux jeunes filles la réfutation.
MANEGOLD
Voici le principe : toute déclaration d'amour doit être un syllogisme régulier ; c'est ce qu'il faut que les garçons sachent. Dans ce syllogisme, la conséquence excède toujours les prémisses : c'est ce qu'il faut apprendre aux filles.
Et le leur avez-vous enseigné quelquefois?
Mon Dieu non, elles ont l'esprit dur. Elles ne veulent jamais réfuter. Quand elles essaient, il y a toujours là, dans leur corsage, à gauche, un argumentateur cjché, qui proteste...
Et que dit-il donc cet argjufnentateur ?
MANEGOLD
Dame! ce que la bouche nie, il l'affirme.1 Asserit a; negat o *••
Et comment affirme-t-il?
MANEGOLD
Il ne parle pas, mais il fait des signes d'adhésion, il s'agite, il bat, il soulève le mur de sa prison... Ah! maître, quand on voit cela, quand le cœur se gonfle, quand les yeux se troublent, c'est le triomphe de la logique des garçons.
AVÉLARD.
C'est assez, Manegold.
H passe la main sur son front.
ODON, bas à Dittmar.
Je n'ai jamais vu le maître badiner si longtemps.
▲ MAURY, à Gilbert.
Vous nous pardonnerez ces folies. (Montrant Manegold.) Celui* ci a droit de tout dire*
GILBERT
Un ancien n a-t-il pas fait un ouvrage intitulé : Propos de table?
DITTMÀR.
Mais, Manegold, tu nous ramènes à la dialectique, et nous sommes en théologie.
MANEGOLD
Oh ! il y a bien aussi la théologie amoureuse, mais elle est à l'usage des nobles dames.
ABÉLABD.
C'est assez, vous ai-je dit. Hi}aire, si tu n'as plus faim, chante-nous la chanson du Moine et l'Ame en peine.
H-fcAIRE, prend un luth et chante :
Un moine en rentrant le soir Traversait le cimetière.
Il regagnait le manoir Une heure après la prière.
' Son pied heurte un tombeau noir; Une voix sort de la pierre :
« Beau moine de Saint-Gildas, » Hélas!
» Ne fuyez pas. »
« Qui parle? dit-il alors, Pâle, troublé, sans haleine, Qui parle ainsi chez les morts? * Il veut fuir; la peur l'enchaîne.
La voix lui répond : « Je sors » Du tombeau d'une âme en peine.
» Beau moine de Saint-Gildas, » Hélas!
» Ne tremblez pas. »
Comme vous, j'eus mes beaux jours » D'orgueil et de confiance.
» Alors je trouvais bien lourds » Les fers de l'obédience; » Alors je pensais toujours » Aux secrets de la science....
» Beau moine de Saint-Gildas, » Hélas!
» Ne pensez pas. »
<r J'avais souvent à la main » Le livre des Écritures.
» L'or, l'azur et le carmin » En décoraient les peintures.
» A Dieu du savoir humain » J'opposais les conjectures....
» Beau moine de Saint-Gildas, > Hélas!
» Ne lisez pas. »
« Au chœur de notre couvent » La Vierge avait sa statue.
» A matines bien souvent » Elle m'est comme apparue, » Dans ma cellule en rêvant » Que de. fois je l'ai revue!..*, » Beau moine de Saint-Gildas » Hélas!
» Ne rêvez pas. »
« Je vis un jour en rentrant » Sur une place publique » Un juif nu, faible et souffrant » Comme le paralytique ; » Et, de ses larmes pleurant, • » Je lui donnai ma tunique.
» Beau moine de Saint-Gildas, » Hélas!
» Ne pleurez pas. »
Tout à coup la voix se tait Dans l'ombre du cimetière.
Le moine qui l'écoutait En vain se met en prière.
Le lendemain il était Roide et glacé sur la pierre.
Le moine de Saint-Gildas, Hélas !
Ne vivait pas.
CHRISTOPHORE
C'est un chant bien édifiant.
JEAN
On le devrait mettre dans la liturgie.
M ANE GO LD, à Hilaire.
Eh ! mon petit beau, qui fa appris cette chanson ?
HILAIRE. i
Faut-il le dire, maître ?
Si tu veux, enfant.
Je l'ai lue écrite de la main de notre maître sur la marge de vélin de son psautier.
DITTMAR.
Je n'aurais jamais cru que le maître écrivît de ces choses-là *•.
Il faut plier l'esprit à tout.