SCÈNE VIII
Le mois suivant.
Le jour commence à paraître.
H IL AIRE, seul.
Il n'est pas rentré. Encore une nuit passée hors de cette maison !... pi tombe à genoux les mains jointes.) Sainte mère de Dieu, Marie, pleine de grâce, vous voyez mes larmes, faites qu'elles soient acceptées en expiation de mes péchés; prenez ma jeunesse en pitié et venez en aide à ma faiblesse. Je remets mon cœur en vos mains, 6 Chaste Mère du Sauveur ! Préservez-moi de toute impure pensée et que mon âme ne brûle que du saint amour de votre Fils; ô Marie... pleine de grâce, beau lis de candeur... tour d'ivoire... rose mystique... tournez vers moi vos regards, ces regards si doux !... Ah! les siens ! (û se lève vivement.) Non, je ne puis prier. Toujours cette même image... Quand je pense au ciel, je la vois... Et pourtant que me reste-t-il, sinon de penser au ciel?... Malheureux, qu'ai-je fait 1
Gaullroy entre* GAUFFROY,
Le maître n'est pas levé ?
HILAIHE.
Je ne l'ai pas vu encore.
GÀUFFROY.
Tant mieux ! je pourrai le surprendre avant qu'il soit occupé et lui soumettre un passage...
HILAIRB.
Il n'aime plus guère à répondre à nos questions.
GAUFFROY. *
Mais quand elles sont importantes! Nul n'est plus libéral de sa science que notre maître.
Il pense que nous devons maintenant épargner son temps et nous instruire par nous-mêmes. Il nous a ouvert la voie.
GAUFFROY.
Il est vrai que nous ne l'entendons plus guère. Il faut qu'il s'occupe de quelque important travail.
J'en doute.
GAUFFROY.
Savez-vous ce qu'il fait maintenant, de quelle partie des Écritures il cherche l'interprétation?
HILAIRB.
Je ne sais.
Je conjecture, à la vie qu'il mène, qu'il médite quelque chose de grand. II va tout ensemble nous édifier et nous illuminer.
Demandez-le lui, le voici.
Abélard paraît.
GAUFFROY, s' approchant d'Abélard.
Le soleil est à peine levé, et déjà la vie de l'intelligence a commencé pour vous, 6 mon illustre maître ! A ce front pâli, à ces yeux fatigués, se devinent les travaux qui ont agité vos veilles.
Gauffroy!....
GAUFFROY.
Ne craignez pas que je me hasarde à percer le mystère de vos études; je viens humblement vous parler des miennes. J'ai découvert dans un manuscrit que m'a prêté un religieux de l'abbaye du Bec, des vers d'Anselme de Cantorbéry. Je viens vous les montrer, et vous soumettre un doute théologique qu'ils m'ont suggéré. Voici d'abord les vers : il s'agit de la femme... , „
De la femme?
Oui, le pieux abbé, voulant sauver ses religieux de tout péril, leur prêche la crainte et l'aversion de la femme, comme de la source de tout mal.
De tout mal?... Hélas! qu'en savait-il?
GAUFFROY.
Oh! il n'ignorait rien; c'était la lumière de son temps. Quoi qu'il en soit, voici comment il s'explique :
Feftiina, dulce malum, mentem roburque virile
Frangit blanditiis insidiosa suis, Femina, iax Satanae, gemmis radiantibus auro
Vestibus ut possit perdere compta venit. Mille modis nostitts impugnat femina mentes,
Et multos illi perdere grande lucrum est.
Nihil est in rébus muliere nocentius; et nil
Quo capiat plures lethifer hostis habet. Nam quœ femineo mens capta ligatur amore,
Nunquam virtutum surgere ad alta potest. Horum colloquium quid confert utilitatis?
Yenisti monachus, turpis amator abis.
Accendit mulier quaecumque libidinis ignés,
Et sanctis ipsis proxima facta nocet.
Pastores, vigilate; lupos arcete rapaces
A gregibus vestris ; claustra negentur eis. Occidunt animas, multosque iid tartara mittunt;
Et monachis pestis nulla timenda magis.
Femina mors animae, monachis accedere nunquam
Audeat, a sacro sit procul ipsa choro.
Crede mihi, ffater, miser est quicumque maritus :
Vis, dicam quantum triste sit istud onus, Fraudibus uxorum multi periere virorum ;
Femina nil horret, cuncta licere putat 4Ô.
Vous avez entendu?
Oui.
GAUFPROY.
Et je viens vous demander ce qu'il en faut penser.
Que.... que les vers sont détestables.
GAUFFROY.
Oh! je ne parle pas des vers, mais de la question que voici : Comment concilier cela avec ce que dit saint Paul, s' adressant aux diacres de la primitive Eglise, qu'ils peuvent se marier; car, ajoute- t-il, il vaut mieux se marier que brûler ? — Et quand il demande si, seul de tous les les apôtres, il ne lui sera pas permis de mener avec lui une sœur, une femme50?
Eh bien ?
Il me semble que nos Pères modernes tombent dans une rigueur excessive. Je ne parle pas des illégitimes amours, bien entendu ; la loi ancienne et nouvelle est précise sur ce point. Anathème à qui séduit la femme qui n'est point à lui! Le précepte est formel et vingt fois répété : Non adultérâtes. — Non mœchàberis. Et le livre des Proverbes dit en propres termes : Qui autem adulter est propter cordis inopiam perdet (inimam suam. Je ne parle pas non plus du crime de séduire les vierges. Job dit que la pensée même en est i\n crime, et le Deutéronome, pour ce fait* ordonne la lapidation. Vous savez ce ique dit saint Paul du péché d'impureté 51. Mais une union régulière et consacrée semble autorisée par le Nouveau Testament; et cependant aujourd'hui nos maîtres disent...
Des sornettes. — Gauffroy, lorsque vous voudrez briller dans l'École ou dans l'Église, étudiez les théologiens. Mais si vous aspirez à connaître le cœur de l'homme, à juger de ses émotions les plus vives, de ses affections les plus intimes, de ses passions les plus fortes, fermez, fermez leurs livres. Le moindre poète vous en dira plus que les plus savants docteurs.
GAUFFROY.
Oh ! je sais bien que, dans la science de la chair, les poètes sont les maîtres....
La science de la ch.... AU! les insensés!... Comme si la passion n'était pas la plus haute puissance de l'âme, comme si l'amour n'était pas ce qu'il y a de plus pur en nous, ce qui nous enlève aux préoccupations terrestres, ce qui
rehausse et ennoblit les sens, en les rendant les instruments d'une émotion toute spirituelle ! C'est une grande erreur de croire que les actions pareilles aient la même valeur morale. C'est le cœur qui condamne ou absout nos actions. Dieu juge ce que vous sentez, non ce que vous faites, et ce qui est péché pour lés âmes vulgaires est pour les cœurs d'élite l'expression du dévouement de soi Aimez, aimez, dit saint Augustin, et faites ce qui vous plaît 52.
GAUFFROY.
Ceci est, je crois, une instruction toute neuve. Je ne comprends que imparfaitement, et je vous prie de me développer cela, en le faisant concorder avec les passages de ' l'Écriture que je Vais vous lire....
C'est à vous de trouver la concordance, mais,... souvenezvous qu'il y a sur tout cela beaucoup d'erreurs répandues, et qu'il ne faut pas si légèrement condamner les penchants indestructibles que Dieu mit dans le cœur de l'homme. iEn souriant.) Tenez, demandez à Hilaire.
Pour moi, je les crois purs et immortels ces penchants souverains de l'âme. Mais ils nous ont été donnés comme une, épreuve, comme une mortification : ce sont les croi: du cœur. J'y vois comme un sacrifice intérieur qui nom élève et nous humilie ; car ils nous donnent l'idée de quelque tîhose de mieux que cette vie, et attestent que la terre n'est pas faite pour eux. Si P amour vient de Dieu, comme Dieu même, son royaume n'est pas de ce monde. L'amour est le sentiment de l'impossible.
A la bonne heure!
GÀUFFKOY.
Mais, Hilaire, ceci diffère de ce que disait tout à l'heure le maître. Explique-moi....
ABÉLARD, brusquement.
Laissez-moi seul.
Ils sortent.
Le sot ! avec ses subtilités théologiques. Il raisonne de tout cela déjà comme* un évêque. (il s'assied.) Ah! que d'idées étranges la théologie a établies en ce monde! Us ont fait de l'amour un crime, ils ont diffamé les dons les plus précieux que le ciel ait faits aux hommes. Ce qu'il y a de plus doux est devenu une suggestion de l'enfer. Le sentiment le plus généreux, celui qui nous dévoue à ce qui n'est pas nous-mêmes, a été flétri des noms les plus odieux et ravalé au rang des plus ignobles désirs de notre terrestre nature, (u se lève.) Que savaient-ils donc, ces habiles gens? comprenaient-ils rien aux sentiments qu'ils proscrivaient? N'apercevaient-ils donc pas, dans l'impression même que la beauté produit sur nous, la réalisation vivante de cet amour du beau que Platon fait résider dans la partie la plus élevée de l'âme? L'amour du beau, c'est le sentiment le plus pur, car c'est le plus désintéressé. Le vrai est utile, l'honnête contribue à Tordre et rapporte l'estime : mais le beau, à quoi sert-il? C'est le superflu magnifique, quelque chose d'oiseux et de sublime, qui n'est fait que pour l'homme contemplatif, et l'homme contemplatif est au-dessus de l'homme actif, comme Marie est au-dessus de Marthe, comme saint Jean est au-dessus du centurion Corneille 53. Oh ! qu'il y a là de belles choses à dire, et
que je voudrais faire une leçon là-dessus! — Pensons à fcela ; je crois qu'on n'y a jamais pensé.
Il se promène en réfléchissant,
Voyons. — La beauté.... qu'est-ce que la beauté?.. Une qualité de l'être?.. Oui, elle appartient à la catégorie de la qualité.... Mais, si elle est une qualité, elle n'est qu'une conception de l'esprit; elle n'existe pas par elle-même; elle n'existe qu'en se réalisant individuellement comme.... comme... (n sourit.) Oui, Héloïse est la substance du beau; elle est la beauté en soi.... ens per se.... Qu'elle est belle!..
Quand ses yeux, se baissent sur les miens, quand une tresse de ses cheveux se détache et tombe sur son cou, qujmd son souffle vient jusqu'à moi, alors, oh l alors où est le monde?.. D me semble que mon âme m'échappe.... Je n'ai rien vu comme la couleur de son teint.
On entend à travers la fenêtre un chanteur des rues LE CHANTEUR.
La chanson des amours de maître Pierre :
Oyez l'histoire nouvelle D'un chanoine en cheveux gris, Et de sa nièee très-belle, Tous deux natifs de Paris.
Quest-CeY que chantent-ils?... (Il va vers la porte et appelle.)
Hilaire, quel est ce bruit ",4 ?
* HILAIRE, entrant.
Pardon, maître; c'est ce méchant renégat de Dittmar qui a rassemblé tout ce peuple et amené là, je crois, ce musicien de carrefour pour y chanter.... des horreurs. Mais Manegold y a couru.
On entend la voix de Manegold qui chasse les curieux.
M À NE GO LD, dans la rue.
Vade rétro , canaille! Je te ferai chanter dans la Seine.
H IL A IRE, regardant par la fenêtre.
Voyez, il les a mis en fuite.
ABÉLARD, à lui-même.
11 est donc vrai, on chante cela? Maudit peuple!... Il faut pourtant qu'il soit bien occupé de moi.
AMAURT, entrant suivi d'une députation de l'école d'Abélard.
Notre maître, nous venons, ces chers amis et moi, nous que vous avez daigné appeler vos disciples bienaimés, vous demander une grâce.
Laquelle?
AMAURY
C'est aujourd'hui l'anniversaire du jour où vous êtes apparu pour la première fois à l'école du Cloître. Notre usage, vous le savez, est de fêter chaque année de quelque manière ce jour d'éternelle mémoire. Nous permettrezvous de vous offrir les vœux de notre reconnaissance et de notre amour? Hugues a fait des vers latins qu'il vous dira, et nous vous prions d'agréer cette petite statue d'argent faite sur le modèle de celle de sainte Geneviève , au pied de laquelle vos disciples vous ont connu.
Mes amis, je vous remercie. Le souvenir que vous me retracez me sera toujours cher. C'est le jour qui a vraiment commencé ma vie ; c'est le jour qui m'a fait ce que je suis; c'est le jour d'où datera dans l'avenir l'histoire de la science nouvelle. Célébrons-le comme le jour de naissance de la Vérité.